Prise et sac de Byzance

Revue Miroir de l'histoire, septembre 1954

Revue Miroir de l'histoire, septembre 1954

Le vent, s'il eut été favorable, le destin de la cité en eut été changé.

Prise et sac de Byzance

par René GUERDAN

Le cours de siècles n'offre aucune tragédie comparable en horreur au sac de Byzance. Il faudrait Eschyle ou Sophocle pour en évoquer l'indicible épouvante et clamer l'héroïsme des assiégés.

Ces pages éloquentes qui paraîtront prochainement [septembre 1954] aux éditions Plon sous le titre Vie, Grandeur et Misère de Byzance nous mettent au coeur de la mêlée. En les lisant, l'effroi se mêle à l'admiration.

Comment décrire l'effarement des guetteurs byzantins, au matin du 23 avril 1453, à la vue de ces soixante-douze navires turcs amarrés dans le Canal de la Corne d'Or? Certains se crurent fous, d'autres hantés par le Diable. Ils durent cependant se rendre à l'évidence : l'ennemi était bien là, bouleversant le plan de la défense. La situation devenait subitement tragique. Il fallait surveiller un nouveau côté! Et quel côté! Un rempart long de quatre kilomètres, ni haut, ni solide, par où déjà en 1203 les Croisés s'étaient emparés de la ville. En outre la flotte, tournée par cette manuvre ne pouvait plus se sentir en sécurité derrière la Chaîne.

Le jour même un grand conseil réunit à Constantinople les douze plus hautes personnalités militaires. Que faire pour détruire au plus tôt cette flottille ? « Lançons franchement dessus, toute notre marine » soutiennent les uns - décision tactiquement la meilleure, mais diplomatiquement impossible : les Génois de Galata, terrifiés par le Sultan, contrarieront l'opération - « Envoyons des soldats attaquer le camp turc et incendier les vaisseaux par la terre », suggèrent d'autres - tentative des plus dangereuses vu le manque d'effectifs de la garnison - « Eh bien alors, acceptez cette solution s'écrie Jacomo Coco, un marin vénitien : j'irai me jeter avec deux galères sur la flotte turque, je la surprendrai et la brûlerai. » Mise de suite aux voix, cette proposition est adoptée par acclamations.

Seulement il n'y a pas un instant à perdre. Le lendemain Coco a rassemblé une flottille de six vaisseaux. Le départ est fixé à minuit. Dès 8 heures du soir, rien ne manque à bord, et chacun cache mal son impatience. Enfin minuit sonne. « Branle-bas! ». Mais juste à ce moment un ordre bref claque : « Arrêtez, on ne part plus! » Que se passe-t-il? Deux Génois de Galata viennent d'apporter un message de leur podestat, disant : « Retardez donc de quelques jours cette expédition et nous pourrons joindre nos forces aux vôtres. » Cette proposition a été agréée.

Ainsi ce n'est que quatre jours plus tard, le 28, à deux heures du matin que sept navires quittent silencieusement leur mouillage. Il y a là les deux vaisseaux blindés de laine et de coton, deux galères génoises et trois « fustes » de vingt-quatre bancs chacune.

Soudain une vive flamme s'allume dans la nuit. Elle provient du sommet de la Tour de Galata. Mais à peine l'a-t-on regardée qu'elle s'éteint. L'équipage ne s'attarde pas à résoudre l'énigme. Les vaisseaux glissent comme des fantômes sur l'eau. Enfin ils atteignent l'Anse du Mandrachion. Coco, dans son impatience, décide de ne pas attendre l'arrivée des grands vaisseaux plus lents, et seul, se jette à folle allure avec sa galère à 72 rangs de rames sur la flotte turque. A ce moment un bruit effroyable déchire l'air : un coup de canon vient d'être tiré. Terreur chez les Grecs! Les Turcs sont donc à leurs postes! Ils ont été prévenus! Et en effet, les Génois de Galata se sont empressés de trahir leurs coreligionnaires. Un deuxième obus passe en sifflant. Mieux ajusté il tombe sur la galère de Coco et la traverse de part en part. Celle-ci en un instant coule avec tout son équipage.

Puis bientôt éclate une cacophonie assourdissante de cris, de roulements de tambour, de cuivres, de cymbales, de coups d'escopettes et de bombardes. L'obscurité s'accroît encore dans la fumée de la poudre. Les Byzantins se cherchent en vain. Soudain un craquement sinistre se produit dans la deuxième galère : crevée en son centre par un boulet, elle fait eau. En hâte l'équipage tâche de bouclier les trous avec ses manteaux. Mais à quoi bon insister? Il n'y a plus maintenant qu'à filer de toute la vitesse de ses rames. Mais les deux gros navires blindés sont handicapés par leur lourdeur. Ils essaient bien de rompre le contact. Sans succès! Les soixante-douze barques ennemies ont vite fait de les cerner de tous côtés. Pendant une heure et demie les deux molosses résisteront aux assauts furieux de ces six douzaines de roquets. Enfin à l'aube viendra leur récompense. Lassés les Turcs s'en retourneront, laissant le Canal libre.

Le lendemain Mahomet fera amener sur une plage bien en vue de la garnison, nus et les mains liées, quarante marins grecs capturés la veille ; le bourreau les précipitera brutalement à genoux et quarante fois dans l'air la lame éblouissante d'un cimeterre volera.

