Les pétitions
Internet
Ce qu'on en dit : signer et faire circuler
des pétitions en ligne est un moyen efficace de
changer les choses en ce qui concerne les sujets
importants.
Ce qu'il en est :
TOUT
FAUX
Origines : Les
années 2000 ont vu naître un nouveau phénomène Internet : la pétition internet,
ou e-petition. Ces pétitions offrent le confort d'un exutoire instantané à ceux
qui sont scandalisés par les derniers excès du monde. Elles les persuadent
qu'ils vont changer le cours des choses simplement en ajoutant leur nom à un
cahier de doléances. Funeste erreur, pour de nombreuses
raisons.
En effet ces pétitions précisent rarement à qui elles
s'adressent et ne sont en réalité rien de plus que des épanchements
d'indignation. Crier son indignation c'est bien, mais Vox clamantis in deserto les cris n'avancent à rien s'ils n'atteignent
personne en mesure d'intervenir. Une pétition qui ne dit pas clairement à qui
elle est destinée peut certes valoir un petit quelque chose en tant que moyen
pour ses signataires de donner libre cours à leurs angoisses existentielles,
mais elle échoue lamentablement en tant qu'instrument de changement
social.
Ceci reste vrai
des pétitions qui disent clairement à qui elles s'adressent mais n'expliquent ni
comment ni pourquoi leur destinataire est en effet bien en mesure d'intervenir
et de changer les choses. Car il ne suffit pas d'adresser une pétition à
quelqu'un, il faut que ce quelqu'un soit la bonne personne. Une pétition
adressée à la mauvaise personne est aussi utile qu'une adressée aux quatre vents
-- les voix qu'elle colporte peuvent crier, elles seront sans
effet.
Même les pétitions
bien ciblées et bien préparées ont leurs problèmes. Au premier chef, qu'est-ce
qui vous assure que quelqu'un, à l'autre bout, s'emploie à réunir et à
collationner les signatures, et qu'il les fera vraiment parvenir aux
destinataires une fois la pétition close ? La simple existence d'une pétition ne
garantit pas que quelqu'un en fera quoi que ce soit une fois
terminée.
Les
pétitions ne sont pas les instruments de changement social que nous aimerions si
fort croire qu'elles puissent être. Certes, une pétition accompagnée d'une
foultitude de signatures peut impressionner, mais qu'est-elle en réalité ? La
preuve tangible de l'existence d'un segment de l'opinion publique. Et ce segment
n'influencera que ceux dont l'existence dépend de l'opinion publique -- on songe
tout suite aux hommes politiques. Les signatures ne sont pas des votes, et elles
ne sont pas traitées comme tels par ceux à qui il revient de prendre les
décisions difficiles de notre époque. Au mieux, la pétition sera perçue comme
l'indication d'une certaine volonté publique, sans
plus.
Les
pétitions pour un monument à la mémoire des pompiers tombés au feu, ou pour que
jeudi prochain soit déclaré jour national des arts du spectacle ont un petit
espoir de succès, à la mesure de leur faible portée. Mais c'est une autre
histoire quand la revendication se complique ("résolvons le problème des SDF en
France") car il ne suffit pas de désirer ardemment des solutions pour que les
problèmes en accouchent par génération spontanée. Quant aux gouvernements
étrangers, rares sont ceux qui se sentent obligés à changer les choses chez eux
juste parce qu'elles dérangent des gens chez les
autres.
Ce
qui réduit d'autant les espoirs de réussite de ces pétitions qui dénoncent une
situation hors de nos frontières ("Mettons fin au viol des enfants en Afrique du
Sud").
Bien que tout cela
soit aussi vrai des pétitions à l'ancienne, couchées sur papier, que des
cyber-pétitions modernes, remplies au clavier, ces dernières souffrent d'un
handicap supplémentaire. Handicap inhérent à leur nature même, qui en réduit
encore l'efficacité.
