Mahomet, le prophète armé

Extrait du livre "Mahomet" de Maxime RODINSON

Table

Avant-propos... 9

1 Présentation d'un monde... 21
2 Présentation d'une terre... 31
3 Naissance d'un prophète... 61
4 Naissance d'une secte... 95
5 Le prophète armé... 179
6 Naissance d'un Etat... 249
7 Victoire sur la mort... 331

Répertoire des mots arabes et des noms de personnes et de groupes ethniques... 355
Généalogie de Mohammad... 373
Notes et références... 375
Bibliographie sommaire... 393
Carte... 399


P 164-165

pour la plupart des prophètes qui ont surgi récemment en Afrique noire, la différence entre catholicisme et protestantisme ou entre les diverses sectes protestantes. Il était persuadé   à juste titre d’ailleurs   que la Voix qui lui parlait reproduisait l’essentiel du message qui avait été adressé aux u gens de l’Ecriture » et qui leur était commun. Le reste était détails secondaires. II ne semble pas d’ailleurs que la Voix ait mentionné Jésus à cette époque. Peut être a t elle déjà mentionné Jean Baptiste, mais ce n’est pas sûr.


Ainsi la petite communauté voyait se définir ses limites et ses buts, s’enrichir son capital doctrinal grâce aux révélations qui se succédaient. Elle jouissait, depuis que la quarantaine dont était l’objet le clan de Hâshim avait cessé, d’une certaine tranquillité due à la protection d’Abou Tâlib et en général à la conjoncture politique intérieure. Sans doute quelques conversions durent être enregistrées. Elles étaient peu nombreuses, car, avec les quelques émigrants revenus d’Abyssinie (certains y demeurèrent encore quelques années), le groupe ne devait pas dépasser une centaine d’individus.


Peut être eût il continué une existence paisible et sans grand écho, contribuant à populariser dans le milieu mekkois certaines idées nouvelles, mais, en tant que groupe, se noyant dans la masse, s’effilochant, à la fin disparaissant, comme tant et tant de petites sectes dans l’histoire, si des événements fortuits n’avaient jeté à nouveau Mohammad et son groupe en pleine insécurité. A quelques jours de distance Khadîja et Abou Tâlib moururent. Cela se passait en 619 car nous entrons maintenant dans la période où le déroulement chronologique des faits peut être retracé avec une relative sécurité. La mort de Khadîja affecta certainement beaucoup Mohammad. Il était lié à la mère de ses enfants par une fidélité commune, par le souvenir de ce qu’elle avait été pour lui au début de sa mission. Elle l’avait choisi avant Allah lui même, elle avait cru en lui avant tout autre. Elle avait dû garder une certaine autorité dans le ménage, étant donné les rapports d’employé à patronne, de pauvre orphelin à riche veuve, qui avaient présidé au début de leur union. II avait été couvé et protégé par elle. Pour lui, le fait de sortir de ce nid douillet, de devoir prendre ses responsabilités seul, fut un stimulant. Un Arabe, sur­ tout pourvu d’enfants, ne restait jamais longtemps sans femme. Quelques jours, quelques semaines au plus après son veuvage, Mohammad épousa une fidèle, Sawda. C’était une femme assez âgée, ayant une tendance à l’embonpoint, une veuve qui avait accompagné son défunt mari en Abyssinie où il s’était fait chrétien. Ce fut une brave ménagère qui s’occupa bien des enfants. Mohammad l’avait prise comme telle. Elle n’eut aucune influence sur lui. Il était bien le maî­tre. Elle ne satisfaisait ni son érotisme, ni son désir d’asseoir sa position. Vers cette époque, le fidèle Abou Bekr pensa qu’il serait bon de se lier plus étroitement avec le maître. Il songea à sa fille `Aïsha. Elle n’avait, il est vrai, que six ans. C’était trop peu, même pour des Arabes. Mais Mohammad l’avait vue deux fois et c’était une jolie petite fille. On les fiança. Ces choses, alors, ne paraissaient pas extraordinaires.


La mort d’Abou Tâlib fut un événement grave. Il avait refusé jusqu’à son lit de mort de se convertir. A la tête des Banou Hâshim, ce fut son frère Abou Lahab qui lui succéda. II avait déjà manifesté à son neveu une hostilité que la tradition a sans doute exagérée. Dans sa nouvelle position, il fut ému, nous dit on, des catastrophes qui frappaient Mohammad et du chagrin que celui ci en ressentait. Il vint le trouver et lui dit qu’il le protégerait comme Abou Tâlib l’avait protégé. Mais au bout de peu de temps des ennemis de Mohammad parvinrent à le retourner. Ils lui expliquèrent (ne le savait il pas encore?) que, selon son neveu, le grand-père ‘Abd al Mottalib et Abou Tâlib lui même subissaient les peines de l’enfer. II vint interroger Mohammad à ce sujet et l’Annonciateur ne put que lui confirmer que telle était bien sa doctrine. Abou Lahab fut indigné d’une telle atteinte à l’esprit de famille et retira sa protection à la brebis galeuse.



P 178-185

Naissance d’une secte


P 178 … jours la Parole d’Allah prononcée par l’Annonciateur Mohammad. Ce groupe avait donc vocation à former une communauté, une société séparée, totale, complète en elle-même qui n’obéirait qu’à ses propres lois. Cette potentialité commençait à devenir réalité puisque le groupe se retirait en bloc de sa cité d’origine, allait s’établir dans la ville rivale où, avec les adhérents locaux, il formerait une communauté d’une nature déjà très différente. La conjoncture historique fera que ces transformations dans la structure d’un infime noyau d’individus au sein deux villes arabes perdues en marge du désert, aux confins de l’univers civilisé, auront une énorme importance mondiale. C’est pourquoi des centaines de millions d’hommes et de femmes vont compter leurs années à partir de cet été torride de l’an 622 où un paysan juif vit arriver à Qobâ deux hommes épuisés, se hâtant sur leurs chameaux vers l’ombre fraîche des palmiers.


CHAPITRE V


Le prophète armé


Quels étaient les plans qu’élaboraient Mohammad et Abou Bekr sur la route qui les menait vers la Ville? Nous l’ignorons. Il est peu vraisemblable qu’ils aient eu une claire vision de l’avenir et qu’ils aient supputé toutes les conséquences que devait avoir leur émigration. Ils se réjouissaient certainement de pouvoir s’établir enfin au milieu d’une ambiance sympathique à leurs idées et à leur action. Leur ambition allait sans doute jusqu’à faire de Médine un centre d’où rayonnerait, sur une large zone de l’Arabie, la foi en Allah, seule divinité. Ils rêvaient sans doute aussi   en attendant le juste châtiment qu’Allah ne pouvait manquer d’envoyer sur la cité incrédule   de tirer vengeance de celle-ci sur un plan plus réduit et plus humain.


II fallait d’abord s’installer matériellement. Il est probable que plusieurs clans et individus se disputèrent l’honneur de loger l’Annonciateur. Après quelques jours passés à Qobâ, il décida de laisser le choix à Allah. La chamelle qu’il montait fut laissée libre de se diriger au hasard. Elle s’arrêta vers le centre de l’oasis, sur un terrain vague où l’on faisait sécher les dattes et qui appartenait à deux orphelins. Mohammad descendit. Allah montrait que là devait être sa demeure. II laissa prendre son bagage par un homme dont la maison était la plus proche du lieu choisi, Abou Ayyoub Khâlid ibn Zayd du clan khazrajite des Najjâr. Abou Ayyoub et sa femme laissèrent leur illustre hôte au rez de chaussée et occupèrent le premier étage. C’étaient eux qui lui préparaient son repas.


L’aire choisie par la chamelle fut scrupuleusement achetée à ses propriétaires légitimes. Puis on commença à bâtir. Les fidèles s’y employaient de leur mieux. L’Annonciateur les encourageait en mettant la main à la pâte. Les maçons improvisés s’entraînaient en chantant de ces chansons de travail qui sont, partout et toujours, une des premières manifestations de la poésie :


Si nous restons assis pendant que le prophète travaille,

Ce serait un travail dont nous nous sommes défilés !


D’autres, dans une veine plus religieuse, chantaient :


Il n’est de vraie vie que celle de l’Au delà!

O Allah! Sois clément envers les Auxiliaires et envers les Émigrés !


Chanson que l’Annonciateur reprenait, nous dit on, en changeant l’ordre des mots ce qui en faisait disparaître la rime. On entend par là nous faire comprendre qu’il n’était pas doué pour l’art démoniaque de la poésie et que toute l’éloquence verbale du coran vient d’Allah.


Les plus humbles, naturellement, plus habitués aux travaux manuels, travaillaient le plus. La tradition nous rapporte les plaintes de `Ammâr ibn Yâssir qu’on surchargeait de briques : « Envoyé de Dieu! Ils me tuent! Ils me font porter une charge qu’ils sont incapables de porter eux-mêmes! » Le jeune Ali aurait entonné


Ils ne sont pas égaux, celui qui bâtit les lieux de prosternation

Et qui s’y applique, debout au s’accroupissant,

Et celui qu’on voit loin de la poussière s’êcartant!


`Ammâr aurait trouvé les vers de son goût et les aurait repris avec force. On insinuait que le tire au flanc stigmatisé n’aurait été autre que l’élégant gendre du prophète, `Othmân ibn `Affân.


Ce qu’on construisit ainsi est considéré par la tradition musulmane comme le premier masjid, le premier sanctuaire. Le mot (sous la forme masguedâ) désignait, en nabatéen et en syriaque, un endroit où l’on se prosterne, un lieu de culte. Nous en avons fait (d’après la prononciation ancienne, conservée encore en Égypte, masgnid, et à travers l’espagnol) notre mot a mosquée ». En fait, il s’agissait du centre de la communauté, aussi bien dans ses activités profanes que dans son culte religieux. C’était une cour rectangulaire, ceinte d’un mur de briques séchées au soleil sur quelques assises de pierre. Du côté nord, une rangée de troncs de palmier parallèle au mur soutenait un toit d’argile et de feuilles de palmier. Sur le côté est, on bâtit deux cabanes, pour chacune des deux femmes du prophète (celui ci se maria avec la petite `Aïsha au cours de la construction). Des tapis marquaient l’entrée de ces cabanes sur la cour. Le prophète n’avait pas d’habitation propre. Il logeait à tour de rôle chez ses femmes. C’est dans cette cour, à la manière arabe de l’époque, qu’il se tenait la plupart du temps, qu’il recevait les délégations, qu’il traitait les affaires, qu’il haranguait ses fidèles. On y attachait les prisonniers, on y soignait les blessés, parfois même on s’y livrait à des jeux de lances et de boucliers. On y faisait aussi la prière en commun. Les compagnons pauvres y couchaient. Bref, c’était le siège du Maître et le lieu de réunion de la communauté r toutes lins utiles.


C’est peut être le moment de décrire physiquement cet homme qui, autour de la cinquantaine, commençait une nouvelle vie. A vrai dire, tous les portraits que nous en avons sont sujets à caution. Mais, dans la mesure où ils ont gardé quelque trait véridique, ils se rapportent bien à cette dernière période de sa vie. Il était, nous dit on, de taille moyenne, avec une grande tête, mais n’avait pas la face ronde et joufflue; ses cheveux étaient frisés sans excès, ses yeux noirs, grands et bien fendus, sous de longs cils. Sa carnation était blonde tirant vers le rouge. Il avait sur la poitrine des poils rares et fins, mais par contre ceux des mains et des pieds étaient épais, sa barbe bien fournie. Son ossature était forte, ses épaules larges. Quand il cheminait, il lançait ses pieds énergiquement en avant comme s’il descendait une pente. Quand il se retournait, c’était tout d’une pièce.


Quelques mois après l’hégire, Mohammad et Abou Bekr se décidèrent à faire venir leur famille de Mekka.Les deux affranchis de Mohammad partirent avec deux chamelles et 500 dirhems et ramenèrent Sawda et les filles sans difficulté. Un autre adhérent avertit `Abdallâh, fils d’Abou Bekr, qui amena de même sa mère et sa petite soeur `Aïsha à Médine. Tout cela se fit sans aucune opposition de la part des Mekkois.


Les noces avec la petite fille suivirent bientôt. Voici ce que racontait (paraît il) `Aïsha : « L’Envoyé de Dieu m’épousa quand j’avais six ans et les noces furent célébrées quand j’en eus neuf. Nous arrivâmes à Médine et puis j’eus de la fièvre pendant un mois, puis mes cheveux (qui étaient tombés à cause de la maladie) repoussèrent abondamment (le mot archaïque expliqué ainsi veut dire selon d’autres au contraire : restèrent peu nombreux). Omm Roumân (sa mère) vint me trouver alors que j’étais sur une balançoire, entourée de mes camarades. Elle m’appela et je vins à elle sans savoir ce qu’elle voulait de moi. Elle me prit par la main et m’arrêta sur la porte. Je criais : Hah, hah ! jusqu’à en perdre le souffle. Elle me fit entrer dans une maison où se trouvaient des Médinoises qui dirent : Bonheur et bénédiction! Bonne chance! Ma mère me remit à elles, elles me lavèrent la tête et me firent belle. Et je n’eus pas peur, sauf lorsqu’au matin arriva l’Envoyé de Dieu à qui elles me remirent. » La cérémonie fut réduite à sa plus simple expression. On laissa à la petite fille ses jouets, ses poupées et Mohammad jouait parfois avec elle.


On ne pouvait toujours jouer. Il fallait s’occuper des émigrés. Ils étaient sans grandes ressources pour la plupart. Ils durent s’embaucher chez les Juifs ou chez les Médinois fidèles (qu’on appelait maintenant les Ançâr, c’est à dire les Auxiliaires, par opposition aux Mohâjiroün, les Émigrés). Comme ils étaient fort ignorants des principes élémentaires de la culture des palmiers, ils durent s’employer en général comme simples manoeuvres. Ils puisaient de l’eau aux puits et arrosaient les palmeraies. Tous n’avaient pas les aptitudes commerciales de ‘Abd ar rahmân ibn `Awf qui, à un Médinois qui lui proposait de l’aider, demanda seulement qu’il lui indique le marché. Il fit un petit achat à crédit, revendit avec un petit bénéfice, acheta à nouveau et ainsi de suite. Au bout de peu de temps, il pouvait se payer une petite Médinoise qu’il épousa en donnant à sa famille le douaire habituel et aussi en payant les frais de la noce !