Devant pareille félonie des Génois on partage les sentiments de Barbaro quand il s'écrie : « Ah chiens de traîtres de Génois, rebelles à la foi chrétienne, puisse Dieu vous châtier. »

Les pontons près des remparts

Un matin, grand remue-ménage dans le fond du canal de la Corne d'Or, là où finissent les murailles de la ville. Des centaines de tonneaux sont jetés à l'eau, travaillés, cloués, disposés, juxtaposés deux par deux dans le sens de la largeur, arrimés, étayés par des poutres, recouvertes de planches de bois. Et tout à coup la garnison comprend : c'est un pont! Mahomet est en train de relier ses deux armées, celle qui assiège le rempart terrestre et celle qui borde Galata, par cette voie flottante. Lors de l'assaut final il jouira ainsi d'une rocade précieuse, et d'ici là il disposera d'une position de choix pour attaquer la ville.

Comment parer à cette nouvelle menace? Il faudrait poster en cet endroit de la muraille des combattants entraînés. Mais où les trouver ? Désormais personne ne quittera plus les créneaux, ni de jour, ni de nuit. Et tandis que cette poignée de Chrétiens s'affaiblit à veiller, s'effrite sous les bombardements et les assauts, les Musulmans eux reçoivent constamment des renforts, sont perpétuellement relevés par des troupes fraîches.

Si seulement la flotte vénitienne voulait bien venir au secours de la cité! Voici déjà un mois ou presque que dure le siège. Le bayle, par un accord conclu le 26 janvier 1453 a promis son aide. Que Messire Loridan son amiral apparaisse simplement dans le Bosphore et ces maudits Infidèles seront bien obligés de s'enfuir. Mais s'il tarde ce sera des cadavres qu'il viendra délivrer. Personne n'attend plus le salut que de l'Occident. Aussi quand le 3 mai, le Basileus réunit les capitaines de Venise et leur tient ce discours : « Messieurs les capitaines, et vous tous, nobles de Venise, il devient évident que votre Seigneurerie de Venise ne m'envoie aucune flotte pour secourir cette ville infortunée. Aussi il me semble qu'il serait urgent d'envoyer en hâte un navire rapide jusque dans les eaux de Négrepont pour rencontrer si possible votre flotte », chacun accepte d'emblée. Seulement, réussira-t-on à faire sortir le messager ? Ce serait miracle d'échapper aux Turcs. Mais on n'a pas le choix. A minuit donc un petit brigantin se fait ouvrir la Chaîne et disparaît dans la nuit silencieuse. Il porte bien haut l'étendard du Sultan et ses marins sont vêtus à la turque. Il s'engage dans la Mer de Marmara : gagne bientôt le Bosphore, puis les Dardanelles. Les Turcs ne semblent se rendre compte de rien. A pleine force de rames, le petit bateau fonce, porteur des espoirs d'un Empire.

Région de la brèche de 1453
Région de la brèche de 1453.

Dans le même temps la garnison supplie le basileus de partir, lui aussi. Mais fièrement, il refuse : « Jamais je ne me déciderai à abandonner dans une telle infortune mon clergé, les saintes églises de la capitale, mon trône, mon peuple. Que dirait de moi l'Univers? Je vous supplie, au contraire, de me demander de ne pas vous abandonner. Oui je désire mourir ici avec vous tous. »

L'assaillant sous terre

Et le siège continue, fastidieux, épuisant. Mais voici que soudain, dans la nuit du 16, surgit un événement inattendu. Les défenseurs du côté des Blachermes, là où les fortifications sont les plus faibles, entendent comme un bruit sourd et répété, qui semble provenir de l'intérieur de la terre, en deçà du rempart, dans la ville. On dirait des coups ! Alarmés, ils courent à la place signaler le fait. Me Jean Grant, un habile ingénieur d'origine allemande, n'a aucune peine à comprendre: les Turcs sont en train de creuser une mine. Faute de pouvoir passer par-dessus les remparts, ils essayent de passer par-dessous. Vite, on court par toute la ville rassembler les maîtres mineurs disponibles et l'on se hâte de construire une contre-galerie. Les Grecs s'enfoncent puis cheminent sous terre. Ils se dirigent si bien qu'ils ont vite fait de déboucher dans le boyau ennemi, se jettent sur les Turcs surpris, et mettent le feu à leurs étais. Bientôt un grondement effroyable retentit : la voûte s'est écroulée sur l'assaillant. Une fois de plus l'ennemi a été tenu en échec. Mais, nuit après nuit, il peut recommencer.

La double enceinte de Byzance
La double enceinte de Byzance.

A l'aube du 18 mai, les Turcs trouvent autre chose... La nuit a été calme, et satisfaits de leur faction, les guetteurs de la Porte Saint-André déambulent sur les remparts en attendant les premiers rayons du soleil. Le jour se lève, révélant la présence d'un étrange édifice de bois plaqué contre le mur extérieur. Il a surgi pendant l'obscurité, en moins de quatre heures et personne n'a rien entendu ! En toute hâte des messagers dévalent des créneaux. L'instant d'après l'Empereur arrive sur les lieux avec tout son État-Major. Ses craintes se trouvent justifiées : il s'agit bien d'une hélopole, un de ces châteaux en forme de tour qui « prennent les villes ». Et de quelle taille! Il est si grand qu'il dépasse la hauteur de l'avant-mur.

Mais il n'est plus l'heure de mesurer le danger, il faut d'urgence y parer. Avec des cris affreux les Turcs ont mis leur machine en action. Le liant de la plateforme catapulte sans arrêt d'énormes boulets de pierre et voici qu'une des tours de l'enceinte s'écroule avec fracas. Une brèche est ouverte ! Par ailleurs le fossé est vite comblé sous l'amas de mille matériaux. Dans le même temps des centaines d'échelles s'agrippent aux parois du roc. De partout l'assaillant surgit. Les défenseurs luttent à un contre dix. Ils doivent éviter les projectiles, jeter à bas les échelles grouillantes de monde, boucher les trous, contre-attaquer sans cesse. Ils sont épuisés, mais une énergie désespérée les anime, et le soir tombe avant que les Turcs aient pu remporter un succès décisif. Ceux-ci se retirent en proférant d'horribles menaces. Répit inappréciable pour la garnison! Malgré les fatigues de cette rude journée, elle ne se reposera pas de la nuit. Chacun se mettra de la partie et quand le soleil se lèvera à nouveau, il ne restera plus rien des terribles blessures infligées la veille aux murailles.