En
effet, écrite à la main, chaque signature d'une pétition sur papier est aussi
révélatrice de la réalité du signataire que s'il avait donné son ADN. On peut
contrefaire une signature, mais pas des centaines sous peine de voir apparaître
des ressemblances qui révèleraient vite la
supercherie.
Rien
de tel avec la pétition internet. Un seul et même individu peut très bien avoir
produit la totalité des signatures car rien, dans chacune, ne différencie son
auteur des autres. En outre, il n'est pas besoin d'être grand expert
informaticien pour écrire en quelques minutes un programme apte à créer
signature sur signature, chacune inventée, chacune composée de l'assemblage
aléatoire des éléments requis par le formulaire de la pétition internet, que ce
soit nom, prénom, âge, profession, ville, pays, ou toute autre combinaison.
C'est même à la portée de tout programmeur avec un minimum d'expérience. Une
fois écrit un tel programme il vous suffit d'appuyer sur une touche pour vous
retrouver l'heureux propriétaire de milliers et de milliers de "signatures" sans
vous être beaucoup fatigué.
La
chose est si bien connue des décideurs qu'ils prêtent à peine plus d'attention à
une pétition internet qu'à une feuille de papier vierge. C'est pourquoi les
pétitions internet même les mieux rédigées, correctement ciblées, amoureusement
distribuées, dont les instigateurs ont scrupuleusement vérifié chaque signature,
se voient reléguées en fin de compte dans le même tiroir que toutes les autres
pétitions moins soigneusement chaperonnées.
Mais alors, si
la pétition internet type ne vaut pas même les pixels pour l'afficher... d'où
vient cette vogue dont elle jouit ?
Dans notre monde
assailli de problèmes complexes dont les solutions requièrent d'énormes
quantités de temps, d'argent et d'engagement, la pétition internet procure un
soulagement bienvenu car elle simplifie tout. Songez donc, elle vous confère le
pouvoir de résoudre ces problèmes !
Et d'un simple
clic de votre souris par-dessus le marché !
En voilà
l'attrait. Grâce à la pétition internet, le sentiment d'impuissance et
d'incapacité à maîtriser les évènements qui se jouent sur une échelle démesurée
se trouve remplacé par la certitude qu'un véritable changement va voir le jour
sans plus d'effort qu'il n'en faut pour taper quelques lettres sur un clavier,
juste assez pour afficher votre nom sur une liste grandissante de
cyber-activistes tout aussi engagés que vous. Par la baguette magique de la
pétition internet ceux qui se sentaient relégués en touche sont transformés en
de puissants agents de changement social. De quoi vous monter à la
tête.
Mais ce n'est
qu'illusion.
La pétition
internet n'est en réalité que le dernier avatar de l'activisme en pantoufles,
cette quête de l'auto-satisfaction ultime tirée du sentiment d'être venu au
secours de la société sans avoir eu besoin de se salir les mains ni d'investir
de son temps ou de son argent.
Ces
dernières années ont vu de curieux appels à l'aide. Tantôt il s'agissait d'aider
un bambin leucémique à collectionner le plus possible de cartes de visites pour
lui permettre de figurer dans le Guinness Book of Records avant de mourir,
tantôt c'est un message qu'il fallait diffuser le plus largement possible car
une grosse société avait soi-disant promis de verser, à chaque message ainsi
relayé, quelques centimes pour soigner un enfant mourant. C'est encore
l'activisme en pantoufles qui en a poussé beaucoup à répondre à ces appels, dont
on soupçonne sans jamais trop le savoir qu'ils étaient des
canulars.
C'est
encore et toujours l'activisme en pantoufles qui nous pousse à boycotter telle
compagnie pétrolière ou à éviter d'acheter de l'essence un certain jour de la
semaine -- c'est tellement plus facile que de réduire systématiquement sa
consommation personnelle en conduisant moins ou en prenant les transports en
commun.