Sa dignité empêchait l’Envoyé de Dieu d’agir ainsi. Aussi sa famille et lui, quand les disciples omettaient de les inviter à manger ou de leur apporter quelques dattes, souffraient de la faim. La plupart du temps, ils n’absorbaient que des dattes et de l’eau. L’hiver, on n’avait pas de combustible pour allumer du feu. Les émigrés souffraient de l’humidité à laquelle leur aride cité natale ne les avait pas habitués. Ils avaient des fièvres, de la dysenterie.


Pour la survivance de la communauté il fallait s’organiser. Il fallait que la position de Mohammad à Médine fût clairement définie. Il fallait que les relations entre les divers groupes qui composaient maintenant la population médinoise fussent explicitées. Un pacte fut conclu dont, par une chance assez extraordinaire, nous possédons le texte conservé par la tradition musulmane. Il est certainement authentique, car il contient des dispositions contraires à l’image qu’on se faisait plus tard de la primitive communauté musulmane. Mais W. Montgomery Watt a démontré que le texte qui nous a été transmis est composite, qu’il contient des articles contemporains du début de l’installation à Médine et d’autres plus tardifs.


D’après le pacte, qui est appelé dans le texte même la Feuille ou peut être l’Ecrit (çahïfa), « les Croyants et les Soumis de Qoraysh et de Yathrib et ceux qui les suivent, se joignent à eux et luttent avec eux... forment une communauté (omma) unique, distincte des autres hommes »



(§ 1). « Les Juifs, est il précisé, forment une seule communauté avec les Croyants » (§§ 25 ss). L’omma, la communauté, c’est donc l’ensemble des gens de Médine qui présenteront un front uni vers l’extérieur. « Ceux des Juif qui nous suivent ont droit à notre aide et à notre appui tant qu’ils n’auront pas agi incorrectement contre nous ou n’auront pas prêté secours (à des ennemis) contre nous » (§ 16) (le texte assez obscur est susceptible d’une autre traduction). « Les Juifs contribueront aux dépenses avec les Croyants tant qu’ils combattront les uns aux côtés des autres » (§§ 24, 38). « Aux Juifs leurs dépenses et aux Soumis leurs dépenses. Il y aura aide entre eux contre quiconque attaquera les gens couverts par ce document. Entre eux, il y aura amitié sincère, échange de bons conseils, conduite juste et non déloyauté n (§ 37).


Un article très intéressant englobe dans la communauté les païens médinois eux mêmes. Mohammad a, pour le moment, accepté une coexistence pacifique avec les païens. L’avenir amènerait leur conversion. L’important était de les empêcher de faire bloc avec les Mekkois : « Qu’aucun païen ne donne de sauvegarde à quelqu’un de Qoraysh, que ce soit pour ses biens ou pour sa personne, et qu’il n’intervienne pas en sa faveur au détriment du Croyant » (§ 20). Pourtant d’autres articles séparent dans une certaine mesure les Croyants et les « infidèles » (kâfir) parmi lesquels ne peuvent être comptés les Juifs (§§ 14, 1 S).


La communauté est formée non d’individus, mais d’un certain nombre de groupes : les Qorayshites émigrés en forment un, chacun des clans médinois un autre auquel se rattachent les clans juifs qui lui sont alliés. Les trois grandes tribus juives devaient aussi former chacune un groupe, mais la mention de leur nom dut disparaître du texte du Pacte quand elles furent éliminées de la scène. Chaque groupe formait un ensemble solidaire pour le paiement du prix du sang (si un de ses membres tuait un étranger au groupe). Pour le rachat des membres prisonniers, les émigrés agissaient solidairement comme un groupe et de même, non plus les clans, mais les sous clans médinois

Pourtant tous les Croyants (à l’exclusion des Juifs et des païens) sont unis par diverses stipulations dont on a déjà vu certaines. Ils doivent soulager ceux d’entre eux qui seraient écrasés par des dettes trop lourdes (§ 11). Ils ne doivent pas aider un infidèle au détriment d’un Croyant, ni tuer un Croyant à cause de leurs liens avec un infidèle (§ 14). Tous les croyants sont garantis par la « protection » d’Allah y compris les plus humbles, ils se doivent donc mutuelle aide et protection à l’exclusion des autres (§ 15). En cas de conflit, les croyants ne devront pas faire la paix avec l’ennemi individuellement (§ 17). Si l’un d’eux est tué, ils devront faire bloc contre le meurtrier et ses auxiliaires, les combattre ensemble ou accepter ensemble le prix du sang (§§ 19, 21). Ils ne devront porter aide ou donner refuge à aucun individu pervers (mohdith, littéralement « innovateur »; c’est celui qui sort de la morale commune!) (§ 22). Ils assureront leur propre police interne en punissant eux mêmes les corrompus parmi eux (§ 13).


Le rôle de Mohammad dans cette vaste communauté est modeste. Il est simplement l’intermédiaire d’Allah pour apaiser les litiges et les querelles entre les membres de celle-ci. « Si quelque chose vous divise, quel qu’en soit l’objet, référez vous à Allah et à Mohammad » (§ 23). « Lorsqu’il surviendra entre les gens de ce document quelque incident ou litige dont on puisse craindre qu’il n’en résulte un dommage pour eux, on se référera à Allah et à Mohammad, car Allah est le plus scrupuleux et le plus loyal (garant du contenu) de ce document » (§ 42). En outre un article assez obscur semble interdire aux membres de la communauté de partir en expédition militaire sans l’accord de l’Annonciateur quoique personne ne puisse être empêché de poursuivre la vengeance de blessures qu’il aurait reçues (§36)


On voit là la structure de la communauté médinoise. Il n’est pas question encore d’un État dans lequel une auto­rité suprême peut imposer un certain ordre au moyen d’une force publique détachée de la société. Chaque groupe ethnique a son chef qui, lui même, ne peut agir que par son prestige et tant que celui ci est reconnu par ceux qui le suivent. L’ordre n’est assuré que par la crainte de la vengeance qui ferait payer cher les sévices qu’on infligerait. Mais, dans cette structure typiquement arabe, est venu s’insérer un élément nouveau, d’une nature toute différente. C’est Mohammad, personnage sans pouvoir propre, qui n’a que la particularité de capter la voix d’Allah. Cela lui assure quelques privilèges. Il est d’abord le chef des émigrés qorayshites. C’est aussi   sur le plan religieux seulement   une autorité reconnue par tous les Croyants, c’est à dire déjà par la plupart des Médinois non juifs. Pour régler les litiges et les querelles, on le choisira de préférence à un autre arbitre. De plus, puisqu’on l’a appelé pour exerce ce rôle d’arbitre, pour assurer la paix interne dans l’oasis il a préconisé et obtenu l’adoption de mesures propres à éviter l’enchaînement sans fin des vendettas et des contre vendettas. Les dispositions du Pacte, ne nous sont pas absolument claires. Il y a, autour d’elles, trop de choses que nous ne savons pas. Mais les révélations du coran qui sont de cette époque peuvent nous mettre sur la voie d’interprétations plausibles et aident à comprendre la première politique de Mohammad à ce sujet. On précise bien qui est responsable dans le cas d’un meurtre ou de sévices infligés. Il est impliqué qu’aucun Croyant ne pourra faire obstacle pour des raisons de parenté ou d’amitié, à l’accomplisse­ment de la justice. D’autre part (cela est explicité par les prescriptions coraniques), on ne pourra pas développer ­la vendetta, prendre plus d’une vie pour une vie; on ne pourra pas non plus l’éterniser, répondre par une contre vengeance à la vengeance une fois prise. Le vengeur d’un crime non provoqué sera, comme un exécuteur, comme un bourreau, protégé contre une vengeance éventuelle.

Mohammad, inspiré par Allah, a donc obtenu l’adop­tion de mesures pour la paix interne dans l’intérêt de tous. Mais seuls les serments solennels prononcés et la force de l’opinion publique garantissent que ces règles seront observées. Il n’a pas plus de police que de trésor. Il faudra toute l’habileté, toute l’intelligence de Mohammad et de ses conseillers, aidés au surplus par les circonstances et par la pression des forces sociales dont ils étaient incons­cients, pour faire de cette autorité morale une autorité effective. Jamais d’ailleurs on n’aboutira à un pouvoir d’État comparable à celui des potentats voisins.

Les Médinois avaient dans l’ensemble accepté ce rôle d’arbitre de Mohammad. Le mouvement était parti des clans les plus faibles qui avaient eu à souffrir des entre­prises de chefs belliqueux. Ils voulaient la paix dans l’oasis. Le prix payé était minime. On reconnaissait qu’Allah était le seul dieu : on savait déjà que c’était le dieu le plus puis­sant. La nuance n’était pas si grande. Les dieux secondaires passaient seulement du rôle de petits dieux à celui de djinns, de génies. On reconnaissait que les paroles récitées par Mohammad, c’étaient les mots à lui transmis par la voix d’Allah. Cela non plus n’était pas difficile à accepter. La sincérité de l’Annonciateur était évidente, les paroles d’Allah étaient belles et allaient dans le sens des aspirations de la communauté. Comment ne pas admettre qu’elles étaient authentiques? L’homme était intelligent, affable, sympa­thique. C’était en somme une acquisition de valeur pour la communauté médinoise. C’était une bonne fortune pour celle ci que ses contribules qorayshites se soient privés stupidement d’une personnalité aussi intéressante.

La prédominance de la croyance en Allah seul fut assurée par la conversion de chefs importants. Il est difficile de définir exactement leurs raisons. Il faudrait connaître mieux la psychologie de chacun. L’attirance de la nouvelle religion en tant que telle a certainement joué son rôle et aussi un désir de paix, des calculs ambitieux, la haine de Qoraysh.


La conversion des deux chefs du puissant clan awsite des ‘Abd al Ash’hal, Ossayd ibn al Hodayr et Sa’d ibn Mo’âdh fut d’une importance capitale. Immédiatement après leur conversion, ils allèrent, racontait on, au lieu de réunion de leur clan. Sa’d demanda aux notables du clan comment ils le considéraient. Ils répondirent : « Tu es notre chef, tu es celui de nous qui a le meilleur jugement et qui est le plus doué. » I1 dit alors : « Qu’aucun de vos hommes ou de vos femmes ne m’adresse la parole tant qu’il ne croira pas en Allah et en son Envoyé. » Tout le clan adhéra.


Une autre conversion importante fut celle de `Abdallâh ibn Obayy, du clan khazrajite de `Awf. Il s’était tenu à l’écart de la bataille de Bo’âth. Il s’était querellé avec un autre chef important à cause de l’exécution injustifiée par celui ci d’otages juifs. Il avait peut être compris la nécessité de l’unité des Médinois et on nous dit qu’au moment de l’hégire ses partisans se préparaient à le couronner roi de Médine. S’il s’est rallié à Mohammad, c’est probablement qu’il a vu la force du courant des adhésions à la doctrine de l’Annonciateur et qu’il a cru plus habile d’y être présent que de le bouder. Peut être avait il quelque espoir d’utiliser le mouvement pour en être le chef temporel tandis que Mohammad se contenterait d’annoncer la doctrine de la part d’Allah. Enfin il ne faut pas sous estimer la possibilité d’une sincère sympathie envers la pensée monothéiste, préparée par ses bonnes relations avec les Juifs.



P 188-196


L’opposition fut peu importante. Un groupe de clans awsites, particulièrement attachés au culte de Mariât et qu’on appelait d’ailleurs les Aws Mariât (« don de Mariât »), refusa de reconnaître l’exclusivisme d’Allah et la mission de Mohammad. Ils se cantonnèrent d’ailleurs dans une réserve boudeuse et passive sans efficacité. Les plus dan­gereux étaient ceux qui avaient le don de poésie, surtout une femme `Açmâ’ bint Marwân et aussi un vieil­lard nommé Abou `Afak, centenaire, dit on, d’un clan khazrajite lié aux Aws Manât. Abou ‘Afak déclamait :


J’ai vécu longtemps, mais je n’ai jamais vu

Ni maison, ni réunion de gens

Plus loyale et plus fidèle à celui

Qui s’allie avec elle lorsqu’il lui fait appel

Que celle des enfants de Qayla (les Aws et les Khazraj) dans leur ensemble.

Les montagnes crouleraient avant quelle se soumette,

Mais voici qu’un cavalier est venu à elle et l’a divisée.

(Il dit :) C’est permis! C’est défendu! devant toutes sortes de choses.

Mais si vous aviez cru au prestige

Et à l’autorité, que n’avez vous suivi un tobba` (un monarque d’Arabie du Sud) ?


`Açmâ’ était plus virulente encore quand un peu plus tard, elle s’écriait :


Enculés (sic!) de Màlik et de Nabït

Et de `AwJ; Enculés (re-sic!) de Khazraj (clans et tribus médinoises)!

Vous obéissez à un étranger qui n’est pas de chez vous,

Qui n’est pas de Moràd, ni de Madhij (des tribus yémé­nites)!

Espérez vous en lui après le meurtre de vos chefs,

Comme avides du bouillon d’une viande qu’on fait cuire?

N’y aura t il pas un homme d’honneur gui profitera d’un montent d’inattention

Et qui coupera court aux espérances des gobeurs?


Tous les deux étaient dangereux et nous verrons com­ment Mohammad les fit assassiner. Mais c’étaient des isolés et pour le moment leurs criailleries étaient à peu près impuissantes.

Il y eut aussi le cas d’Abou `Amir qui était devenu mono­théiste par lui même avant l’hégire et qui s’était livré àl’ascèse. On l’avait surnommé pour cela ar Râhib, « le moine ». Il eut une conversation avec Mohammad à son arrivée, l’interrogea et l’accusa d’avoir introduit dans le monothéisme des idées fausses. Autrement dit il ne reconnais­sait pas l’authenticité du message d’Allah transmis par Mohammad. Il émigra à Mekka avec une quinzaine (ou une cinquantaine?) de ses partisans plutôt que de se sou­mettre. Il combattit par les armes les Musulmans. Après la victoire finale de ceux ci, indomptable, il partit pour la Syrie où il eut la chance de mourir avant la conquête.