Vue cavalière des murailles de Thêodose jusqu'à la porte de Belgrade.
Vue cavalière des murailles de Thêodose jusqu'à la porte de Belgrade.

Murailles maritimes près du lieu où l'on a élevé par la suite le vieux sérail.
Murailles maritimes près du lieu où l'on a élevé par la suite le vieux sérail.

Désastre turc

Pour l'assaillante tout est à recommencer. Il se jette une fois encore à l'attaque. Mais la fortune décidément l'a abandonné. A peine la bataille a-t-elle repris que soudain d'immenses flammes jaillissent : le gigantesque château de bois brûle. Quelques coups heureux de la défense ont mis le feu aux broussailles du fossé et l'incendie s'est propagé. Au bout de quelques instants la brillante machine de guerre n'est plus qu'un amas de cendres.

C'est au tour des assiégeants de connaître le découragement. Ils construiront de nouveaux châteaux, et de nouveau la garnison les détruira. Ils creuseront de nouvelles galeries souterraines, la garnison les éventera. Brûlés vifs par le feu grégeois, noyés sous des trombes d'eau ou enfumés par des gaz méphitiques, pas un des mineurs turcs n'en réchappera.

Privés de sommeil, les nerfs usés par six semaines de bombardement ininterrompu, luttant à un contre cent, à peine équipés, à moitié affamés, les héroïques défenseurs trouveront jusqu'à la fin le moyen de parer aux ruses des Turcs, d'affronter leurs incessants assauts et de ne pas désespérer de Dieu!

Mahomet maintenant est las. Trente ans auparavant, son père le Sultan Murad a lui aussi échoué devant la ville. Des bruits courent avec persistance de l'arrivée imminente de secours. Pourquoi ne pas négocier? Et un jour il se décide à envoyer au basileus un émissaire porteur d'avantageuses propositions. Que Byzance se rende et aucun mal ne sera fait à la population : celle-ci, libre de rester ou de s'en aller, conservera ses biens. Quant à Constantin XI, il pourra devenir Roi du Péloponèse sous la suzeraineté turque. Qui n'eût été tenté d'accepter ces conditions? Mais le dernier basileus était un héros. Il refusa. « II n'est ni en mon pouvoir, ni en le pouvoir de personne ici, dit-il, de rendre cette cité. Nous sommes prêts à mourir et nous quitterons la vie sans regret. » Il venait pourtant d'apprendre de bien tristes nouvelles. Le petit brigantin était revenu sans avoir trouvé la flotte vénitienne. Il avait erré dans les parages de l'archipel infestés de bateaux ennemis, il était remonté au nord, il s'était aventuré loin à l'ouest : en vain! La ville ne serait donc pas secourue par l'Occident! La ville était condamnée. Si le basileus fit preuve d'un grand courage, que dire de celui du petit navire revenu à Constantinople rendre compte de mission. Il aurait pu gagner l'Occident, opter pour le salut. Il voulut tenir sa parole.

Mais Mahomet, lui, ignore cette défection de Venise. Il ne peut croire à tant d'indifférence de la part du monde chrétien. Sa décision est prise, il va lever le siège et le dimanche 27 mai réunit sous sa tente un conseil de guerre. La majorité de l'assemblée opine du chef et la cause semble entendue, quand soudain le troisième personnage de l'Empire, Zagan Pacha se lève d'un bond et prend la parole. Il fait honte à chacun de sa lâcheté, évoque les richesses de Byzance, la gloire de la victoire. Son verbe est de feu. L'assemblée graduellement s'émeut. Mahomet lui-même est ébranlé. Que décider donc ? Enfin il prend un parti ; il consultera l'armée. On lui rapporte dans la soirée que tous entendent s'emparer de Constantinople. Et ainsi après avoir longtemps hésité, la petite boule du destin vient de se fixer dans une alvéole. Le 27 mai 1453 les Turcs ne lèveront pas le siège de Byzance, ils lui donneront l'assaut final!

Le dernier acte du drame commence à la nuit dans un vacarme effroyable. Soudain le camp turc entre en effervescence : trompettes et fifres se mettent à sonner, tambours et, tambourins à rouler, et comme si les instruments ne suffisaient pas à déchirer l'harmonie du silence, cent mille hurlements viennent scander cette cacophonie. Dans le même temps toutes les tentes s'illuminent d'une multitude de feux et de torches zigzagantes.

Mahomet lance les derniers ordres

La population chrétienne court aux remparts. D'abord, elle a cru l'ennemi aux prises avec un immense incendie ou faisant ses préparatifs de départ. Mais, ce qu'elle entend, sont des cris effroyants : « Demain nous aurons tous ces Chrétiens dans nos mains... Nous pourrons vendre chacun d'eux pour un ducat... Nous ferons avec les barbes des prêtres grecs des cordes pour nos selles et pour nos chiens... Leurs femmes, leurs filles seront nos esclaves ! » Puis brusquement à minuit, tout s'éteint, tout se tait. Un silence obscur s'abat lourdement. La veillée d'armes, la sinistre veillée d'armes commence.