Et
éteindre vos lumières et vos appareils ménagers pendant cinq minutes un jour par
an est bien le fin du fin de l'activisme en
pantoufles.
Cet
activisme là se présente sous bien d'autres formes encore mais notre but ici
était d'en offrir seulement quelques exemples et non pas d'en établir une liste
définitive.
De
quelque manière qu'il se manifeste, la
caractéristique clef de l'activisme en pantoufles, son thème central, c'est
faire de
"bonnes actions" qui ne coûtent pas cher en temps, en argent ou en
efforts. Aider à collecter des cartes de visite,
relayer des messages, boycotter et appeler au boycott, signer des pétitions
internet.
Les
pétitions internet satisfont ainsi le besoin que nous avons tous de faire le
bien et d'atténuer ce sentiment de culpabilité tenace qui nous dit que nous
devrions faire quelque chose de concret pour améliorer le monde où nous vivons.
En tant que telles les pétitions internet remplissent un rôle d'exutoire -- ceux
qui "signent" ces messages éprouvent un sens d'accomplissement personnel allié à
la sensation réconfortante d'être venus au secours de la
société.
Cette
"bonne action" donne un double sentiment d'accomplissement. Il y a d'une part la
signature -- elle sert une cause louable, c'est une bonne action en soi. Il y
aussi l'action elle-même de signer -- elle sert l'amour-propre du signataire.
Voilà pourquoi les pétitions internet c'est sexy. Qu'importe qu'elles n'aient
pas le moindre espoir d'aider à réaliser leurs buts déclarés, elles nous donnent
une occasion de nous féliciter d'avoir "fait quelque chose" au lieu de continuer
à nous sentir coupables de ne rien faire.
Il importe finalement peu qu'elles accomplissent
ou pas
quelque chose. Nous nous imaginons avoir pris part à quelque chose de louable et nous
avons donc une meilleure opinion de nous-mêmes : c'est tout ce qui compte à nos
yeux.
Les pétitions
internet étant à la mode, plusieurs sites Web sont apparus pour répondre à
l'intérêt qu'elles suscitent. L'existence de ces sites ne donne pas plus de
crédibilité à l'humble pétition internet qu'elle n'en avait déjà, ni ne lui
confère plus de pouvoir à provoquer du changement. L'existence de ces sites
(même les mieux conçus et les plus impressionnants) ne change absolument rien
aux défauts inhérents des pétitions internet. Quiconque serait tenté de
confondre l'apparence de la légitimité avec la légitimité elle-même ferait bien
de se souvenir que plus d'un gogo s'est fait gruger des économies de toute une
vie par un beau parleur avec un impressionnant papier à en-tête, installé dans
un luxueux bureau apparemment bien pourvu en personnel. L'habit ne fait pas le
moine.
Nous
ne vous donnerons pas d'opinion sur la légitimité de tel ou tel site
(c'est-à-dire si les pétitions qu'il abrite sont réellement envoyées à ceux
auxquels elles se disent destinées et si toutes les "signatures" données par les
visiteurs leur sont vraiment jointes). Posez plutôt ces questions directement
aux sites eux-mêmes. Nous préférons attirer l'attention de nos lecteurs sur un
autre aspect de la question qu'ils ne prendraient peut-être pas en considération
sans cela.
Nombre de ces
sites comportent des bannières publicitaires qui sont autant de sources de
revenus pour leurs opérateurs. Cela signifie que chaque fois que quelqu'un vient
y lire ou y signer une pétition, les propriétaire du site encaissent un revenu.
Cela a lieu qu'il s'y trouve ou non une pétition véritable, que les pétitions
soient envoyées ou non à leurs destinataires désignés, que les "signatures"
soient ou ne soient pas recueillies et jointes aux pétitions, que seules
les "signatures" vraiment recueillies soient jointes, et non d'autres fabriquées
par les propriétaires du site. Un site de pétition complètement frauduleux
rapportera de l'argent à ses propriétaires tout autant qu'un site
scrupuleusement honnête car son revenu est fonction du nombre de ses visiteurs,
et non pas du nombre de pétitions remplies et effectivement envoyées à leurs
destinataires désignés, ni de l'efficacité de ces
pétitions.