Mais il y avait à Médine des opposants potentiels beau­coup plus nombreux et beaucoup plus dangereux. C’étaient les tribus juives dont on a parlé. Mohammad, on l’a vu, n’avait aucune prévention à leur égard. Bien au contraire, il pensait que le contenu du message qu’il annonçait était substantiellement identique à celui que les Juifs avaient depuis longtemps reçu sur le Sinaï. Il avait même du respect pour l’antiquité de cette révélation, pour l’antériorité de leur Écriture par rapport à celle des autres religions qui, toutes, s’y référaient même quand elles y ajoutaient. Le message parallèle qu’il apportait aux Arabes ne pouvait entrer en contradiction avec une révélation antérieure de même source.

Quand il se disposa à partir pour Médine, il semble bien avoir compté sur l’appui complet de ces monothéistes du cru. Il a dû penser que lui et ses fidèles formeraient avec les Juifs un bloc cohérent, un front unique opposé au paga­nisme qorayshite et arabe en général. I1 paraît s’être instruit un peu plus à cette époque des moeurs propres au peuple d’Israël et avoir décidé de s’en rapprocher. Il prescrivit à ses adeptes (était ce nouveau?) de se tourner en priant vers Jérusalem. Pourtant la Voix d’En Haut rejetait l’idée que Dieu avait eu besoin de se reposer après les six jours de la Création; c’était la condamnation de l’idée juive du sabbat. Il y avait peut être là, comme l’a suggéré Goldziher, une influence des idées mazdéennes sur ce sujet. Quoi qu’il en soit, avant l’hégire, Mohammad aurait écrit à Moç’ab, son envoyé à Médine, d’organiser des réunions de fidèles avec « prière » le vendredi, c’est à dire le jour où les Juifs se préparaient à la fête du lendemain. Il semble bien que l’intention ait été de s’associer à ces préparatifs des Juifs. De même, Mohammad fut frappé par le grand jeûne qu’ob­servaient les Juifs le 10 du mois de tishri, le yôm kippoûrîm, le jour de l’expiation. On l’appelait en araméen arabisé le `ashoûrâ, c’est à dire « le dix ». Il décida que ses fidèles s’y associeraient. Selon l’usage juif, on fixa aussi un temps de prière au milieu de la journée. Une révélation permit aux fidèles de manger de la nourriture des gens de l’Écriture et d’épouser des femmes d’entre eux. Il ne semble pas que Mohammad ait jamais pensé à faire suivre toutes les minu­tieuses prescriptions alimentaires qu’observaient les Juifs. Il les considéra (selon la ligne de pensée chrétienne, gnostique et manichéenne) comme une punition infligée à eux par Dieu pour leurs péchés. Mais il se ralliait à une version réduite de ces interdictions, à peu près celle qu’avaient adoptée les premiers chrétiens, développée à partir de ce que les rabbins exigeaient théoriquement des étrangers admis à cohabiter avec le peuple d’Israël et sans doute des prosé­lytes partiels. Ne pas manger de porc, ni du sang, ni des animaux morts de mort naturelle, étranglés ou sacrifiés aux idoles. Enfin, comme on le verra, l’effort d’adaptation avait été si loin que certaines modes juives avaient été adoptées par les « soumis ».

Les Juifs, dans l’ensemble, ne répondirent pas à ces avances comme Mohammad l’attendait. Nous ne savons pas quelle était l’attitude exacte des Juifs d’Arabie à l’égard du semi prosélytisme. A l’époque gréco romaine, le judaïsme admettait couramment des sebomenoï, des « craignant Dieu »qui manifestaient leur sympathie envers le monothéisme judaïque sans être astreints à tous les rites exigés des vrais enfants d’Israël. Les grandes catastrophes qui avaient atteint le peuple élu avaient conduit celui ci à un raidissement intransigeant et à une méfiance accrue envers l’étranger. On n’acceptait plus que les conversions définitives et totales. Pourtant, dans des conditions meilleures, le semi prosélytisme avait recommencé à fleurir çà et là. De toute manière, les Juifs de Médine qui acceptaient depuis longtemps la coexistence avec des païens complets, auraient dû se féli­citer, du strict point de vue religieux, de voir s’installer à côté d’eux les adeptes monothéistes de Mohammad. Ceux ci allaient bien plus loin dans le sens du judaïsme que ces gérim, ces étrangers domiciliés en terre d’Israël, païens ayant renoncé à leurs idoles, que les rabbins admettaient en théorie à bénéficier de droits égaux à ceux des Juifs. On demandait seulement à ceux ci d’observer « les sept com­mandements des fils de Noé » : « pratiquer l’équité, s’abste­nir de blasphémer le Nom, de pratiquer l’idolâtrie, l’immo­ralité, le meurtre, le vol et de manger un membre pris àun animal vivant ». Les adeptes de Mohammad, eux, outre leur adhésion aux idées fondamentales du judaïsme et aux préceptes noachiques, mettaient une grande bonne volonté à observer une partie des rites juifs. Rien ne s’opposait donc en principe à la coexistence pacifique des deux communautés. Mais les tribus juives de Médine n’avaient sans doute pas renoncé à exercer une grosse influence politique sur l’agglo­mération médinoise. Il leur apparut clairement, assez vite sans doute, que l’attitude de Mohammad et l’importance qu’il prenait étaient de nature à contrarier cet objectif. Mais surtout Médine était un centre intellectuel. Il est certain que les intellectuels juifs ne purent se résoudre à confirmer la validité de la Révélation adressée à Moham­mad. Détenteurs de l’Ancienne Écriture, c’est à eux qu’on s’adressait pour demander un avis sur ce nouveau message, sur sa conformité avec les critères de l’inspiration divine reconnus par les spécialistes. Même s’il avaient eu de la bonne volonté pour le nouveau mouvement, il leur était difficile de consacrer ce qui leur semblait être les élucu­brations incohérentes d’un ignorant, il était difficile de ne pas souligner les déformations qu’avaient subies les récits de l’Ancien Testament dans le coran, les anachronismes et les erreurs dont celui ci était rempli. Peut être certains eurent ils alors conscience que le souci de la vérité ne con­cordait pas toujours avec une orientation politique oppor­tune. Beaucoup certainement ne virent pas le problème et combattirent du même coup celui qu’ils considéraient à la fois comme un faux prophète et comme un danger politique. Les options mirent quelque temps à se décanter. Mais Mohammad devait un jour prochain se décider à prendre acte de la situation et renverser sa position.

Nous n’en sommes pas encore là. D’autres décisions avaient précédé qui allaient avoir de sérieuses conséquences. Moins d’un an après son arrivée à Médine, Mohammad confia à son oncle Hamza un drapeau blanc, le mit à la tête de quinze Émigrés et de quinze Médinois et l’envoya « intercepter les caravanes de Qoraysh ». A quelle idée obéissait il?

Il est possible que déjà l’Annonciateur et ses conseillers aient prévu une partie des développements de la situation qu’ils créaient ainsi. Mais il faut bien voir que leur attitude répondait à des nécessités normales dans le cadre où ils se situaient. Les moyens de subsistance des membres de la nouvelle communauté étaient minces. Nous avons vu à quelles extrémités ils étaient réduits. Le métier de manoeuvre n’avait rien d’attrayant, les grandes aptitudes commerciales d’un ‘Abd ar rahmân ibn `Awf étaient exceptionnelles, aucun des Mekkois n’avait de quoi s’acheter une parcelle de l’oasis où toutes les terres cultivables étaient déjà répar­ties. La plupart des adeptes mekkois n’avaient donc aucune source régulière de revenus, l’Annonciateur lui même ne subsistait (maigrement) que grâce à la charité publique et, ce qui était sans doute encore plus grave, la communauté en tant que telle ne disposait d’aucun fonds. Il fallait remé­dier à cette situation et le brigandage (il est difficile pour nous d’appeler autrement de tels actes) était le moyen normal, dans la société arabe, de subsister quand on n’en avait pas d’autre. C’est ce que notent unanimement les auteurs étran­gers et ce que confirme abondamment la littérature arabe préislamique elle même. Les victimes toutes désignées des attaques dirigées par Mohammad étaient ses propres contri­bules qorayshites. Il était inutile de se mettre mal avec d’autres groupes, les riches caravanes qorayshites étaient un butin de choix (il était difficile de trouver meilleure proie) et les exilés satisfaisaient en outre en les attaquant leur rancune légitime envers ceux qui les avaient poussés à s’expatrier, envers la présomptueuse cité qui avait raillé les avertissements d’Allah. Médine était un centre remarqua­blement bien situé pour de telles expéditions car les carava­nes mekkoises circulant entre la Syrie et Mekka devaient for­cément passer au plus à une centaine de kilomètres de l’oasis.

La guerre privée était une coutume parfaitement admise. Dans cette société qui ignorait la notion d’État, tout chef de groupe avait la faculté de lancer ses hommes contre tout objectif qu’il leur désignait. Il avait seulement à en supporter les conséquences qu’il était sage de peser avant l’entreprise. Rien n’empêchait donc Mohammad, sauf éventuellement des considérations d’opportunité, de se livrer à cette activité guerrière. Ses adeptes le suivaient naturellement, en général, quoiqu’il n’eût que des moyens moraux à sa disposition pour presser les prudents et les pusillanimes. Au fur et à mesure que l’affaire se révéla profitable, des volontaires se joignirent à eux d’entre les Médinois, nullement obligés pourtant par leur pacte avec Mohammad à collaborer à ses campagnes.


embuscade à Nakhla janvier 624

Les premières attaques furent sans grande importance; elles furent en général infructueuses et, à la manière cons­tante des razzias arabes, on évita la bagarre quand on vit que l’attaqué était en nombre et sur ses gardes. Autant que possible on prit garde à ne pas verser le sang de peur d’être entraîné, sans grand profit en compensation, dans le cycle infernal des vendettas.

En rajab de l’an 2 de l’hégire (janvier 624), quinze mois environ après l’arrivée à Médine, le premier sang fut versé dans des circonstances mémorables. Sans doute pour mieux préserver le secret et assurer ainsi l’effet de surprise, Mohammad envoya `Abdallâh îbn Jahsh, à la tête d’un détache­ment de sept à douze hommes, porteur d’instructions sous pli scellé qu’il ne devait ouvrir qu’après deux jours de route. Il s’agissait de se poster en embuscade à Nakhla, sur la route de Tâ’if à Mekka, donc au sud de cette dernière ville, et d’y attaquer une caravane mekkoise. Celle ci évidemment ne s’attendrait pas à cette attaque si loin de Médine et dans la direction opposée. Effectivement `Abdallâh ibn Jahsh et ses hommes réussirent à se saisir de la caravane et de deux (sur quatre) des Mekkois qui la convoyaient. Un autre fut tué et le dernier put se sauver. On ramena triomphalement à Médine le butin et les prisonniers. Mais alors une grande émotion fut soulevée par le fait que le meurtre avait été commis pendant le mois de rajab, un des mois sacrés pen­dant lesquels, d’après les règles admises dans le paganisme arabe, il était interdit de verser le sang. Mohammad avait il délibérément voulu enfreindre cette prohibition païenne ou bien avait il compté que tout se passerait sans effusion de sang ou encore son lieutenant avait il dépassé ses instruc­tions en prenant sur lui d’attaquer alors qu’on était encore en rajab (c’était, parait il, vers la fin du mois)? On ne sait. En tout cas, il tint compte de l’opinion publique dont la réaction était peut être inattendue pour lui et ne toucha pas au butin jusqu’au moment où une opportune révélation de Dieu lui apprit que « combattre (pendant les mois sacrés) était certes grave », mais que les péchés commis par les Mekkois l’étaient bien plus (coran, II, 214). Il accepta alors le cinquième du butin (ce devint une règle par la suite), le reste ayant été distribué entre les Compagnons. On relâcha les deux prisonniers moyennant une rançon de 1 600 dirhems par tête que payèrent leurs familles, après avoir néanmoins attendu le retour de deux membres de la bande qui s’étaient égarés et qu’on pouvait soupçonner les Mekkois d’avoir tués. L’un des deux prisonniers se joignit aux adeptes de Mohammad et resta à Médine.

Cette affaire, heureuse au plus haut point pour les finances des Soumis, avait en revanche, on le comprend, exaspéré Qoraysh. Les Mekkois à la vision politique 1a plus large comprirent que Mohammad représentait une menace constante pour le commerce de leur cité et qu’il fallait s’en débarrasser au plus tôt. Tel fut en particulier le calcul d’Abou Jahl, l’influent chef du clan de Makhzoum dont nous avons déjà vu l’acharnement contre Mohammad.



LES PUITS DE BADR mars 624

Deux mois après le raid de Nakhla, en ramadan an Il (mars 624), une très importante caravane revenait de Gaza à Mekka, sous la conduite d’Abou Sofyân ibn Harb du clan quorayshite de ‘Abd Shams. Tout Qoraysh avait des intérêts dans le fret de cette caravane. Elle était escortée par près de 70 commerçants (une trentaine seulement selon d’autres sources) de tous les clans de Qoraysh.

« Quand l’Envoyé de Dieu fut informé à leur sujet, écrit le plus ancien docu­ment sur l’affaire, la lettre envoyée par le traditionniste `Orwa ibn az Zobayr au calife ‘Abd al Malik une soixan­taine d’années après l’événement, il appela ses compagnons et leur apprit quelle quantité de richesses ils convoyaient et combien petit était leur nombre. » Les marchandises escortées étaient, nous dit on, d’une valeur totale de 50 000 dinars. C’était un beau coup en perspective et les amateurs furent, cette fois, nombreux. Il se présenta en tout quelque 300 hommes dont moins de 90 étaient des émigrés mekkois. Les autres étaient des Médinois désireux de prendre part â la curée. « Ils partirent, écrit sans fard le vieil `Orwa, sans vouloir (attaquer) qui que ce soit d’autre qu’Abou Sofyân et ses cavaliers, sans avoir en tête autre chose que le butin à faire sur les Qorayshites et ils ne pensaient pas que leur rencontre aboutirait à un combat sérieux. C’est bien ce que Dieu devait révéler à ce sujet (en ces termes :) Vous avez désiré que la troupe désarmée fût à vous (coran, VIII, 7). » lis s’embusquèrent près des puits de Badr, là où la route de Syrie, quittant la côte, s’enfonce quelque peu dans les terres pour gagner Mekka et d’où aussi part une route pour Médine, Abou Sofyân, que ce fût par déduction (c’était, on le verra, un homme très intelligent) ou par des rapports d’espion, avait prévu la menace. I1 envoya à Mekka une demande de renfort en ces termes énergiques : « Défendez vos marchandises. » L’appel fut entendu. On leva à Mekka une troupe qui aurait atteint 950 hommes, à peu près tous les combattants valides. Il était clair qu’on voulait impres­sionner les dissidents réfugiés à Médine et en finir avec cette menace permanente contre les intérêts vitaux de toute la population mekkoise.

