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Renaud de Châtillon, cadet d’une vieille famille noble du royaume Franc (les Châtillon-Coligny), partit très jeune pour participer à la IIe croisade, épousa la princesse d’Antioche et fut capturé par les Turcs dont il demeura prisonnier pendant seize longues années. Libéré peu après l’avènement de Baudouin IV, celui qu’on nomma le « roi lépreux » rejoignit le chef des Croisés en conservant une rancœur plus que tenace à l’encontre des musulmans.

Sa première épouse étant morte pendant sa captivité, Baudouin lui fit épouser l’héritière de l’un de ses fiefs les plus importants, la « terre d’Outre-Jourdain » qui se trouvait située sur la rive orientale de la mer Morte. Elle comprenait les hauts plateaux du Moab avec pour capitale le Krac de Moab (ou Kesak).

Cette contrée était, à cette époque, essentiellement peuplée de chrétiens mais sa position, aux marches du royaume, obligeait Renaud à demeurer constamment en alerte. Car, comme le mentionne un chroniqueur musulman (El Imad), les troupes islamiques attaquaient très régulièrement les terres d’Outre-Jourdain, organisant des embuscades et faisant beaucoup de dégâts.

Le « prince de Kesak » (comme il est nommé par El Imad) entretenait toutefois de bonnes relations avec les Bédouins. C’est, semble-t-il, à leur instigation qu’il lui vint l’idée d’entreprendre une expédition hardie en terre d’islam. Sur les conseils de ces experts en razzias, il se mit à rêver d’un raid – une opération de commando comme nous dirions aujourd’hui – au cœur même du royaume de Mahomet : la Mekke !

Un rêve à première vue insensé si l’on sait que la terre d’Outre-Jourdain ne possédait aucun débouché sur la mer depuis que Saladin (33) avait conquis Eilath.

Le dernier poste occupé par les Francs se trouvait être le fortin de Livau Moïse, à près de cent kilomètres du golfe persique. En outre, Renaud ne possédait pas le moindre bateau et n’avait pas de bois pour en construire. Ces obstacles ne le rebutèrent toutefois pas. Il attendit seulement que les troupes de Saladin soient engagées dans un long conflit du côté de Mossoul. il fit alors venir à Kesak le bois dont il avait besoin pour construire une petite flotte. Les bateaux en pièces détachées furent chargés sur toutes les bêtes de somme qu’il avait pu réunir et furent acheminés vers la côte avec tous les hommes nécessaires : charpentiers, marins et guerriers. Cette caravane parvint à parcourir deux cents kilomètres, dont la moitié en territoire ennemi, sans se faire repérer. Le fait de parvenir sans encombre sur les rives du golfe était déjà un exploit tout-à-fait remarquable.

Ce n’était pourtant que le début de l’épopée. Avant de poursuivre leur expédition, les Francs devaient d’abord d’emparer du petit port d’Eilath. Ce fut fait sans trop de difficultés et le montage des bateaux put commencer sous les regards effarés des prisonniers arabes. Une fois la flottille équipée, il fallut surmonter un troisième obstacle, à savoir la garnison musulmane du puissant fortin installé sur Jesirat el-Faroun (île du Paharaon ou île de Greil pour les Francs). Afin de ne pas retarder son équipée, Renaud décida de faire interdire l’accès de l’île par deux de ses bateaux, privant la garnison arabe de son ravitaillement en eau. Ainsi, elle serait obligée de se rendre tôt ou tard.

Et le reste de la petite flotte s’ébranla sur les eaux du Golfe, tantôt à la rame, tantôt en se laissant porter par la brise qui gonflait les voiles. Les Francs arrivèrent près des îlots de Tiran qui ferment le passage avant la mer libre. C’est un monde inconnu qui s’ouvrait devant eux car aucun chrétien n’avait encore pénétré dans cette région du monde. Ayant doublé le cap du Sinaï, ils virent apparaître le continent africain dont ils longèrent les rives aux rochers rougeâtres. Après avoir navigué pendant des jours et des jours, après avoir passé (sans le savoir) le tropique du Cancer, les hommes de Renaud virent apparaître les bâtiments blancs du port d’Aidhab, sur la rive nubienne. C’était un point de transit du commerce entre l’Asie et l’Afrique et la flotte franque en profita pour capturer deux navires chargés d’épices et de produits rares. Ils se risquèrent même à s’aventurer à l’intérieur des terres, faisant main basse sur des caravanes qui transportaient de l’or et des pierres précieuses provenant des mines de Nubie.