Le lundi 28 chacun se hâte de terminer ses apprêts. Mahomet rassemble les officiers. L'assaut devra être donné à la ville des trois côtés à la fois. Le mur ouest - qui borde la mer de Marmara - sera attaqué par la flotte mouillée aux Deux Colonnes. L'amiralissime amènera ses bateaux à portée de trait. Et tandis qu'archers, arbalétriers, fusiliers feront un barrage roulant, marins et fantassins s'efforceront d'escalader la muraille. Le mur est - qui donne sur le canal de la Corne d'Or - sera attaqué par les troupes campées sur la rive d'Asie avec le support de soixante-douze « fustes » passées miraculeusement par voie de terre. Quant au mur nord - le rempart terrestre - il sera assailli par le gros des forces sur les deux points les plus faibles : à la porte de Saint-Romain et à la porte d'Andrinople. Pour exalter l'ardeur de ses soldats, Mahomet leur fait une promesse d'un caractère sauvage : il leur accorde trois jours de pillage. Trois jours durant ils pourront massacrer, torturer, violer. « Vous trouverez à Constantinople, leur dit-il, des trésors qui vous rendront riches pour cent ans, vous trouverez une multitude de femmes ravissantes, aux formes rebondies, des jeunes filles nubiles de famille noble que l'il d'aucun homme n'a encore effleuré. Vous trouverez également - nous sommes en Orient chez des Musulmans - de beaux adolescents. Tout cela est à vous ! »

A Byzance aussi c'est le branle-bas. Mais un branle-bas funèbre. Toute la journée la « cloche à marteau » a retenti comme un véritable tocsin. D'immenses processions ont parcouru la ville au chant du Kyrie eleison. Des prêtres, des évêques, des moines, des femmes, des enfants en nombre infini ont prié, pleuré. Les Saintes Icônes ont été promenées solennellement et ont béni les points les plus menacés du rempart. Et maintenant voici qu'arrive le moment le plus solennel, le plus émouvant de ce dramatique 28 mai 1453. La nuit est tombée. Quelques heures seulement, on le sait, séparent de l'assaut général. Que faire de mieux que d'aller prier à Sainte-Sophie. Et tout un peuple immense franchit son parvis. Il faut essayer de ressusciter par la pensée cet office nocturne du 28 mai, cet office, le dernier où une messe sera dite à Sainte-Sophie, cette cérémonie, l'ultime, où le Christ sera présent dans la Grande Église! Ils sont tous là agenouillés : Grecs, Génois et Vénitiens, orthodoxes et catholiques, prêtres et guerriers, nobles et roturiers, basileus et mendiants. Une ferveur commune rapproche leurs lèvres, réunit leurs fronts. L'ombre de la mort plane là, égale pour tous, et égale aussi cette incertitude tragique sur le sort de la cité. Demain les « Saints et inexpliqués mystères » seront-ils toujours célébrés ici?. Les communions, les hosties que chacun reçoit bouleversé jusqu'aux larmes, les verront-elles encore ces voûtes profondes? Ah qu'elles prennent du prix ces choses sacrées et familières! les fresques, les mosaïques, les éclairages. La patrie ! Comme soudain on la ressent dans la chaleur intime de cette pompe grandiose!...

Quand chacun se fut assez recueilli dans le sein du Seigneur, les hommes valides remontèrent aux créneaux. De tous côtés une rumeur formidable bat la digue. La puissante armée turque a achevé ses préparatifs. A l'Est et à l'Ouest les vaisseaux quittent leur mouillage et se rapprochent de l'enceinte. Au Nord les troupes bordent déjà le fossé de leur gigantesque appareil d'assaut. L'attaque peut se déclencher d'un instant à l'autre.

Accompagné de son fidèle serviteur, Constantin XI à cheval tient à adresser un ultime salut à sa garnison. Il longe l'immense ligne de la muraille et sur des kilomètres relève des hommes agenouillés.

Tout à coup des hurlements effroyables éclatent « Allah! Allah! La ilahi ila Allah! » Des milliers de trompettes, de flûtes, de cymbales, de tambours entrent en délire. D'innombrables échelles se plaquent contre les murs. Le grand étendard du Sultan se déploie sur toute sa longueur. Il est entre une heure et deux du matin : la grande attaque est commencée!

Attaques amphibies

C'est contre le rempart terrestre, et spécialement à la porte Saint-Romain que l'ennemi va exercer son principal effort. Là où la mer borde l'enceinte il ne s'agira que d'opérations secondaires destinées à immobiliser le plus possible de défenseurs.

Sous la protection d'un barrage roulant de traits et de flèches, l'infanterie s'avancera en masse sur le pont de tonneaux, tandis que la flotte - les fameuses soixante-douze « fustes » - essaiera d'accoster. Mais les Chrétiens y riposteront chaque fois victorieusement par une pluie de matières incandescentes, de poix, d'huile et de feu grégeois.

Sur la mer de Marmara les navires turcs mouillés aux Deux Colonnes tenteront tout d'abord de forcer le barrage de la Chaîne. Cependant la vue des dix gros vaisseaux, postés derrière, leur fera changer de direction. Les équipages préféreront débarquer au quartier juif - mal protégé - qu'ils pilleront de fond en comble. A une ou deux reprises, ils tâcheront de monter à l'assaut et seront régulièrement repoussés par la garnison composée là surtout de moines et de caloyers.

La tour de Léandre, un des points d'attache de la chaîne qui fermait le détroit.
La tour de Léandre, un des points d'attache de la chaîne qui fermait le détroit.

Et maintenant revenons au point central de la bataille sur le rempart terrestre, dans la vallée du Lycus, autour de la porte Saint-Romain. Ici la défense est assurée par Jean Gustiniani et son corps valeureux de 700 Génois, l'attaque est dirigée par Mahomet II dont l'étendard domine la plaine. Il est entre une heure et deux heures du matin. La nuit est totale. La garnison attend, dans l'obscurité, le choc. Le seul point de repère est cette trombe de hurlements qui enfle, enfle, enfle de plus en plus. Tout à coup s'abat une pluie de flèches et de traits. L'ennemi vient d'arriver sous le fossé et tire. Puis des centaines d'échelles sont plaquées contre la muraille. Des monstres frénétiques grimpent, tandis que d'autres, en bas, haletants les tiennent. Le tumulte, éternelle arme de guerre, atteint son paroxysme.