Mais Abou Sofyân ne comptait pas outre mesure sur les Mekkois. Il jugea plus prudent, une fois arrivé à proxi­mité de Médine, d’éviter de suivre la route habituelle des caravanes. Au risque de souffrir de la soif, il n’obliqua pas vers l’aiguade de Badr, située sur cette route, mais progressa en se tenant le plus près possible de la côte de la mer Rouge. Un récit nous raconte qu’il poussa seul une reconnaissance jusqu’à Badr, y apprit que deux hommes étaient venus aux alentours pour prendre de l’eau. Abou Sofyân examina les crottes laissées par les chameaux de ces hommes et y reconnut des noyaux de dattes. « Par Allah, c’est là le fourrage de Médine, » s’écria t il. Les deux hommes étaient des espions de Mohammad. Il repartit au galop et continua à tenir sa caravane sur le chemin de la mer.

La caravane fut bientôt hors d’atteinte, en territoire mekkois. Un messager fut envoyé en informer l’armée de secours. Beaucoup des membres de celle ci voulaient prendre le chemin du retour. L’expédition n’avait plus de sens si ce n’est de venger l’homme tué à Nakhla, ‘Amr ibn al­ Hadrami. De grandes discussions s’élevèrent. L’ennemi juré de Mohammad, Abou Jahl, fit honte à ceux qui s’apprê­taient à déserter. Voulaient ils être traités de lâches? C’est un argument qui a toujours réussi à pousser les hommes à des actes absurdes. La plupart restèrent. Les membres de deux clans partirent. Cela faisait quand même quelques centaines d’hommes en moins aux Qorayshites.


Mohammad et les siens ne savaient rien de l’expédition de secours et attendaient toujours la caravane près puits de Badr où elle devait normalement passer. La capture d’un jeune porteur d’eau mekkois les renseigna. Mohammad se trouvait devant très forte partie. Mais il savait que l’armée qorayshite ignorait sa présence, séparée qu’elle était de lui par une dune de sable. Il la croyait moins nombreuse qu’elle n’était en réalité. Il pria et Allah l’encouragea. Une pluie opportune durcit le sol et lui permit d’avancer vite. Il arriva aux puits avant les Qorayshites. Sur le conseil d’un des siens, il les fit tous combler, sauf un seul, devant lequel il plaça ses hommes. Qoraysh était forcé de se battre pour l’eau et de se battre sur le terrain choisi par l’Annonciateur. La lutte se déroula de façon assez confuse. L’armée de Mohammad semble avoir eu néanmoins une grande supériorité en tactique. Elle était bien ordonnée en lignes et cribla l’ennemi de flèches sans se débander. Il y eut, comme toujours en Arabie, des combats singuliers, des champions d’un camp provoquant hautement ceux de l’autre à venir se mesurer avec eux. Ce qui assura surtout l’avantage au­x gens de Médine, c’est, semble t il, l’unité de direction. Les Qorayshites combattaient par clans indépendants et les disputes qui avaient précédé la bataille montraient combien était faible leur entente. Le matin, étant tournés vers l’est, ils avaient le soleil dans les yeux. Ils avaient soif. Leurs principaux chefs furent tués, probablement vers début de la bataille, en partie au cours des combats singu­liers. Ils n’utilisèrent aucunement l’avantage que devait, semble t il, leur assurer leur supériorité en cavalerie : ils avaient 700 chameaux et 100 chevaux.

Mohammad et ses conseillers assuraient au contraire une unité de commandement rigoureuse. Il est vrai que Mohammad resta pendant presque tout le temps de la bataille à l’arrière, dans une cabane qu’on avait dressée pour lui. Il priait avec ferveur et inquiétude. A un moment il sortit et lança dans la direction des ennemis une poignée de cailloux en criant : « Mauvais oeil pour ces faces! » A ce geste magique, il joignait les encouragements religieux :

« Par celui qui tient dans sa main l’âme de Mohammad, répétait il, nul combattant aujourd’hui, s’il a été suffisam­ment endurant, s’il a avancé et non reculé ne sera tué sans qu’Allah le fasse entrer au Paradis! » `Omayr ibn al Homâm était en train de manger quelques dattes qu’il tenait à la main. Il entendit cette exhortation et s’écria : « Fameux! Fameux! Pour entrer au Paradis il faut seulement me faire tuer par ceux ci ? » Il jeta ses dattes, saisit son épée et s’enfonça dans la mêlée où il ne tarda pas à être tué.

Les marchands mekkois ne s’attendaient pas à une telle fougue. Ils avaient probablement pensé que leur seule présence en nombre ferait fuir les sectateurs de Mohammad. Beaucoup répugnaient à tuer des gens qui leur étaient appa­rentés et à ouvrir à nouveau le cycle des vendettas. Vers midi, la panique fut irrésistible et ils s’enfuirent. Leurs tués étaient au nombre de 50 à 70, dont leurs principaux chefs, Abou Jahl et `Otba ibn Rabî’a en tête. Environ 70 étaient prisonniers. En face, il n’y eut qu’une quinzaine de tués. Le butin était certes loin de valoir celui qu’aurait procuré la prise de la caravane d’Abou Sofyân. Mais il était important : 150 chameaux, 10 chevaux, beaucoup d’armes, de cuirasses, d’objets divers appartenant aux fuyards et même des marchandises qu’ils avaient emportées en espérant faire encore du trafic sur leur chemin. Des dis­putes avaient surgi entre ceux qui s’étaient personnellement emparés d’une proie et ceux qui n’avaient pu le faire, sur­tout ceux qui étaient restés à l’arrière pour protéger la cabane de l’Annonciateur. Celui ci rétablit la paix en ordonnant de faire un tas de tout le butin et en le partageant en lots égaux entre tous les présents.


Les prisonniers furent rassemblés. ‘Omar voulait qu’on les massacrât tous. Mohammad décida qu’on exigerait d’abord une rançon, quitte à tuer ceux pour qui personne ne payerait. Il se laissa aller à en libérer immédiatement deux. Par contre sa rancune se déchaîna contre deux hommes qui avaient dirigé contre lui des attaques intellec­tuelles. Ils s’étaient informés à des sources juives et iraniennes, lui avaient posé des questions difficiles. Ils s’étaient moqués de lui et de ses messages divins. Ils n’avaient pas de pardon à attendre. Il ordonna de les exécuter. L’un d’eux lui dit :

« Et qui s’occupera de mes garçons, Mohammad ? » Il répondit : « L’Enfer! »

Le retour fut triomphal. A Rawflâ’, à une soixantaine de kilomètres de Médine, les adeptes étaient venus accla­mer les vainqueurs. Un de ceux ci, Salama ibn Salâma grogna : « De quoi nous félicitez vous? Par Allah, nous n’avons eu en face de nous que des vieilles femmes chauves comme les chameaux qu’on offre en sacritice, les pieds liés et nous les avons égorgés. » L’Envoyé de Dieu sourit, puis il dit : « Hé, neveu ! Mais c’étaient les chefs ! »

Le gain matériel était important. Les rançons payées pour les prisonniers furent fortes, de 1 000 à 4 000 dirhems, suivant la fortune de chacun. Mais le gain moral était beau­coup plus important. C’était à vrai dire le premier succès de la nouvelle secte et c’était un succès de taille. La grande ville du Hedjâz, invaincue depuis des générations, venait d’éprouver un revers considérable. Il n’était plus question de nier l’importance de Mohammad et des siens. Ils étaient maintenant une puissance.

A Médine surtout cela affermissait la position de Moham­mad. Un de ceux qui ne l’avaient pas suivi à Badr vint précipitamment s’excuser. Il avait cru qu’il s’agissait seule­ment de rafler quelque butin. S’il avait su qu’il s’agissait d’une affaire sérieuse, il serait venu. Les attentistes, comme d’habitude, se ralliaient au vainqueur. Les tribus bédouines de la région, elles aussi, devenaient amicales envers les Soumis.

Sur Mohammad surtout l’effet de la victoire fut consi­dérable. Il avait souffert et lutté, en butte aux risées, aux moqueries, à l’incrédulité. Sans doute avait il douté lui même. Et voilà qu’Allah lui donnait un signe évident de son appui. Une armée plus nombreuse que la sienne avait été vaincue. La main d’Allah était là dessous, c’était clair, Sous sa hutte de treillis, dans le tremblement et la ferveur, au milieu des cris des guerriers et du fracas des armes, des plaintes des blessés et des râles des mourants, Allah lui avait encore parlé. Peut être sur le champ de bataille, quand il y jetait des coups d’oeil, avait il vu dans sa fièvre ces légions d’anges accourant à l’aide des siens dont les ouvrages postérieurs nous parlent abondamment. C’était Allah d’ailleurs, Il le révélait lui même, qui avait causé cette rencontre qu’aucun des participants n’avait stricte­ment voulu :


« Quand vous étiez sur ce versant ci et eux sur ce versant là et la caravane en dessous de vous, si vous aviez pris rendez-vous pour combattre, vous auriez eu des divergences au sujet de cette rencontre (et elle n’aurait pas eu lieu), mais (tout advint) pour qu’Allah accomplît cette affaire qui devait être faite...; quand, en songe, Allah te les faisait voir peu nombreux, s’il te les avait fait voir nombreux, vous (sic) auriez été déprimés, il y aurait eu des discussions entre vous sur l’affaire, mais Allah vous a tenus en paix, il connaît ce qui est dans les cœurs ; quand (Allah), au moment de  la rencontre, les faisait apparaître peu nom­breux à vos yeux, à leurs yeux (aussi) Il vous faisait apparaître peu nombreux pour qu’Allah accomplît cette affaire qui devait être faite. »


(coran, VIII, 43 46.)


N’était ce pas là une preuve décisive comme celle qu’Il avait jadis donnée à Moïse en engloutissant sous les flots de la mer Rouge les armées de Pharaon ? Pour Moïse et Aaron cela avait été une « Salvation » (forqân, en araméen ,aorqân), mot que Mohammad rattachait au sens arabe de la racine et en qui il voyait donc en même temps une « séparation ». Séparation des justes et des injustes, des bons et des mauvais, des sauvés et des réprouvés. Preuve décisive que les Mekkois étaient de ces derniers. N’était ce pas là la calamité tant attendue qui devait les frapper? Preuve décisive aussi que les opposants médinois de Moha­mad, Juifs, christianisants ou païens, avaient tort. Allah désavouait les Juifs malgré leurs mérites passés et leur science des Écritures. Mohammad rentrait à Médine, sûr de lui et de sa cause, résolu à aller de l’avant et à briser toutes les oppositions.

P 202-207

Il était maintenant riche et puissant. Une fois de plus se vérifie le propos riche d’expérience du grand Florentin :

« Tous les prophètes bien armés furent vainqueurs et les désarmés déconfits. » La supériorité de Mohammad, due aux circonstances et aux moeurs de sa patrie, fut d’être un prophète armé. La communauté, petit à petit, commen­çait à acquérir les caractéristiques d’un État. Allah, peu après Badr, justifia l’attribution à Mohammad du cinquième du butin par l’obligation qu’il lui imposait (le pourvoir aux besoins des orphelins, des pauvres et des voyageurs. II commença à faire appel aux contributions volontaires. C’était l’embryon d’un trésor public. On va voir comment surgira l’autre caractéristique de l’État, la police.

L’attitude réticente ou hostile des Juifs vis à vis de ses avances avait déjà commencé à exaspérer Mohammad avant Badr. Les moqueries et les critiques de leurs intel­lectuels l’avaient irrité et on a vu combien il était sensible à ce genre d’attaques. Dès avant Badr, il avait, semble t il, préparé la rupture sans aller jusqu’au bout des conséquences. 11 avait prescrit de ne plus se tourner vers Jérusalem pour prier. Les Juifs aussi avaient tiré des conclusions. 11 est notable qu’aucun d’entre eux ne s’était porté volontaire pour l’expédition. La rupture était virtuellement faite. Badr fit cesser les dernières hésitations du prophète. C’est alors, suivant une hypothèse vraisemblable de Richard Bell, qu’il institua le jeûne du mois de Ramadan, le mois où avait eu lieu la bataille. Le jeûne judaïsant de `Ashoûrâ, du jour de Kippour, ne fut plus obligatoire et devait tomber en désuétude. II valait mieux d’ailleurs, si on l’observait, le faire la veille ou le lendemain du jeûne juif. Sur tous les points ainsi, il fallait se distinguer du peuple d’Israël. Les Juifs laissaient leurs cheveux flottants, les païens se pei­gnaient en se faisant une raie. Mohammad avait suivi la mode juive, il revint à la raie en recommandant à ses adeptes d’en faire autant.