Les musulmans étaient atterrés. Jamais ils n’avaient pensé que des chrétiens auraient pu se hasarder à plusieurs milliers de kilomètres de leurs bases. « Les Francs firent là une chose comme on n’en avait jamais entendu raconter dans l’islam, car avant eux aucun chrétien n’était arrivé dans ces paysages » rapporte l’historien musulman Maqrizi. Et ce fut l’affolement. La Mekke était menacée puisqu’il suffisait aux Francs de traverser la mer Rouge et de débarquer à Djedda. De là, ils n’étaient plus qu’à une petite journée de marche de la patrie de Mahomet.

Mais ils ne le firent point, sans doute par ignorance. Les Francs avançaient à l’aveuglette, sans carte et sans indications précises. Leur navigation approximative les avait conduit vers la rive africaine alors que leur véritable objectif était de l’autre côté, sur la rive arabe. Ce qui fera dire, à l’écrivain el-Fadhel que « …s’ils avaient eu une connaissance complète, ils auraient exercé de plus grands dommages… C’eut été une tâche difficile, même pour les anciens rois d’Egypte, d’abattre de tels adversaires, d’éteindre ces flammes, de braver un sang précieux, de frapper l’oiseau qui planait à des hauteurs inaccessibles, en un mot, d’arriver à un ennemi que seuls les anges de dieu et Gabriel pouvaient atteindre et arrêter ».


Ignorante des objectifs majeurs qui se trouvaient à sa portée, la flotte aborda la côte asiatique au nord de Djedda (au port de Ralish). Puis, lentement, les bateaux lourdement chargés cabotèrent le long du Hedjaz. Informé de ce raid audacieux, le frère de Saladin, Al-Adlil (gouverneur du Caire), mobilisa aussitôt toute les navires dont il disposait. Il confia cette armada à Hossan el-Din Loulou, un marin expérimenté, avec ordre de rattraper les envahisseurs. L’amiral égyptien, qui ne savait où les trouver, se rendit d’abord à Eilath et libéra l’île de Greil en coulant les deux bateaux qui montaient la garde. Ensuite, il vogua vers Aidhab pour se renseigner sur la direction prise par ses ennemis. C’est à hauteur de El-Hawra que les Francs virent apparaître la flotte égyptienne, très supérieur en nombre et beaucoup plus rapide. Ils abandonnèrent alors leurs embarcations et leur butin pour tenter une retraite par les terres.

Les Egyptiens parvinrent cependant à organiser une cavalerie en réquisitionnant les chevaux du port d’El-Hawra. En peu de temps, ils eurent rejoint les fuyards en plein désert. La lutte fut inégale mais violente et bon nombre de chrétiens succombèrent. Quant aux soixante-dix hommes qui furent faits prisonniers, un sort terrible les attendait. Il eut mieux valu pour eux qu’ils périssent dans le désert. Conduits à Mina, faubourg de la Mekke où les musulmans célébraient la fête des sacrifices, ils furent parqués avec les moutons et traités comme du bétail, à coups de gourdins et sous les invectives. Puis ils furent immolés, leur sang se mêlant à celui des animaux sacrifiés. Cet incroyable sacrifice humain, réalisé au nom d’Allah et de son « prophète », était à la mesure de la peur qui venait de secouer l’islam. Quelques prisonniers, qui avaient été épargnés, furent ramenés au Caire mais sur ordre de Saladin, ils furent immédiatement décapités. Celui qui a laissé dans l’histoire une image de « grand seigneur », n’avait pas supporté l’atteinte faite à son prestige. Car on aurait pu l’accuser de n’avoir pas été capable de protéger les « lieux saints » de l’islam !

Telle est l’histoire de cette étonnante équipée que les historiens « classiques » semblent vouloir ignorer.

carte du périple des hommes de Renaud
	de Châtillon

Sur cette carte, on peut suivre le périple des hommes de Renaud de Châtillon, depuis leur départ (rive orientale de la mer morte) jusqu’à leur rencontre avec la flotte égyptienne (près du port de el-Hawra) et leur capture dans le désert, au nord de Yattrib (Médine). Lorsqu’ils parvinrent sur la rive asiatique, au nord de Djedda, ils ignoraient qu’ils étaient aux portes de la Mekke. Mal renseignés, ils cabotèrent vers le nord au lieu de prendre Djedda et, par la piste existante, gagner la « ville sainte » des musulmans.