Cependant les assiégés ne perdent pas leur sang froid. A bout de bras, ils renversent les échelles lourdes et grappues, taillent en pièces ceux qui par miracle sont arrivés au sommet, et écrasent leurs bases de départ sous d'immenses quartiers de roc. Les assaillants, surpris, commencent à faiblir, perdent graduellement de leur cohésion, essayent bientôt de se débander. Mais ils sont ramenés au combat à coups de fouet, de cimeterre ou de masse de fer. Et grondante, écumante, la vague d'assaut est rejetée de force contre le rempart. Cinquante mille hommes sont là tourbillonnant entre les Janissaires et les Byzantins. Ceux-là leur piquent le dos, ceux-ci leur sabrent la face. Au bout de deux heures, ils sont presque tous décimés, et Mahomet les autorise à quitter le champ de bataille.

La garnison, ruisselante de sueur, les muscles tremblants, va pouvoir se reposer, récupérer. Un instant elle met bas les armes. Mais voilà que soudain, une seconde vague de cinquante mille hommes alertes et dispos déferle à son tour sur la muraille. Ce ne sont plus les Bachi-Bouzouks, ce sont les fameux contingents d'Anatolie, trempés, burinés, durs de corps et d'âme. Une indescriptible angoisse étreint les défenseurs! A toute volée, les églises sonnent le tocsin. En hâte les derniers éléments valides courent aux créneaux. Les minutes sont comptées. L'assaillant a déjà traversé le fossé, franchi le mur extérieur, et s'attaque maintenant à la palissade de fortune. Partout des échelles de cordes sont dressées, partout des grappes humaines montent, montent inlassablement, bien à couvert sous d'immenses boucliers. Le vacarme continue, intenses hurlements des combattants, roulement des tambours, pétarade des canons, des mousquets, des mortiers, cacophonie de fifres, de cymbales, de cloches, de trompettes !

Sainte-Sophie telle qu'elle se présentait avant la prise de Constantinople, sans minarets.
Sainte-Sophie telle qu'elle se présentait avant la prise de Constantinople, sans minarets.

Épuisés, les Byzantins se sont remis cependant à la tâche. Encore ils jettent bas des échelles, encore ils déversent une avalanche de pierres et de quartiers de roc, encore ils frappent d'estoc et de taille. Depuis quatre heures ils luttent sans arrêt. Soudain, un énorme boulet de la bombarde d'Urbain vient jeter bas toute une portion de la palissade improvisée. A la faveur de la fumée et de la poussière, une bande de Turcs se jette aussitôt en travers de la brèche. C'est bientôt un corps à corps, presque un enlacement. Serait-ce la fin? Dans un dernier sursaut d'énergie, la garnison arrive à repousser l'assaillant, et quelque temps après, sabré, taillé, décimé, celui-ci à son tour, abandonne le lieu du combat. La deuxième vague d'assaut a été brisée. Deux mille hommes usés par deux mois d'incessantes veilles et de tension non relâchée, à peine alimentés, viennent, après cinq heures de combat, de défaire plus de cent mille Turcs, dispos, fanatiques, entraînés. Cristobule lui-même, pourtant gagné à Mahomet, n'hésite pas à écrire : « Les Romains repoussèrent victorieusement les Turcs, témoignant d'une bravoure et d'une résistance infinies. Car rien ne pouvait avoir raison d'eux, ni la faim, ni le manque absolu de repos, ni la lutte véritablement incessante, ni leurs blessures, ni la terreur du massacre qui menaçait les leurs, ni aucune chose enfin, quelque terrible qu'elle pût être. Rien ne parvint à relâcher leur zèle pieux, ni à ébranler leur courage. »

La Corne d'Or, une des hauteurs d'Eyroule.
La Corne d'Or, une des hauteurs d'Eyroule.

L'ennemi prend pied

Alors Mahomet II décide de tenter un troisième et dernier assaut. Il a tenu jusqu'ici ses janissaires en réserve. L'aube vient de percer, éclairant le sinistre champ de bataille. Il est désormais possible de suivre un plan plus minutieux. Le Sultan l'explique en quelques phrases brèves, puis lâche ses hommes. Hurlant, ceux-ci courent à l'assaut. Mais arrivés au fossé, archers, arbalétriers, mousquetaires, s'arrêtent et là organisent un tir méthodique. Une pluie ininterrompue de traits et de projectiles interdit aux défenseurs de sortir de leur couvert. En toute sécurité l'infanterie peut maintenant disposer ses échelles. Le vacarme enfle. Tambours et tambourins battent la charge, fifres et cymbales éclatent en notes aiguës, canons et couleuvrines rugissent. « Allah! Allah! » Sans arrêt ce leitmotiv revient, lancinant. Chez les Grecs le tapage n'est pas moindre. Les cloches sonnent à toute volée, les marteaux appellent lugubrement à l'aide. Mille voix crient : « Au rempart! Au secours! » Partout la confusion est reine : au pied et le long des murs où dans leur hâte de grimper, les janissaires se culbutent les uns les autres, là-haut derrière les créneaux, où dans la fumée de la poudre, parmi le nuage des traits tombants, femmes, enfants, vieillards courent éperdus, porter des munitions aux combattants. « Allah! Allah! Allah! Allah! »