Le retour de Badr sonna l’heure du règlement des comptes. Les païens d’abord et, à l’accoutumée, les spécialistes du verbe, les poètes. On a lu plus haut les vers hauts en couleur de `Açmâ’ bint Marwân. Quand ils furent rapportés (ou des vers analogues) à l’Annonciateur, il dit tout haut :

« Est ce que personne ne me débarrassera de la fille de Marwân ? » Il y avait là un homme du clan de la poétesse, `Omayr ibn `Adi. Il n’avait pas été à Badr, non plus qu’aucun de son clan. Bonne raison pour faire preuve de zèle. Le soir même, il s’introduisit chez elle. Elle dormait au milieu de ses enfants. Le dernier, encore au sein, sommeillait sur sa poitrine. Il la transperça de son épée et le lendemain alla trouver l’Annonciateur. « Il dit : Envoyé de Dieu, je l’ai tuée !   Tu as secouru Allah et son Envoyé, `Omayr, repar­tit celui ci.   `Omayr questionna : Est ce que je suppor­terai quelque chose à cause d’elle, Envoyé d’Allah?   II répondit : Deux chèvres ne choqueront pas leurs cornes pour elle !   `Omayr retourna alors dans son clan où, ce jour là, il y avait une grosse émotion au sujet de la fille de Marwân. Elle avait cinq fils... `Omayr dit : Banou Kliatma! J’ai tué la fille de Marwân. Tramez quelque chose contre moi, mais ne me faites pas attendre. » (Cette phrase est une citation du coran.) Personne ne bougea. L’annaliste poursuit : « Ce jour là fut le premier où l’Islam se montra puissant chez les Banou Khatma. Le premier d’entre eux qui se fit musulman avait été `Omayr... Le jour où la fille de Marwân avait été tuée, les hommes des Banou Khatma se convertirent à cause de ce qu’ils avaient vu de la puissance de l’Islam. » Le coup avait réussi. L’assassinat, comme la guerre qui en est un cas particulier, est la poursuite de la politique par d’autres moyens. L’exploit de `Omayr est classé par les chroniqueurs parmi « les expéditions » du prophète.


Le mois suivant, de même, le poète centenaire Abou `Afak fut tué pendant son sommeil. Nous avons vu ses quatre vers contre Mohammad. Celui ci avait aussi pro­noncé négligemment : « Qui me fera justice de cette crapule ?» Un certain Sâlim ibn `Omayr, qui n’avait pas non plus combattu à Badr ; se chargea de l’opération.


...

Au cours du même mois, Mohammad commença à s’attaquer aux Juifs sérieusement. Il prit pour cible le clan juif des Banou Qaynoqâ`. C’était sans doute le plus faible des groupes juifs de Médine, moins à cause de sa faiblesse numérique que parce qu’il consistait essentiellement en artisans s’occupant d’orfèvrerie. Pourtant il pouvait, en cas de besoin, mettre en ligne 700 soldats dont 400 munis de cuirasses. Ce qui détermina Mohammad à les attaquer était sans doute un calcul politique. Ils étaient confédérés à `Abdallâh ibn Obayy, ce puissant chef médinois dont nous avons vu qu’il avait adhéré à la cause de Mohammad sans lui apporter ce don total du coeur et de l’esprit que seul apprécient les chefs de partis. Ibn Obayy gardait une cer­taine indépendance, il était donc dangereux et soupçonnable de se retourner un jour contre la Cause. Il fallait préven­tivement l’empêcher de nuire et pour cela le priver des forces qui pouvaient l’appuyer éventuellement.

Un incident banal, assez traditionnel dans les guerres des Arabes (qui ne manquent pas d’une certaine gauloiserie à l’occasion), fut le prétexte saisi. Une bédouine, mariée à un Médinois et adepte de Moltammad, était allée au souk des Qaynoqâ` vendre quelques produits de sa culture ou de son élevage. Elle s’était assise près de l’atelier d’un orfèvre. Des jeunes Juifs se moquèrent d’elle et voulurent la pousser à lever son voile. Elle s’y refusa énergiquement.

Alors l’orfèvre   un joyeux luron évidemment   réussit sans se faire voir à fixer ses jupes de telle sorte qu’en se levant elle découvrit toute la partie inférieure de son ana­tomie. Les assistants exprimèrent bruyamment leur joie alors que la victime de cette farce poussait des clameurs vengeresses. L’honneur de tous ceux qui tenaient de près ou de loin à cette femme était en cause. Un musulman qui se trouvait près de là accourut et tua l’orfèvre. Les Juifs tombèrent sur le musulman et le tuèrent. Les hostilités étaient ouvertes.

Les Qaynoqâ` s’enfermèrent dans le château qui leur servait de refuge. Ils pensaient sans doute que leurs amis et alliés médinois allaient servir d’intermédiaires et que, moyennant quelques indemnités réciproques, l’affaire serait réglée. Mais Mohammad entendait profiter au maximum de l’incident. II fit, avec son armée privée, un blocus du château, empêchant les Juifs de se ravitailler. Plusieurs des confédérés médinois des Qaynoqâl les abandonnèrent et se déclarèrent contre eux. La fidélité à la Cause l’empor­tait sur la foi jurée. Les autres tribus juives, pour une raison OU pour une autre, n’intervinrent pas. Elles durent faire aussi confiance aux intermédiaires et la concorde ne devait pas régner entre les groupes juifs. Après quinze jours de blocus, les assiégés se rendirent. Mohammad aurait voulu les massacrer. Cette fois Ibn Obayy intervint énergiquement en faveur de ses alliés. Mohammad ne lui répondait pas et voulait se détourner. Ibn Obayy le saisit par l’encolure de sa cuirasse. L’Annonciateur lui dit : « Lâche moi » et sa face devint noire de rage. « Non, par Allah, répondit l’autre. Je ne te lâcherai pas avant que tu aies traité avec bienveillance mes confédérés. Quatre cents hommes sans cuirasse et trois cents avec cuirasse qui m’ont toujours protégé des Noirs et des Rouges (c’est à dire de tous les hommes)! Tu les faucherais l’espace d’un matin? Par Allah, je suis un homme qui craindrait un revirement des circonstances! » C’était une menace et Ibn Obayy était encore puissant. L’Annonciateur céda. Il laisserait les Qaynoqâ` en vie à condition qu’ils quittent Médine dans les trois jours et qu’ils laissent leurs biens au vainqueur. Ibn Obayy et d’autres revinrent à la charge pour obtenir une grâce plus complète. Cette fois ci Mohammad fut intraitable et un de ses gardes brutalisa même le chef médi­nois. Il semble que les Juifs auraient pu essayer encore de rester. Une nouvelle conjoncture de politique intérieure semblait se dessiner, groupant ceux qui devenaient tout à coup conscients de la puissance exagérée que le coup pro­curait à Mohammad. Mais les Juifs n’avaient plus confiance dans leurs alliés, dans leur détermination et dans leur puissance réelle. Ils partirent vers les oasis du Nord où se trouvaient établis beaucoup de leurs coreligionnaires, les femmes et les enfants à dos de chameau, les hommes à pied. Le butin fut gros et Mohammad en garda le cin­quième.

La nouvelle de la catastrophe de Badr fut accueillie à Mekka d’abord avec incrédulité, puis avec une douleur qui se mua vite en une farouche résolution. La mort des vieux chefs avait laissé la place à des hommes plus jeunes, moins entêtés peut être, mais plus énergiques et plus intel­ligents. La première place dans les conseils de la cité revint à Abou Sofyân ibn Harb de la famille des Banou Omayya (on dit en français les Omeyyades) et du clan de ‘Abd Shams. On a vu son habileté dans la conduite de la grande caravane menacée à Badr. On verra la singulière fortune que l’Islam apporta à sa famille. Il interdit les manifesta­tions de deuil. Il fit vœu de ne pas toucher à une femme tant qu’il n’aurait pas mené une expédition contre Moham­mad. Il est vrai qu’on l’accusait d’être efféminé et d’avoir, comme nous dirions, des perversions de type anal. Il eut l’aide précieuse d’un propagandiste de choix pour relever le moral mekkois. C’était un Médinois, Ka’b ibn al Ashraf, Arabe d’origine, mais d’une mère juive et considéré comme membre de la tribu de celle ci, les Banou n Nadîr. Furieux du succès de Mohammad à Badr, il partit pour Mekka afin d’y exciter les esprits contre celui ci. Il chantait la noblesse et la générosité des morts et appelait à la vengeance :


Le moulin de Badr a moulu pour le massacre de ses gens.

Pour des batailles comme Badr, la pluie et les larmes coulent à flots.

L’élite du peuple a été tuée autour de leurs citernes.

Restez proches (victimes)! Les princes ont été abattus!

Combien ont été atteints parmi les nobles, les illustres,

Ceux de belle prestance auxquels avaient recours les indigents,

Aux mains grandes ouvertes lorsque les étoiles étaient avares de pluie!


Abou Sofyân proposa de mettre de côté pour la guerre les profits de la caravane qu’il avait menée à bon port. Sans doute pour rétablir le moral des Mekkois et montrer à Mohammad qu’il ne devait pas s’exagérer la portée de sa victoire, prenant avec lui une petite troupe (200 ou 400 hommes), il lança, trois mois après Badr, un raid rapide sur Médine en empruntant des chemins inhabituels. Il arriva par surprise à l’orée de l’oasis, s’entretint avec deux Juifs qui lui exposèrent la situation, brûla quelques jeunes palmiers, tua deux Médinois qui travaillaient aux champs et repartit en hâte. Mohammad averti se lança à sa poursuite, mais ne put que ramasser les boulettes d’orge grillée (saivfq), provision des soldats en campagne, qu’aban­donnaient les fuyards. Cette campagne (Allah garantit que les participants à cette course acquerraient les mérites accordés pour une vraie campagne) prit le nom chez les Musulmans d’expédition du sawîq.

La situation n’en était pas moins très grave pour Qoraysh. De son repaire de Médine, Mohammad rendait imprati­cables les routes de Syrie, sources des principaux revenus de Mekka. Le poète de cour, dont l’Annonciateur venait de s’assurer les services (toute puissance devait disposer d’un tel propagandiste), le Médinois Hassân ibn Thâbit qui avait auparavant prêté son talent aux Ghassânide, pouvait les braver :


Dites adieu aux ruisseaux de Damas, car sur leur chemin s’est interposée

La bataille comme des bouches de chamelles grosses rassasiées d’arâk!...

S’ils suivent la route vers la vallée sur le dos des dunes de sable,

Dites leur donc : I! n’y a pas de route de ce côté.


On essaya bien d’envoyer une caravane par la route de Mésopotamie et on loua un guide expérimenté pour cela. Les riches Qorayshites investirent beaucoup d’argent dans cette affaire, mais elle ne pouvait rester secrète. Quelqu’un raconta l’histoire dans un cabaret juif de Médine. Moham­mad, informé, envoya une centaine d’hommes sous le commandement de son affranchi Zayd ibn Hâritha. La caravane fut attaquée à une étape et ses convoyeurs surpris, épouvantés au souvenir de Badr, prirent la fuite. Les mar­chandises confisquées valaient 100 000 dirhems. Le trésor de Mohammad devenait bien rempli. Deux mois après, il pouvait contracter un troisième mariage Il épousait la fille d’`Omar, Hafça, qui avait dix huit ans et était déjà veuve. Elle complétait bien Sawda la ménagère et `Aisha encore enfant. Les insatisfactions de Mohammad commen­çaient à être bien apaisées. S’il n’avait toujours pas d’enfant mâle, sa fille Fâtima, qui avait épousé le jeune cousin `Ali, venait d’accoucher d’un garçon, Hassan, et ne tardait pas à être enceinte à nouveau.

Après avoir bien excité par ses vers les Mekkois contre l’Annonciateur, le poète Ka’b ibn al Ashraf était revenu à Médine. II était protégé par le puissant clan juif des Banou n Nadîr auquel il appartenait par sa mère. II logeait dans leur quartier, dans un château dont on montre encore les restes. Mohammad ne pouvait supporter, on l’a vu, les satires et les invectives. A sa manière habituelle, il le désigna aux assassins. Mais le poète demi juif était sur ses gardes. L’homme de bonne volonté qui se chargeait de l’abattre expliqua au prophète qu’il faudrait utiliser la ruse, le mensonge et la tromperie. Mohammad l’y auto­risa de grand coeur. Il recruta dès lors des associés dont un frère de lait de Ka’b et ils se présentèrent à celui ci comme des sectateurs mécontents du prophète, désireux de conspirer contre lui. Sous prétexte de tractations secrètes, ils vinrent chez lui par un beau clair de lune, accompagnés un bout de chemin par Mohammad lui même qui les bénit. Puis ils l’attirèrent hors de son château malgré les sombres pressentiments de la jeune femme avec qui il était couché et ils le tuèrent. Ils arrivèrent à la maison de Mohammad en criant des invocations pieuses et jetèrent la tête de Ka`b aux pieds du prophète. Il y eut quelques autres affaires de ce genre. Mohammad était trop puissant maintenant pour qu’on pût en tirer vengeance. Les membres fanatiques de son parti formaient donc une sorte de police. Une fois supprimés les groupes puissants qui, à Médine, faisaient encore obstacle à certains des actes de cette police, on aura quelque chose qui ressemblera bien à un véritable État.

Les Juifs commençaient à avoir vraiment peur. Il est possible qu’à cette époque, comme le disent les annalistes, ils conclurent un pacte avec Mohammad, élargissant ou révisant les dispositions de la charte primitive. Mais ils formaient un corps trop puissant encore et trop inassi­milable pour que le statu quo puisse durer longtemps. Pourtant tous les ponts n’étaient pas rompus et toute la population de l’oasis médinoise mettait encore fort haut ses intérêts communs par rapport à ses dissensions internes.

Elle allait avoir à le montrer. Qoraysh ne pouvait pas ne pas riposter. Cette fois ci, les choses allaient être savam­ment préparées. On négocia avec les tribus alliées des alen­tours qui envoyèrent des contingents. Tâ’if donna cent hommes. Abou `Amir, le Médinois christianisant émigré à Mekka, en amena cinquante de la tribu médinoise d’Aws. On emmena un certain nombre d’esclaves. En tout, on réunit 3 000 hommes dont 700 pourvus de cottes de mailles et 200 montés à cheval. Il y avait 3 000 chameaux. Une quinzaine de femmes de l’aristocratie mekkoise devaient, à la manière bédouine, encourager les combattants par leurs chants et leurs cris. A leur tête marchait Hind, la femme d’Abou Sofyân, qui avait perdu à Badr son père qui n’était autre que le vieil `Otba ibn Rabi’a, un fils, son frère et un oncle. Elle avait fait voeu de ne pas se laver et de ne pas coucher avec son mari tant que la vengeance n’en aurait pas été tirée. Sa co épouse, Omayma, était là aussi. En une dizaine de jours, l’armée atteignit Médine, dépassant l’oasis par le nord et revenant s’installer à l’ouest de la petite montagne d’Ohod. Celle ci, à 4 km au nord du centre de l’oasis, domine l’espèce de large défilé où elle est située entre deux champs de pierres volca­niques (harra) quasi impénétrables. Les Médinois avertis s’étaient retirés dans leurs fortins avec leurs animaux domestiques et leurs outils agricoles. Les Qorayshites avaient, entre leur camp et la cité proprement dite, la plaine la plus fertile de la région avec des champs d’orge montés en épis, mais encore verts et frais. Ils lâchèrent sur ces étendues désertées leurs chameaux et leurs chevaux qui se gavèrent de ce pâturage inespéré. Les Médinois durent assister impuissants au saccage de leur future récolte. Tout au plus leurs espions purent ils de loin observer l’ennemi et en faire le compte.