Certes, nombre de
sites (pétitions internet ou autres) comportent des bannières publicitaires.
Certes, les revenus tirés de celles-ci sont souvent tout ce qui leur permet de
rester ouverts. La présence de publicités ne préjuge rien quant à la qualité ou
à l'intégrité du site, mais le fait que ces publicités soient présentes devrait
être pris en considération quand on s'interroge : "La raison d'être de ce site
est-elle bien celle que j'imaginerai s'il n'y avait pas ces publicités
?"
Quoi que l'on
puisse dire d'autre sur les cyber-pétitions (et nous en avons dit beaucoup
jusqu'ici), elles servent parfois un but réel et valable : celui d'outils
efficaces pour faire connaître aux gens des situations dont ils n'auraient pas
ou peu connaissance autrement. Par exemple, dans les jours précédant l'attentat
du 11 septembre et la guerre qui s'ensuivit contre les talibans, une
cyber-pétition dénonçant la condition des femmes en Afghanistan oeuvra à
éclairer beaucoup de gens sur ce qui se passait là-bas. Que sa prémisse ("Si
seulement les talibans savaient que ce qu'ils font est mal, ils arrêteraient")
ait été épouvantablement fausse ne change pas le fait qu'elle ait contribué à
informer les gens.
Bien
sûr, ce même but, louable, serait mieux servi en faisant circuler sur l'Internet
des analyses et des articles documentés. Cela au moins n'encourage pas ce climat
grandissant d'activisme en pantoufles et d'illusion d'un changement social
durable acquis sans effort au prix d'une participation qui ne coûte
rien.
Nous encourageons
ceux qui veulent jouer les redresseurs de torts à utiliser leur clavier pour
composer de véritables lettres à leurs représentants ou à qui il leur semble
opportun de contacter sur tel ou tel sujet. Les vraies lettres, celles écrites
avec ses mots à soi et envoyées par la poste, reçoivent beaucoup plus
d'attention que les circulaires (ne parlons même pas des pétitions). Ceux qui
sont résolus à se faire entendre ne devraient pas l'oublier. Oui, l'effort
nécessaire est bien plus grand.
Mais c'est
justement ce qui fait toute la différence.
Publicité

PS : c'est une
publicité pour de VRAIES pantoufles USB !
NB : Au Blog du Cochon Hallal, nous vous
proposons une alternative à la lettre écrite par vous et envoyée par la poste
par vous, c'est la lettre écrite par nous mais envoyée par la poste par vous
(éventuellement signée par vous dans le cas d'une pétition). Conformément à ce
qui est expliqué dans le texte, ça marche, comme en témoignent les articles de
presse (reproduits sur sitathon.blogspot.com) que nous avons obtenus grâce à vos envois.
La signature électronique ne doit servir qu'a
comptabiliser les envois par la poste.
Internet doit servir à simplifier l'envoi de
courrier POSTAL en proposant un ou plusieurs modèles de lettres qu'il
suffit d'imprimer directement depuis le navigateur (Fichier > Imprimer... ou Ctrl+P) et de signer.
Les plus motivés peuvent toujours rédiger leur
propre lettre s'ils le veulent.
Vous connaissez une pétition électronique Lambda
que vous aimeriez signer ? Au lieu de la signer
inutilement sur internet, imprimez le présent article (recto-verso +
recto) puis imprimez la pétition Lambda sur le dernier verso
resté vierge, (ce qui vous donne deux feuilles : 1 recto-verso + 1
recto-verso) et envoyez le tout à l'adresse des
organisateurs de la pétition.
S'ils ne sont pas assez
malins pour comprendre et modifier leur pétition, ils ne
méritent pas que vous les aidiez en signant sur internet.