Les cris, de plus en plus, se rapprochent, les premières têtes de janissaires sauvages, féroces, émergent au-dessus des crêtes de pierre. L'ennemi prend pied, saute à l'intérieur. Et c'est bientôt dans le péribole un corps à corps furieux. Giustiniani et sa petite troupe de héros sabrent, transpercent, hachent. A un contre cent, ils contiennent la poussée furieuse, marquent même des succès de contre-attaque. Pour la troisième fois l'ennemi va-t-il être mis en déroute? Déjà il fléchit. Constantin XI, ivre de joie, entrevoit la victoire ! Hélas, soudain se produit un incident tragique. La garnison voit flotter dans le lointain sur les tours du rempart, du côté de la porte d'Andrinople, les étendards de Mahomet. Les Turcs seraient-ils donc arrivés en ce point à forcer la défense. Ils auraient déjà pénétré dans Byzance? Va-t-on être pris à revers? Malgré tant de raisons de céder au découragement, cette troupe de héros se serait peut-être ressaisie. Mais à ce moment surgit une nouvelle catastrophe. Jean Giustmiani tombe percé d'un coup de pique. Selon tous les chroniqueurs, la défense chancela de cette chute. En vain le basileus s'efforcera de retenir ses troupes, de ranimer leur vaillance. Cet événement funèbre était de ceux qui changent le sort des combats. Mahomet pousse alors un cri de triomphe. Enfin la victoire, il la tient à portée de la main.

Du bas du fossé où il se trouve, il bondit en avant et crie à ses janissaires : a Nous possédons la ville, elle nous appartient déjà! Voyez il n'y a plus de combattants pour la défendre. N'ayez plus aucune crainte, ô mes soldats ; vous n'avez qu'à me suivre! La Ville va être nôtre! » Des hurlements frénétiques lui répondent et une vague furieuse déferle sur le rempart. La palissade est bientôt submergée et aussi les débris de la muraille. Les Byzantins maintenant fuient en désordre. Les uns sont précipités dans le fossé et massacrés jusqu'au dernier, les autres, pourchassés dans le péribole intérieur sont sabrés par derrière. Les ultimes portes sont balayées et un flot tourbillonnant roule dans la cité. L'Empire millénaire, en ce 29 mai 1453, s'écroule. La chrétienté disparaît du Ciel d'Orient. Qu'il se sent seul désormais et révolu son dernier basileus! Pourquoi vivrait-il? Il met pied à terre, lentement se dévêt de ses insignes impériaux, ne conservant que ses rouges « campagia », ces fameux brodequins ornés d'aigles bicéphales, et comme un héros déjà entré dans la légende du temps, plonge tout entier dans cette mer de possédés. Il frappe à droite, il frappe à gauche, et soudain disparaît, à jamais englouti. Plus tard, bien plus tard, on retrouvera son cadavre. Alors Mahomet le fera décapiter, et sa tête connaîtra un destin sauvage. Pendant des mois et des mois elle sera promenée à travers l'Asie escortée par quarante jeunes gens et quarante vierges captives pour annoncer jusque dans les coins les plus reculés le triomphe du Croissant.

Massacre général

Et maintenant voyons comment sera détruite cette ville précieuse...

Là, à droite, se trouve une église toute couverte de roses : c'est celle de Théodosie dont on célèbre aujourd'hui la fête. Lentement une procession sort du parvis : des femmes, des enfants, des vieillards surtout. Chacun a revêtu ses plus beaux atours, et des prêtres à longue barbe blanche portent haut les images pacifiantes du Christ et de sa douce Mère la Theotokos. Soudain sur la gauche fait irruption une masse désordonnée de pirates hurlants, la face zébrée de crasse suante, à moitié nus et tachés du sang qu'ils ont répandu. En un instant le premier groupe se disloque éperdu, mais le second le rattrape. Quelques minutes plus tard des milliers de cadavres gisent éventrés, tailladés, décapités, rougissant les dalles de nombreuses rigoles.

Ivres de carnage, jusqu'à la fin de la matinée les Turcs massacreront. Toute chair sera bonne à transpercer, toute vie bonne à trancher. Comme des fous, les malheureux chrétiens courent dans les rues criant, pleurant, suppliant jusqu'à ce qu'une lance, un cimeterre ou un couteau, les étende sur le pavé dans un giclement de sang. A l'intérieur des maisons les femmes sont tirées par les cheveux et précipitées des fenêtres, les vieillards sont fracassés, tête pendante, et les enfants lardés de coups de pique sous les lits mêmes où ils se sont réfugiés.

Il faut lire la chronique de Cristobule, ce chrétien renégat passé au service du Sultan :

« Aucune tragédie, écrit-il, ne pourra jamais égaler celle-ci en horreur. Spectacle navrant et terrible! On massacrait des malheureux, qui, sortis des maisons couraient par les rues, attirés par les cris, et tombaient sous le glaive avant d'avoir saisi la réalité. On les massacrait dans les maisons où parfois ils se défendaient, et dans les églises où ils se réfugiaient. Les soldats turcs enragés... ne faisaient aucun quartier.

Constantin présente à la Vierge la ville et Justinien la basilique (Ste Sophie)
Constantin présente à la Vierge la ville et Justinien la basilique (Ste Sophie).