Les chefs de tous les groupes médinois étaient d’accord sur la tactique à observer. Il ne fallait pas attaquer l’ennemi mais s’enfermer dans les fortins que constituaient les groupes de maisons appartenant à chaque clan. Les fortins proches les uns des autres avaient été hâtivement reliés par des murs de pierre. Cela faisait un réseau de places fortes entre lesquelles il était dangereux de s’aventurer et d’où on pouvait impunément braver pendant longtemps un ennemi supérieur en nombre. L’importante cavalerie des Qorayshites ne pourrait les aider en rien.


...

Les Qorayshites étaient arrivés à Ohod le jeudi 5 shaw­wâl de l’an 3 (21 mars 625) vers la fin de la journée. Le vendredi de bonne heure un conseil de guerre médinois s’était réuni et avait décidé de s’en tenir à la ligne de conduite adoptée. Mais de jeunes et bouillants Médinois, avides de gloire et de butin, s’indignaient de cet attentisme et furent appuyés par tous ceux que les nouvelles du côté d’Ohod inquiétaient au plus haut point sur le sort de leurs cultures. A la réunion habituelle du vendredi midi, dans la cour de la maison de Mohammad, il y eut une véritable manifestation de ceux qui voulaient qu’on attaquât. Mohammad céda et entra dans une de ses demeures pour s’équiper militairement. Certains se rassérénèrent alors, se repen­tirent de lui avoir forcé la main et lui dirent qu’ils se rallie­raient à sa décision quelle qu’elle soit. Il ne pouvait donner le spectacle de l’indécision et peut être Allah l’avait il réconforté. II répondit qu’il s’en tiendrait à la ligne de conduite arrêtée en dernier lieu. « Il ne convient pas à un prophète, dit il, lorsqu’il a revêtu sa cuirasse, de la déposer avant d’avoir combattu. »

Après la prière de l’après midi, ils partirent vers Ohod. Mohammad avait un millier d’hommes dont une centaine pourvus de cuirasses et seulement deux chevaux. Les Juifs ne vinrent pas, sauf quelques individus. Le soir du vendredi est le commencement du sabbat et toute action est interdite. « Nous n’avons pas besoin d’eux », aurait dit Mohammad. À mi chemin d’Ohod, il s’arrêta et renvoya quelques garçons trop jeunes et inexpérimentés qui s’étaient joints à sa troupe.

C’est alors que `Abdallâh ibn Obayy déclara qu’il se retirait et repartit pour le centre de l’oasis suivi du tiers de l’armée environ. Il est probable qu’il s’en tenait au premier plan établi par le conseil de guerre. Il avait fait preuve de bonne volonté en accompagnant les troupes jusqu’à l’extrême limite du périmètre médinois à défendre. Au delà, il s’agissait d’une attaque pour satisfaire quelques têtes brûlées, les ambitions personnelles de l’Annonciateur et aussi les intérêts des deux clans médinois auxquels appartenaient les terres que les Qorayshites étaient en train de dévaster. La charte fondamentale prévoyait la solidarité pour la défense, non pour l’attaque. Au surplus, on se souvient qu’à Bo’âth Ibn Obayy avait déjà gardé la neutralité et en avait tiré des avantages. Si Mohammad se faisait battre, cela lui rabattrait quelque peu le caquet et le chef médinois pourrait ressaisir une certaine influence. Ceux qui suivirent Ibn Obayy entendaient sans doute plus simplement ne pas tirer les marrons du feu pour les émigrés mekkois et les deux clans menacés dans leurs biens.

Quand le soir tomba, les quelque 700 hommes qui res­taient avec Mohammad campèrent dans la harra, au milieu des roches basaltiques dont l’enchevêtrement les mettait à l’abri de la cavalerie mekkoise. Les gens qui suivaient Ibn Obayy campèrent non loin de là. Le samedi matin, à travers la harra, les troupes de Mohammad vinrent s’ins­taller sur les pentes du mont Ohod où il était difficile à la cavalerie qorayshite de les suivre. Les archers médinois reçurent l’ordre de ne pas quitter la montagne. Les Qoray­shites avec leur cavalerie évoluaient dans la plaine, se plaçant entre Médine et l’armée médinoise, et les membres de celle ci bouillaient de voir les chevaux passer et repasser impu­nément au milieu de leurs champs d’orge.

Abou `Amir, le Médinois christianisant exilé à Mekka, vint conjurer ses compatriotes de cesser la lutte et d’aban­donner Mohammad, leur mauvais génie. Il n’eut aucun succès. Puis commença, comme d’habitude, la série des combats singuliers. L’homme qui portait l’étendard mekkois s’étant avancé, la mêlée s’engagea. Les combattants musul­mans se laissèrent entraîner de plus en plus loin des pentes de la montagne, encouragés sans doute par un succès partiel que la tradition a fortement exagéré. Les femmes stimulaient les Qorayshites en chantant au rythme des tambourins et en criant le nom des victimes de Badr qu’il s’agissait de venger. Hind, la femme d’Abou Sofyân, dirigeait les chœurs :


Si vous avancez, nous vous embrasserons,

Nous étendrons des coussins pour vous ;

Si vous reculez, nous vous abandonnerons

Et d’une façon aucunement amoureuse.


Certains archers musulmans auraient cru la bataille gagnée et seraient descendus dans la plaine pour participer au pillage. Quoi qu’il en soit, un certain désordre commença à s’introduire. Le commandant de la cavalerie mekkoise, Khâlid ibn al Walïd, qui plus tard montrera ses capacités exceptionnelles de stratège au service de l’Islam, profita de la situation et avec ses hommes enfonça le flanc gauche de l’armée musulmane, surgissant sur l’arrière de la masse de ses combattants. Ce fut la panique. Le porteur de l’éten­dard musulman fut abattu non loin de Mohammad. On luttait par petits groupes isolés. Une quinzaine de combat­tants entouraient Mohammad et se retiraient lentement avec lui, en combattant, vers le refuge qu’offrait la montagne. Pour la première fois, l’Annonciateur dut se battre en personne. Il tira de l’arc et joua de la lance. Une pierre lui cassa une dent et lui fendit la lèvre, une autre écrasa son casque à la place de la joue. Le sang lui coulait sur la face. Un Qorayshite lui donna un grand coup qui le fit tomber à la renverse dans un trou. On le releva et il dut s’appuyer sur deux compagnons, tant il était abattu. Quelqu’un cria qu’il était mort, ce qui accentua la panique. Enfin, il arriva avec son petit groupe, à l’abri, sur les pentes du mont Ohod. D’autres de ses partisans fuyaient dans la plaine vers la harra et Médine. Beaucoup furent tués. Un de ceux qui se sauva ainsi fut `Othmân, l’élégant gendre du prophète. Les Qoray­shites nettoyaient la plaine, achevant les blessés. L’oncle de Mohammad, le vaillant Hamza, fut transpercé par la javeline d’un esclave abyssin, Wahshi, expert à cette arme, qui le poursuivait tenacement. La liberté lui avait été pro­mise par son maître mekkois, dont l’oncle était une des victimes de Badr, s’il tuait l’oncle de Mohammad. Hamza tué, il n’avait plus rien à faire sur le champ de bataille et s’en alla tranquillement.

Les Qorayshites triomphaient à la façon des Barbares de leur temps. Les femmes mutilaient les cadavres, se faisant des colliers sanglants avec leurs nez et leurs oreilles. Hind ouvrit la poitrine de Hamza. Elle arracha le foie de celui qui avait tué son père à Badr et commença à le manger, puis le cracha.

La nuit était tombée. Les Mekkois vainqueurs allaient ils marcher maintenant sur Médine ? A l’étonnement soulagé de beaucoup, ils y renoncèrent et repartirent dans la direc­tion de Mekka. Ils avaient eu un grand succès. L’armée de Mohammad avait été littéralement décimée. Elle avait eu soixante dix (70) morts environ (dont dix émigrés seulement) contre une vingtaine de morts aux Qorayshites. On pouvait donc considérer que vengeance avait été tirée des morts de Badr. S’engager dans le siège difficile du labyrinthe des fortins médinois, opération à laquelle l’armée de Qoraysh était mal préparée, c’était risquer de compromettre sans profit un grand succès. C’était au surplus dresser contre soi toute la population médinoise, Juifs compris, alors qu’on n’avait voulu combattre que l’armée privée de Mohammad. C’était refaire l’unité compromise justement par le succès mekkois. Il était prévisible que celui ci allait renforcer tous les opposants à l’Annonciateur : Juifs, païens et aussi l’opposition musulmane groupée derrière `Abdallâh ibn Obayy et qui avait refusé de combattre en dehors du péri­mètre de la cité. Il valait mieux ne pas provoquer le pire en cherchant à avoir mieux. Cela d’autant plus que, malgré tout, l’armée mekkoise avait été éprouvée; elle avait des blessés et les chevaux avaient presque tous été atteints par les flèches des archers de Mohammad.

Celui ci et le petit groupe d’une quinzaine d’hommes qui l’entouraient passèrent la nuit dans les rochers du mont Ohod. À Médine, où le bruit de la mort de l’Annonciateur avait couru, on attendait dans la fièvre et l’angoisse. Au matin, Mohammad fit enterrer les morts dans de grandes fosses. Puis le groupe des survivants, resurgis des différents asiles rocheux où ils s’étaient dissimulés, éclopés et saignants, reprit lentement le chemin de Médine où l’accueil­lirent les cris stridents dont les femmes arabes ont l’habitude de saluer la mort de leurs proches.

Aussitôt qu’il leur fut possible, Mohammad portant encore les marques de ses blessures et ses compagnons, dans un état aussi peu brillant, eurent le courage de partir la poursuite des troupes d’Abou Sofyân en route vers Mekka. Ils se maintinrent assez loin, allumant de grands feux pour signaler leur présence, pensant sans doute que les Qorayshites croiraient à une armée nombreuse, augmentée ­de renforts, et que cela les dissuaderait de revenir sur Médine s’ils en avaient eu l’intention. Peut être surtout Mohammad tentait il d’impressionner les tribus voisines, les persuader qu’il n’était pas en aussi mauvaise posture que ne manquerait pas de le proclamer Qoraysh. Puis il rentra à l’oasis.

La situation, pour lui, y était critique. Les Juifs, les païens, les incrédules soulignaient malignement que, si Mohammad avait hautement considéré le triomphe de Badr comme la preuve de l’authenticité de sa mission, il était logique maintenant de déduire de sa défaite le signe de l’inanité de ses prétentions. Si Allah favorisait maintenant les Qorayshites, c’est que Mohammad ne pouvait être consi­déré comme un prophète. Avait on entendu jamais parler de défaites aussi humiliantes subies par un prophète qu’appuyait la divinité ?


Ibn Obayy et ceux qui le suivaient triomphaient eux aussi. Ils l’avaient bien dit qu’il ne fallait pas courir au devant des Mekkois comme le demandaient de jeunes fous dont le Prophète avait trouvé bon de suivre les avis. Ibn Obayy ne reniait pas la Charte, mais il demandait que, désormais, dans les conseils de la communauté médinoise, on tienne plus de compte de l’avis des hommes d’expérience comme lui. Lui et les siens restaient fidèles à leur orientation mono­théiste et ils ne mettaient pas en doute, semble t il, le fait que Mohammad recevait des révélations d’Allah. C’était la base même de leur politique depuis quelques années et il leur était difficile de la répudier entièrement. Mais ils n’acceptaient qu’avec malaise certaines de ces révélations, discutaient sur les détails, signalaient avec perplexité les contradictions des paroles d’En Haut entre elles, réclamaient des textes plus explicites. Ils semblent avoir insinué que Mohammad peut être opérait   au mieux de ses intérêts   un tri parmi les révélations, développant celles ci (allèrent ils jusqu’à suggérer qu’il y ajoutait de son cru ?) et se gardant de divulguer celles là.



...

Ibn Obayy, le lendemain de la bataille, était venu à la Mosquée blâmer son fils (un fervent adepte de Mohammad), qui soignait ses blessures au fer rouge devant un grand feu, d’avoir participé à une équipée aussi stupide. Le vendredi suivant, à la grande réunion hebdomadaire, il voulut prendre la parole, comme il en avait l’habitude, pour recommander avec condescendance le prophète au peuple. Mais les zélés, indignés de ce qu’ils considéraient comme une désertion devant l’ennemi, vinrent le saisir par ses habits. Ils lui dirent :

« Assieds toi, ennemi d’Allah, tu n’es pas digne de parler ici après avoir agi comme tu l’as fait. » Il sortit en se plai­gnant : « Par Allah ! c’est comme si j’avais dit quelque chose de mal alors que je m’étais levé pour lui apporter mon appui. » Quelqu’un lui dit : « Rentre chez toi, et que l’Envoyé de Dieu te pardonne. » « Par Allah, répondit il, je ne veux pas de son pardon ! » On lui fit tant d’affronts qu’il renonça à se rendre aux réunions. Il n’en fut que plus furieux et, pendant les mois qui suivirent, prit une attitude de plus en plus opposante. Mohammad laissait faire ses séides jusqu’à un certain point, mais empêcha qu’on en vînt aux dernières extrémités, quoique le fils du chef mekkois, dans son zèle pour la Cause, ait proposé au prophète d’aller lui même tuer son père.