« Quand ils eurent massacré et qu'il n'y eut plus aucune résistance, ils ne pensèrent plus qu'à piller et s'éparpillèrent, volant, dérobant, pillant, tuant, violant, faisant captifs hommes, femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, moines, prêtres, hommes de tout âge, de toute condition... il y en eut (des vierges) qui furent surprises dans leur sommeil agité de mauvais songes par ces brigands aux mains sanglantes, aux traits respirant la fureur la plus abjecte. Cette cohue de toutes les nations, ces brutes effrénées, se ruaient dans leurs maisons, les arrachaient, les traînaient, les déchiraient, les forçaient, les déshonoraient, les violentaient dans les carrefours, leur faisant subir les plus affreux outrages. Il y eut des prêtres conduits en captivité comme un troupeau, des vierges vénérables, solitaires et recluses, qui s'étaient vouées à Dieu seul et qui ne vivaient que pour Lui auquel elles s'étaient sacrifiées, qui furent les unes arrachées à leurs cellules, les autres aux églises où elles avaient cherché un vain refuge, puis entraînées malgré leurs pleurs, leurs sanglots et leurs joues lacérées pour devenir un objet de mépris et battues impitoyablement ;

de tendres enfants au berceau brutalement arrachés au sein de leurs mères, des filles impitoyablement livrées à d'étranges et horribles noces, en un mot mille autres choses terribles. »

Les sens assouvis, les Turcs se livrent au pillage. Magasins, maisons, palais, églises, rien ne sera épargné. Toujours selon Cristobule :

« Les temples furent déshonorés, saccagés et pillés... Les objets sacrés, jetés à terre avec mépris, les Saintes Icônes et les vases sacrés profanés. On arrachait les ornements sacerdotaux, on les brûlait, on les brisait en morceaux, ou simplement on les jetait à la rue. On violait brutalement les châsses des Saints pour en arracher les reliques et les jeter au vent. Les calices, les coupes du Saint Sacrifice étaient réservées pour leurs orgies ou brisées, ou fondues ou vendues. Les vêtements des prêtres, brodés d'or, de perles et de gemmes, étaient cédés au plus offrant ou jetés au feu pour en retirer l'or fondu.»

La porte en arc de triomphe dite « porte - royale », réservée à l'empereur. (Ste Sophie).
La porte en arc de triomphe dite « porte - royale », réservée à l'empereur. (Ste Sophie).

Repentir dérisoire

Mais de tous ces horribles événements la profanation de Sainte-Sophie sera, à coup sûr, le plus marquant. Dans la Grande Église une foule immense s'était assemblée. Les fameuses portes de bronze avaient été fermées, chacun attendait plein d'une mortelle angoisse l'arrivée imminente des vainqueurs. Soudain des coups violents ébranlent puis défoncent les portes et bientôt un flot de brutes couvertes de sang déferle dans le lieu saint. Et de se jeter d'abord sur la masse des suppliants. Tout ce qui est jeune, beau ou sain est dévêtu, dépouillé, parqué. De hautes dames, de nobles et fraîches adolescentes, nues sous leur longue chevelure dénouée, tombent ainsi en esclavage. Leurs maîtres les ligotent, puis avec de violentes bourrades ou à coups de pieds, les jettent dehors en longues files vers le port d'où elles seront emmenées à toutes les extrémités du inonde islamique.

Et maintenant, au tour de l'Église. Que de trésors s'y accumulaient. Vases sacrés, d'or et d'argent, constellés de perles et de pierreries, vêtements sacerdotaux d'une richesse prodigieuse, reliquaires, icônes, luminaires, tout sera brisé, pillé, anéanti. C'est à qui par dérision s'affublera des robes des prêtres, promènera les Crucifix recouverts d'un turban. Et à tous les vents, parmi les cadavres et les chiens errants, après les avoir arrachées à leur réceptacle de métaux précieux, on jettera ces reliques fameuses qui tant de fois jusqu'ici avaient protégé la ville : les corps des plus illustres martyrs. Pour mieux marquer leur volonté de souiller, les Turcs feront entrer, ici leurs chameaux, là des filles publiques, et Sainte-Sophie, toute bruissante encore de tant de cérémonies saintes, deviendra étable et lupanar !

Une légende a surgi de ce malheur même, vivante encore dans la foule orthodoxe. Au moment du forcement de la Grande Église, la paroi derrière l'autel se serait ouverte soudain ; le prêtre qui officiait y aurait disparu avec le Saint Calice ; puis la muraille se serait refermée. Mais lorsqu'un souverain orthodoxe reviendra enfin, après tant de siècles, dans Sainte-Sophie délivrée, la muraille se rouvrira tout à coup pour livrer passage au même prêtre qui achèvera la messe si tragiquement interrompue!

De tout ce brigandage, le Sultan a naturellement sa part. Phrantzès, le fidèle serviteur du basileus raconte les malheurs qui survinrent à sa jeune et jolie descendance. Ses trois filles furent jetées au harem impérial - même la cadette, une benjamine de quatorze ans qui en mourut d'ailleurs de désespoir - et son fils unique Jean, âgé de quinze ans, fut tué de la propre main du sultan Mahomet pour avoir repoussé ses caresses. Mais il y a mieux. Constantin XI laissait un frère, le grand duc Lukas Notaras, homme d'une haute noblesse et d'une profonde intelligence. Le Sultan tint d'abord à le combler de prévenances et d'honneurs.

Église Ste Théodosie où les chrétiens réfugiés furent massacrés lors de la prise de Byzance par les Turcs.
Église Ste Théodosie où les chrétiens réfugiés furent massacrés lors de la prise de Byzance par les Turcs.

Or un soir d'orgie, ayant entendu parler des grâces de son plus jeune fils, il envoya un eunuque le quérir. Notaras répondit que sa religion ne lui permettait pas de consentir à une proposition aussi ignominieuse. Alors pris de fureur, le Turc se fit amener l'enfant accompagné de son père et de son frère, et manda le bourreau. Notaras demanda à être supplicié le dernier, afin dit Cristobule, « que ses enfants redoutant peut-être la mort ne fussent pas tentés de renoncer à leur foi pour racheter leurs vies ». Debout, pâle, sans baisser les yeux, le malheureux vit décapiter ses deux fils. Puis après avoir prié, il courba à son tour la tête sous le glaive. Quant au Sultan, il tint à contempler longtemps la face de ses trois victimes.

« Constantinople, dit Cristobule, semble avoir été visitée par quelque ouragan, ou avoir été brûlée dans quelque incendie. Elle devint subitement silencieuse comme une ombre... La voyant ainsi, on aurait douté qu'il y eût jamais eu en elle d'habitations pour des hommes, de la richesse, de l'abondance, ou tout autre meuble ou ornement, et cela dans une ville qui avait été si brillante et si grande. Il n'en restait plus que des demeures désertes, et qui, par leur apparence sépulcrale faisaient naître la terreur dans l'esprit de ceux qui les contemplaient. »

Et devant l'étendue de ces ravages le même auteur relate ce curieux récit des impressions du Sultan. « Quand il vit les ravages, la destruction et les maisons désertes, et tout ce qui avait péri et avait été changé en ruines, alors une grande douleur le prit et un grand repentir de ce pillage et de toute cette destruction. Les larmes lui vinrent aux yeux et en sanglotant il exprima sa douleur : « Quelle ville, s'écria-t-il, avons-nous laissée à la dévastation ! » Toute son âme fut saisie de douleur ! Et en vérité, c'était naturel, tant l'horreur de la situation dépassait toute borne ! »

Pour une simple question de vents, avons-nous écrit, Byzance s'est effondrée. Depuis un mois la flotte chrétienne de secours était arrivée. Depuis un mois elle attendait à Chio la venue de vents favorables. Le petit brigantin était passé à côté d'elle sans la voir. Tout un mois!... Il aurait suffi qu'un jour seulement de ces trente, les conditions atmosphériques eussent été favorables, et les Turcs en désordre levaient le siège. Un jour de brise!...

René GUERDAN
Revue Miroir de l'histoire, septembre 1954
pages 340 à 352

Le duel séculaire entre l'Orient et l'Occident

S'il y avait eu des journaux en l'An de Grâce 1054, ils auraient pu placer en manchette cette menaçante nouvelle: « Rupture entre l'Ouest et l'Est ».

L'actualité [septembre 1954] rend plus significative l'anniversaire de cet événement.

Il y a neuf cents ans en effet, le 12 juillet 1054, les Ambassadeurs pontificaux quittaient Constantinople après avoir secoué en signe de rupture la poussière de leurs sandales - l'Orient et l'Occident se séparaient sur le plan religieux, après s'être séparés sur le plan politique : le schisme orthodoxe était consommé et Constantinople devenait pour l'Europe de l'Est le phare spirituel.

En fait, le schisme, placé par la subtile argumentation byzantine sur les hauts sommets de la théologie, avait un sens profondément politique: il n'était que la manifestation de l'indépendance désirée par le monde byzantin depuis la chute de l'Empire de Charlemagne, l'Occident était en pleine anarchie féodale et les Empereurs d'Orient qui se considéraient comme les héritiers des Césars romains, ne pouvaient se soumettre dans le domaine religieux, aux décisions de l'évêque de Rome, aux ordres du Pape. Telle est d'ailleurs la portée de la plupart des schismes qui ont divisé l'Église: ils correspondent à un déséquilibre entre la puissance d'un prince dans ses États, à son désir d'indépendance, et la faiblesse ou la décadence de la papauté, ce qui est le cas au milieu du XIe siècle.

Plus tard, longtemps après la chute de l'Empire d'Orient les Tsars de Russie portèrent lu Capitale de l'Orthodoxie à Moscou, au centre de leurs Étais, et la Sainte Russie justifia son impérialisme sur les rives de la mer Noire ou dans les Balkans, en s'appuyant sur cette force spirituelle.

Et aujourd'hui les pays qui se soumettent le mieux aux ordres du Kremlin ne sont-ils pas de religion orthodoxe ?

Devant cette séparation l'Occident réagit d'abord mollement, puis vigoureusement. Si les Conciles réunis afin de reconstruire l'unité de la Chrétienté échouèrent fatalement, l'idée de la mainmise sur la schismatique Byzance fit son chemin dans l'esprit des barons féodaux; les incidents qui éclatent au passage des Croisades, l'empressement des Empereurs à se débarrasser des Croisés, soit en les faisant traverser sur la rive asiatique du Bosphore, soit en les faisant massacrer par les Turcs, manifestent clairement l'opposition de l'Orient et de l'Occident.

Cette opposition ne fit que s'accentuer et, le goût du lucre aidant, elle aboutit inévitablement à la prise de Constantinople par les Croisés auxquels s'étaient joints les commerçants vénitiens, en avril 1204.

L'unité et la paix auraient pu être rétablies si l'empire latin fondé en 1204 n'avait pas été éphémère et si les Turcs devenus d'invincibles Conquérants n'avaient mis la main sur la Capitale des Détroits au XVe siècle.

Dès lors, Constantinople devint l'enjeu de la domination en Orient et cet enjeu la Russie le disputa aux Turcs pendant deux siècles jusqu'aux jours où profitant de l'affaiblissement de « l'Homme malade » le Tsar poussa ses armées aux environs de Constantinople et souleva les peuples des Balkans contre l'Infidèle pour tenter de substituer sa domination à la sienne.

Les Soviets ont hérité de la tradition politique des Tsars : mais si Constantinople n'est plus aujourd'hui l'objet de la rivalité des nations, cette rivalité n'en est pas moins réelle. Sur le plan idéologique et sur le plan économique, l'Orient et l'Occident s'opposent comme autrefois ils s'opposaient sur le plan religieux et sur le plan politique. C'est cette lutte séculaire que 1954 vient nous remettre en mémoire.