La Voix d’Allah apporta naturellement des réponses aux interrogations et aux doutes :


« Ne défaillez pas, ne vous attristez pas. C’est vous qui avez le dessus puisque vous êtes croyants. Si vous avez reçu une blessure, ces gens en ont reçu une tout autant. Les jours (bons et mauvais), nous les faisons alterner parmi les gens pour qu’Allah connaisse les fidèles et qu’il choisisse parmi vous des témoins (et Allah n’aime pas les injustes), pour faire briller ceux qui croient et rejeter dans l’ombre les infidèles » (coran, III, 133 135). « Ce qui vous a frappé, le jour où les deux troupes se sont rencontrées, c’est avec la permission d’Allah et afin qu’il connaisse les Fidèles et qu’il connaisse les Douteurs... Ceux qui ont dit de leurs frères tout en restant, eux, bien tranquilles : S’ils nous avaient obéi ils n’auraient pas été tués » (coran, III, 160 162).


Le mot arabe traduit ci dessus par « les Douteurs » (monâfiqoun) est un mot emprunté à la langue de l’Église chrétienne d’Éthiopie. En éthiopien, il désignait les hési­tants, les sceptiques, les réticents, les gens à l’âme partagée, ceux de peu de foi... Mais, en arabe, il évoquait aussi la conduite de la gerboise qui se précipite vers son trou. Le mot semblait approprié aux jeunes adeptes pour désigner ceux qui avaient « lâché » à Ohod.

Les critiques des Juifs et des Douteurs étaient à leur maximum. Il fallait y répondre. Mohammad, on l’a vu, s’était séparé des Juifs après la courte période où il avait pensé trouver parmi eux des adeptes. Il avait fait diverger rites et coutumes. Il avait forcé les Qaynoqâ` à émigrer après les avoir expropriés. Il fallait aussi répondre aux attaques acerbes et savantes de leurs intellectuels. Si Moham­mad reconnaissait les prophètes juifs comme inspirés par Allah, l’Ancien Testament comme un livre sacré, pourquoi n’adhérait il pas à la foi d’Israël? Comment les révélations qu’il déclarait recevoir pouvaient-elles contredire la Torah ?

Et, s’il n’était pas Juif, qu’était il ?’


...

La connaissance que Mohammad et les siens avaient des Écritures s’était beaucoup étendue à Médine sans être devenue jamais très profonde. Les quelques Juifs qui avaient rejoint les rangs du prophète mekkois ont dû jouer un grand rôle dans cette mise au courant. Parmi les prophètes, dont il était expliqué dans les révélations reçues à Mekka qu’ils avaient été envoyés aux différents peuples, se trouvait Abraham, en arabe Ibrâhim. Il avait rompu avec son peuple d’origine, des idolâtres, avec son père en particulier. Il leur avait prêché en vain le monothéisme. Plus tard, devenu vieux, de mystérieux visiteurs lui avaient promis un « fils savant » (coran, LI, 28). La Voix d’En Haut se référait aux « Écrits pri­mitifs, les Écrits d’Ibrâhîm et de Moïse » (coran, LXXXVII, 18 19). Tous ces détails viennent de l’Ancien Testament et des développements légendaires juifs ultérieurs plus ou moins déformés. Plus tard, ces idées vagues se développèrent. A l’époque mekkoise déjà, il était question d’un autre prophète, Ismâ’îl, qui avait, lui aussi, prêché la vérité. A un moment donné (déjà à Mekka ou après l’émigration?), il apparaît qu’Ismâ’îl est le fils d’Ibrâhim, qu’il est le père des Arabes comme l’a dit la Bible, qu’il est le frère d’Isaac, père des Juifs. C’est là une nouvelle donnée de la plus haute importance. Les récits concernant les prophètes laissés jusque là dans le plus grand vague chronologique se situent, s’ordonnent dans le temps. Ibrâhîm, ancêtre des Juifs et des Arabes, aïeul de Jacob, le père des douze tribus d’Israël, lointain ancêtre de Moïse qui révéla la Loi aux Israélites, n’étaient donc pas juif à proprement parler. Sa foi dans le dieu unique et omnipotent, bien antérieure aux prescriptions du judaïsme et du christianisme, comment la définir mieux qu’en y voyant une démarche analogue à celle des hanîf, ces gens qui, nous l’avons vu, cherchaient à se rapprocher d’Allah sans se faire Juifs ni chrétiens? Ne peut on le considérer comme le premier moslim, le premier « soumis » à la volonté d’Allah, le premier « musulman » ? Dès lors, à ceux qui le sommeront d’adhérer au judaïsme ou au christianisme, Mohammad n’aura qu’à répondre : « Bien plutôt à la communauté d’Ibrâhîm, comme un hanïf ! il n’était pas, lui, d’entre les associateurs (les polythéistes, ceux qui associent d’autres dieux à Allah) » (II, 129).

Ce n’était pas là une vue très originale. Abraham, écri­t déjà saint Paul aux Romains vers 58 de l’ère chrétienne, est « notre père à tous » (Romains, 4, 17), il est « à la fois père de tous ceux qui croiraient sans avoir la circoncision... et le père des circoncis » (Romains, 4, 11 12). C’était un dicton rabbinique que « le père de tous les prosélytes c’est Abraham » et quand on donnait un nom hébreu à un prosélyte, on l’appelait « fils d’Abraham » . Mais, de plus, Mohammad découvrait un rapport particulier d’Ibrâhïm avec son peuple et avec sa patrie.

Jamais, peut être, il n’avait abandonné tout à fait la vénération qu’il vouait au sanctuaire central de sa ville natale, à la Ka’ba et à sa pierre noire, si grand qu’ait pu devenir son dégoût pour les idoles qui, à côté d’Allah, y étaient proposées à la dévotion des fidèles. Peut être déjà y avait il des légendes judéo arabes sur les aventures d’Ismâ`ïl au désert de Pâran où la Genèse situe son exil, où elle annonce que Yahwé « en fera un grand peuple » (Genèse, 21, 18 21). Des récits juifs racontaient que son père Abraham était venu le visiter au désert en cachette de Sara, marâtre de l’ancêtre des Arabes. En tout cas, la Voix d’En Haut vint un jour expliquer à Mohammad qu’Ibrâhîm « avait établi une partie de (sa) descendance dans une vallée sans culture » près d’un Temple de Dieu rendu sacré (coran, XIV, 40). Lui et son fils Ismâ`îl avaient bâti ce temple, l’avaient purifié, en avaient fait un lieu de pèlerinage et d’asile. Il avait demandé à Allah d’envoyer comme messager (rassoûl) un des futurs habitants de la Ville qui entourerait ce temple pour communi quer à son peuple ses révélations, l’Écriture et la Sagesse (II, 118 ss). Lorsqu’il fut décidé de ne plus se tourner pour la prière vers Jérusalem afin de rompre avec les Juifs, la Voix ordonna de se diriger vers Mekka et vers la Ka’ba (II, 139).

Dés lors, la situation était renversée du point de vue idéologique. Ce n’était plus Mohammad, fils ignorant d’un peuple barbare d’idolâtres sans Écriture et sans Loi qui devait entrer dans la Communauté des Détenteurs de la Révélation mosaïque. C’étaient les Juifs, fils peu fidèles des récepteurs de cette Révélation, qui devaient reconnaître la validité des messages d’ Allah envoyés a un descendant de leur ancêtre commun suivant l’esprit même du message communiqué, leur propre tradition en témoignait, à cet ancêtre, à Abraham Ibrâhim. Avec une science biblique toute neuve, on les accusait d’avoir rejeté et persécuté les prophètes d’entre leur propre peuple, ~i’;t.oir regimbé contre Moïse, d’avoir désobéi et de désobéir encore souvent aux commandements qui leur avaient été transmis. N’avaient ils pas aussi, les chrétiens en étaient témoins, été incrédules envers Jésus, ne l’avaient ils pas tué ou plutôt n’avaient ils pas essayé de 1e tuer, n’avaient ils pas calomnié Marie, sa mère? S’ils prétendent que la venue de Mohammad n’est pas prédite par leurs Écritures, c’est que, délibérément, ils altèrent le sens de celles ci, qu’ils en cachent une partie.


Pourquoi d’ailleurs leur Loi les prive t elle de tant de nourritures excellentes? C’est parce qu’ils ont tellement péché! C’est une punition de leurs fautes (IV, 158). Les Croyants n’ont, eux, aucune raison de s’en abstenir. Qu’ils évitent seulement le sang, la viande de porc, celle qui a été consacrée aux idoles et la chair des botes mortes (II, 168). A chacun sa nourriture. Ces prescriptions alimentaires couronnaient la séparation, des deux voies. N’oublions pas que la première règle universelle édictée par l’Église chré­tienne, celle qui marquait la naissance du christianisme comme communauté distincte, est très analogue. « L’Esprit Saint et nous mêmes, écrivent vers 48 aux disciples non juifs les apôtres et les anciens réunis à Jérusalem, avons décidé de ne pas vous imposer d’autres charges que celles ci qui sont indispensables : vous abstenir des viandes immolées aux idoles, du sang, des chairs étouffées et de l’impudicité » (Actes, 15, 28 29).

Ainsi le groupe des sectateurs de Mohammad se définissait il peu à peu. C’est vers cette époque que le nom le plus employé pour les désigner devint définitivement les « soumis » à la volonté d’Allah, en arabe moslimoun (au singulier moslim) dont nous avons fait musulmans.

La soumission, en arabe, se désigne par l’infinitif corres­pondant islâm, mot destiné à une immense fortune.


Mais, après Ohod, le danger était suspendu sur leurs têtes. Le nouveau grand homme de Qoraysh, Abou Sofyân, était, on l’a dit, très intelligent. Il avait compris que c’était maintenant qu’il fallait détruise la menace médinoise et musulmane, maintenant ou jamais. Il s’y employa. Pour cela, il fallait réunir une force militaire plus considérable qu’à Ohod et détruire totalement le repaire ennemi. C’étaient seulement les tribus bédouines qui pouvaient fournir les hommes en quantité suffisante. Des émissaires qorayshites firent envoyés pour sonder les alliés possibles et solliciter leur appui. Mohammad, de son côté, pourvu maintenant d’argent et de nombreux sectateurs dévoués, envoyait aussi des agents chargés de contrebalancer les efforts des Qorayshites. Dans cette lutte diplomatique, bien des intrigues se nouèrent. Les chefs bédouins profitèrent de la situation pour faire monter les enchères, comme il est de coutume dans de semblables circonstances. Des chefs rivaux luttant au sein d’une tribu pour la suprématie essayèrent, pour l’acquérir, d’utiliser l’aide offerte des Mekkois ou des Musulmans. Ce sont là les jeux familiers de l’éternelle politique.


...

Cela tourna quelquefois au tragique. La tribu des Banou Lihyân avait jadis fondé un royaume puissant. Elle faisait partie maintenant de la confédération de Hodhayl soumise à l’influence de Qoraysh. Mohammad apprit, paraît il, que son chef, Sofyân ibn Khâlid, réunissait des hommes pour l’attaquer. I1 dépêcha auprès de lui un de ses sectateurs, `Abdallâh ibn Onays. Il avait la permission de tout dire, de maudire le prophète s’il le fallait, pour gagner la confiance du cheikh lihyânite. Les choses marchèrent à souhait. Sofyân fut si conquis par sa nouvelle recrue qu’il l’invita à coucher sous sa tente. Il fit traire une chamelle, offrit le lait frais à son hôte. « J’en sirotai un peu, racontait celui ci, mais il plongea le nez entier dans l’écume et lampa comme un chameau. » Mauvaises manières, bien dignes d’un ennemi d’Allah ! `Abdallâh, tel Judith, lui coupa la tête la nuit et réussit à fuir malgré les cris des femmes de sa victime. Ne marchant que de nuit, il arriva à Médine et jeta devant Mohammad la tête de Sofyân. Le prophète fut très satisfait. Il donna un bâton à `Abdallâh ibn Onays qui le prit en remerciant. C’était un tueur de peu d’intellect. On lui demanda pourquoi Mohammad lui avait fait ce cadeau apparemment insignifiant. Il n’avait pas songé à le demander. Sur les instances de ses questionneurs, il revint poser la question. Mohammad lui répondit : « Ce sera un signe entre toi et moi au jour du Jugement. Ils seront peu alors, ceux qui tiendront un bâton. » Ibn Onays ne lâcha jamais ce bâton et se fit enterrer avec.

Les Banou Lihyân prirent ce meurtre plus mal qu’Allah ne devait le prendre. Ils entrèrent en pourparlers avec deux clans de la tribu de Khozayma, leur offrant un certain nombre de chameaux en échange de leur complicité. Une délégation des Khozayma alla à Médine demander à Mohammad de leur envoyer quelques disciples pour leur enseigner la nouvelle foi. Mohammad, charmé et confiant, leur donna sept hommes. Quand ils arrivèrent au puits de Rajï`, les soi disant convertis s’éclipsèrent. Les Musulmans se virent tout à coup entourés de cent archers de Lihyân. Ceux ci les sommèrent de se rendre. Ils voulaient les avoir vivants pour les vendre à Qoraysh. Quatre d’entre eux refusèrent, se ruèrent sur leurs ennemis et furent tués. Des trois autres, un voulut s’échapper et il fut lapidé à mort. Les deux survivants, menés ligotés à Mekka, furent vendus à des corayshites désireux de venger leurs morts. Les Banou Lihyân, avec leur réalisme bédouin, étaient ainsi sûrs d’être vengés eux mêmes tout en percevant des sommes importantes. L’un des deux aurait été exécuté sans trop de préambules, l’autre, Khobayb ibn `Adi devait souffrir plus, tout au moins selon la tradition qui semble bien, ici encore, avoir développé un épisode sans doute réel dans un sens très tendancieux. On le crucifia, c’est à dire sans doute qu’on l’attacha un pieu. On incita un enfant, fils d’un mort de Badr, à lui porter des coups de lance, mais les coups furent trop faibles. Il y avait là une foule de femmes, d’enfants et d’esclaves venus contempler le spectacle. Ils admirèrent le courage des martyrs qui, jusqu’au bout, ne voulurent pas se renier. On les acheva à coups de lance, semble t il.

Avant de mourir, Khobayb invoqua son dieu : « Allah, s’écria t il en désignant les assistants, compte les bien, tue les tous un à un et n’en laisse pas échapper un seul ! »

Parmi les assistants, il y avait un tout jeune homme qui devait devenir une vingtaine d’années plus tard le chef suprême, le calife des Musulmans. C’était Mo’âwiya, le fils d’Abou Sofyân. Son père le jeta brusquement à terre pour qu’il échappe aux effets de la malédiction. Le poète attaché à Mohammad composa de nombreux vers en l’honneur du martyr et de ses compagnons.

Un des tués sur place à Rajî`, `Açim ibn Thâbit, fut décapité et sa tête fut vendue par les Lihyân à une Qorayshite dont il avait tué les deux fils à Ohod. Elle avait fait le voeu de boire du vin dans son crâne. Mais `Açim, lui, avait juré de son vivant qu’il n’aurait jamais aucun contact avec un idolâtre. Allah, miraculeusement, lui permit de ne pas enfreindre ce voeu. Un essaim de frelons empêcha la femme de toucher au crâne le soir de l’exécution. Et le lendemain, le wâdi ‘ où était ce crâne fut inondé, la macabre dépouille emportée.

Quelque temps après (ou peut être avant, la chronologie de ces incidents étant très incertaine), Mohammad, avec quelque réticence, se laissa convaincre par un certain Abou 1 Barâ’, un des cheikhs de la tribu des Banoû `Amir ibn Ça’ça’a, d’envoyer chez ceux ci une quarantaine de disciples afin de les endoctriner. Un autre des chefs de la tribu, `Amir ibn Tofayl, ennemi de Mohammad et peut­-être en compétition avec Abou 1 Barâ’, fit massacrer les Musulmans au puits de Ma’oûna, non par les gens de sa propre tribu qui refusèrent d’enfreindre la garantie donnée, mais par des membres d’une tribu voisine. Mohammad fut extrêmement attristé. Il ne pouvait, pour le moment, venger les morts. Il appela la vengeance d’Allah sur `Amir ibn Tofayl.

Un Musulman seul avait échappé au massacre. Sur la route du retour, rencontrant deux des Banou ‘Amir qui dormaient paisiblement, il les tua pour venger ses compa­gnons. Il s’était trouvé en dehors de la tuerie parce qu’il s’était éloigné des siens. Il en avait été averti d’abord par la vue des vautours tournoyant au dessus des cadavres. Il ne savait pas que les Banou `Amir n’avaient pas participé directement au massacre. Mohammad était responsable des deux meurtres commis par son séide et, malgré les pertes bien supérieures subies par lui dans cette affaire, devait, en vertu de son pacte avec cette tribu, payer le prix du sang. Il entreprit de collecter des fonds. Entre autres contributeurs, il en quémanda auprès de la tribu juive médinoise des Banou n Nadir qui habitait à l’extrême sud est de l’oasis. Le jour du sabbat, entouré d’un certain nombre de notables de sa communauté, dont Abou Bekr, ‘Omar et le chef médinois Ossayd ibn Hodayr, il se rendit auprès du conseil des Banou n Nadir. Celui ci se déclara disposé à contribuer aux frais, mais continua sa délibération en priant les honorables visiteurs d’en attendre les résultats au dehors, en se mettant à l’aise. Tandis qu’ils patientaient ainsi, assis, le dos appuyé à un mur, le conseil, paraît il, délibérait si ce n’était pas l’occasion rêvée de se débarrasser de l’Islam et de son fondateur. Mohammad se leva tout à coup. Allah venait de l’avertir, expliqua t il ensuite, que de tels complots se tramaient à ce moment même. A vrai dire, la chose était plausible et un minimum d’intuition politique pouvait suffire à le faire soupçonner à quelqu’un de moins intelligent que le prophète. Ka’b ibn al Ashraf, le poète demi juif assassiné quelques mois auparavant à l’instigation de Mohammad, appartenait par sa mère aux Nadir. Quoi qu’il en soit, les récits musulmans prétendaient savoir qui, au conseil, avait proposé de lancer du haut du toit une grosse pierre, une meule sur la tête du prophète, qui s’en était chargé et qui s’y était opposé. En tout cas, Mohammad s’éclipsa « comme quelqu’un qui a un besoin ». Ses compagnons, étonnés, au bout d’un moment, s’enquérirent. Quelqu’un leur dit : « Je l’ai vu rentrer à Médine. » Ils rentrèrent eux aussi et retrouvèrent chez lui leur chef qui leur expliqua ce que lui avait révélé Allah. Il envoya alors un des siens, Mohammad ibn Mas­lama, un Médinois d’une tribu alliée aux Nadir, porteur d’un ultimatum pour ceux ci. Dans un délai de dix jours ils devaient quitter l’oasis sous peine de mort. Ils pouvaient emporter leurs biens mobiliers et recevraient une partie du produit de leurs palmiers. Mais le message était d’un ton sévère : « Sortez de ma ville et ne cohabitez plus avec moi après la trahison que vous avez projetée contre moi. » Ils s’étonnèrent qu’un homme allié à leur clan se fût chargé d’un tel message. Mohammad ibn Maslama répondit :

« Les coeurs ont changé et l’Islam a effacé les alliances. » Les Nadir se préparaient à obtempérer. Mais le « dou­teur » Ibn Obayy, de plus en plus exaspéré par Mohammad, leur fit conseiller de résister. Il les soutiendrait ainsi que la dernière tribu juive de Médine, les Qorayza, et aussi ses alliés nomades, les Ghatafân, viendraient à la rescousse. Les Nadir s’enfermèrent dans leurs fortins. Mohammad vint s’installer avec ses hommes en face d’eux dans une cabane en bois pour se protéger de leurs flèches. Personne ne bougea, ni les Qorayza, ni les Ghatafân, ni Ibn Obayy lui même qui regarda d’un oeil terne son Musulman de fils venir prendre ses armes pour la bataille. Mohammad commença à couper les palmiers des Nadir. C’était là un acte répugnant à la morale arabe en vigueur quoique, comme de coutume, la guerre vît souvent ses règles bafouées. Freya Stark a pu encore constater, il y a quelques années au Hadramout, la même infraction et la réprobation (vaine) qu’elle inspirait. Quoi qu’il en soit, cet acte de guerre totale, après le lâchage de leurs alliés, démoralisa les Nadir. Ils protestèrent solennellement et certains assiégeants se sentirent mauvaise conscience. Mais une révélation d’Allah vint confirmer que le comportement militaire du prophète était juste. Les Nadir capitulèrent au bout d’une quinzaine de jours de siège. Les conditions étaient naturellement devenues plus dures : « Sortez d’ici : vous avez vos sangs (c’est à dire vos vies) et ce que pourront porter vos chameaux, sauf votre armement. » Ils partirent sans vouloir montrer d’accablement, peut être heureux d’ailleurs de se soustraire à assez bon compte à ce voisinage dangereux. Ils avaient des parents, des amis et, pour certains, des terres à Khaybar, le grand centre juif du nord du Hedjâz. Ils churgèrent 600 chameaux de leurs biens, démontant leurs maisons, emportant les portes et les poutres. Les femmes s’étaient parées de leurs bijoux et de leurs plus beaux atours. On jouait de la timbale et du tambourin. Les vaincus, formant un interminable cortège, défilèrent ainsi joyeusement, comme en triomphateurs, à travers toute l’oasis dans leur route vers Khaybar ou vers la Syrie. Les Douteurs les virent passer avec affliction. C’était encore un des contrepoids au pouvoir de Mohammad qui disparaissait.

Celui ci comptait son butin : 50 cuirasses, 50 casques et 340 épées qui devaient servir. Et puis les terres des Juifs, leurs palmeraies et ce qui restait des maisons. Mohammad expliqua aux Médinois que, jusque là, ils avaient eu la charge des émigrés mekkois, incapables de subvenir par eux mêmes à leurs besoins. Il était de leur propre intérêt que ceux ci eussent des terres dont ils pourraient vivre sans plus quémander auprès de leurs frères. En vertu de ce raisonnement, les terres des Juifs furent distribuées aux seuls Musulmans d’origine qorayshite. On ne fit excepti­on que pour deux très pauvres et très méritants Médinois de souche. Le prophète ne s’oublia pas dans la distribution. Il eut de bonnes terres où, entre les palmiers, poussait de l’orge. Il avait désormais sa part, ne dépendait plus de personne. Il se servait du rapport de ses terres pour son entretien personnel et celui de sa famille et pour les besoins de la communauté. Parmi ces besoins il est juste de dire que se trouvait l’entretien des nécessiteux.

Sa famille d’ailleurs s’agrandissait. Quelque six mois près ces événements, Fâtima lui donnait un second petit-fils, Hossayn, promis à un destin tragique. Il se mariait en outre avec deux femmes qorayshites (de naissance ou par mariage) qui atteignaient la trentaine, deux veuves de "Musulmans tués à Badr et à Ohod, Omm Salama et Zaynab bint Khôzayma. Celle ci devait mourir peu après.


L’expulsion des Banou n Nadîr était diversement commentée par l’opinion arabe. Une polémique ardente oppo­sait les poètes propagandistes, journalistes de l’époque. aux rimailleurs stipendiés du prophète, le Juif Sammâk répondait :


Puisque vous vous glorifiez   c’est un titre de gloire pour vous!  

D’avoir assassiné Ka’b ibn al Ashraf

Au petit matin où vous êtes venus le tuer,

Lui qui était sans traîtrise, ni mauvaise foi,

Peut être bien que les nuits et les vicissitudes du destin

Prendront la revanche sur « le Juste », l’ « Equitable »,

Pour avoir combattu et expulsé les Nadir

Et coupé les palmiers avant la récolte.

Si je suis en vie, nous irons à votre rencontre armés de nos lances

Et de tous nos sabres affilés

Dans la main de braves qui sauront s’en servir pour se défendre.

Quand ils rencontreront un adversaire, ils sauront le faire périr.

Avec le peuple se trouve Çakhr (Abou Sofyân) et ses compa­gnons.

Il ne faiblit pas quand il affronte les gens,

Comme un lion du mont Tarj qui défend sa tanière,

Comme un fils de la brousse à la taille énorme déchirant sa proie.


Ainsi les Juifs espéraient en la coalition que préparait Abou Sofyân. Elle pouvait être formidable. Mais, sur le front intérieur, il n’y avait plus rien à attendre, pour les ennemis de Mohammad, de l’opposition médinoise. Elle avait montré son incapacité et sa veulerie. Du haut du ciel Allah l’avait souligné avec ironie :

« N’as tu pas vu les Douteurs qui disaient à leurs frères, ceux des gens de l’Écriture qui ont été impies : Si vous êtes expulsés, nous partirons avec vous, nous ne servirons jamais personne contre vous et, si on vous combat, nous viendrons à votre rescousse. Allah est témoin qu’ils mentaient. S’ils sont expulsés, ils ne partiront pas avec eux, s’ils sont attaqués, ils ne les aideront pas et, même s’ils les aident, ils (ne tarderont pas à) tourner le dos (c’est à dire : à fuir) et ils n’auront aucun appui... Ils ne nous combattraient tous que dans les forteresses, derrière les remparts. Leur vaillance est forte quand ils sont entre eux; tu les croirais unis. Mais leurs coeurs sont divisés. Ce sont des gens sans discernement » (coran, LIX, 11-14).


Mohammad, au surplus, ne perdait pas de temps pour renforcer sa position morale et matérielle. A Ohod (c’était le 23 mars 625). Abou Sofyân, sur le champ de bataille, avait lancé aux Musulmans un défi à la Lagardère : « Dans un an à Badr ! » Il y avait, en effet, une grande foire annuelle qui durait huit jours à Badr. Les Musulmans y vinrent   en avril 626   faire une démonstration de force avec 1 500 hommes et 10 chevaux. Ils y firent de bonnes affaires avec des bénéfices allant jusqu’à 100 %. Les Mekkois approchèrent de Badr avec 2 000 hommes et 50 chevaux, mais ne vinrent pas jusqu’à la foire. Chacun avait montré sa force.

C’est à cette époque aussi sans doute, après l’expulsion des Banou n Nadïr, que se place l’assassinat du vieux juif Abou Râfi` par quelques Musulmans de la tribu médi­nois des Khazraj. On nous dit qu’ils voulaient rivaliser de valeur avec la tribu des Aws dont les membres avaient tué Ka’b ibn al Ashraf. L’« expédition » bénie par le prophète, qui avait prescrit cependant au commando de ne tuer ni femmes ni enfants, revint après dix jours de Khaybar. La mission était accomplie, le vieillard avait été tué dans son lit, les meurtriers avaient réussi à fuir. Ils discutèrent pour savoir qui avait porté le glorieux coup fatal. Moh mmad les départagea en examinant les épées c’était celle qui avait des traces de nourriture. Abou Râfi` devait être en pleine digestion.


On était déjà en l’an 5 de l’hégire (juin 626). Mohammad passa quinze jours en expédition pour faire peur à deux tribus qui concentraient des troupes contre lui. Elles se dérobèrent et le prophète revint à Médine, ayant montré sa fore et capturé quelques belles filles restées à la traîne. En août de même, une expédition alla vers la grande oasis de Doumat al Jandal, fort loin vers le nord, où se tenait une foire célèbre. Il y avait là aussi, lui avait on appris, une concentration de troupes. A nouveau, l’ennemi se déroba et la troupe médinoise revint, avant même d’avoir atteint son but, avec quelques bestiaux et un prisonnier capturés.


...

En décembre le Prophète partit pour une autre expédition qui devait surtout donner lieu à des incidents remar­quables. II dispersa les Banou a1 Moçtaliq, une tribu qui, elle aussi, aurait mobilisé en vue d’attaquer Médine. La troupe, surprise au puits de Moraysï`, près de la côte de la mer Rouge, fut mise en déroute rapidement. Les Musul­mans eurent un mort, leurs ennemis dix. Mais on s’empara de leurs 2 000 chameaux, de 5 000 têtes de petit bétail et aussi de 200 femmes. L’une, la fille du chef des Banou 1 Moçtaliq, Jowayriya, était très belle. On ne pouvait la voir sans en être êpris. Elle fut du lot de butin qui échut à Thâbit ibn Qays. Elle discuta avec lui sur sa rançon et voulut être libérée moyennant une reconnaissance de dette qu’elle lui signerait. Il dut refuser car elle alla se plaindre à Moham­mad. `Aisha devait raconter plus tard : « Par Allah! A peine