Source : Le Koran, par Savary (1751)
Abrégé de la Vie de MAHOMET
tiré des meilleurs auteurs arabes et des traductions authentiques de la
Sonna*
* La Sonna est une compilation de traditions dont l'autorité, chez les
Mahométans, est égale à celle de la loi orale chez les Juifs.
Par M. Savary, 1751
Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda : 616
Depuis la naissance de J.-C. : 578
Avant l'hégire : 53
Mahomet*, honoré parmi les Mahométans du titre glorieux d'apôtre et de
prophète, naquit à la Mecque au commencement de la guerre de l'Éléphant**.
* Les Arabes prononcent Mahammed.
** Cette guerre fut ainsi nommée, parce que Abraha, vice-roi de l'Arabie-Heureuse, ayant déclaré la guerre aux Coreïshistes vint, monté sur un
éléphant, pour détruire le temple de la Mecque. Il périt avec son armée
Il eut pour père Abd-Allah, fils d'Abd-el-Motalleb, et pour mère Amnas,
fille de Wahed, prince des Zahrites. L'un et l'autre tiraient leur origine
de l'illustre tribu des Coreïshites, la première d'entre les Arabes. Cette
nation, la plus jalouse qui fut jamais de compter une longue suite
d'ancêtres, conserve avec le plus grand soin ses généalogies. Abul-Feda,
prince de Hamad, un des plus célèbres auteurs arabes, nous a donné, dans
son Histoire générale, l'arbre généalogique de la maison de Mahomet. Il le
fait descendre d'Adam, par Abraham et Ismaël. Nous nous contenterons de
rapporter l'ordre qu'il établit en remontant jusqu'à ces deux patriarches.
Abul-Casem-Mahammed*, fils d'Abd-Allah, fils d'Abd-el-Motalleb, fils de
Hashem, fils d'Abd-Menaf, fils de Cad, fils de Kelab, fils de Morra, fils
de Caab, fils de Lowa, fils de Ghaleb, fils de Fehir, fils de Malec, fils
de Nazar, fils de Kenana, fils de Khazima, fils de Modreca, fils d'Elias,
fils de Modar, fils de Nazar, fils de Moad, fils d'Adnan.
* Mahomet ayant eu de Cadige, sa première femme, un fils nommé El Casem se
fit appeler Abul-Casem-Mahammed (Mahomet, père de Cosem), suivant la
coutume des Arabes, qui prennent le nom de leur fils aîné.
Jusqu'ici l'arbre généalogique n'est point interrompu. Tous les chronologistes le regardent comme incontestable. Adnan fut un des descendants d'Ismaël, c'est encore une vérité consacrée par l'histoire ; mais les historiens remplissent différemment l'intervalle qui se trouve entre eux. Nous ne nous arrêterons point à des discussions peu intéressantes. Elfarra, cité avec éloge par Abul-Feda, continue ainsi : Adnan était fils d'Ad, fils d'Adad, fils d'Elicé, fils d' Elhomaïcé, fils de Salaman, fils de Nabet, fils de Hamal, fils de Kidar, fils d'Ismaël.
Ce patriarche des Arabes, chassé de la maison paternelle, vint s'établir à la Mecque avec sa mère Agar. Il y bâtit la Caaba 2793 ans avant l'hégire. Les auteurs mahométans disent que le ciel lui envoya Abraham pour l'aider à la construire.
Les Orientaux mettent leur gloire dans le nombre de leurs enfants. Pour
eux, la naissance d'un fils est un jour de fête. Abd-el-Motalleb voulut
célébrer celle de son petit-fils. L'intendance du temple de la Mecque lui
donnait une grande autorité. Cette charge, la plus auguste de l'Arabie, il
la devait à ses vertus, plus encore qu'à sa naissance. Il rassembla les
principaux de sa tribu et leur donna un festin. Après que les convives
l'eurent complimenté, ils lui demandèrent comment il avait nommé l'enfant
qui faisait l'objet de leur joie. « Je l'ai nommé Mahammed » répondit le
vieillard. « Ne valait-il pas mieux, reprirent les convives, lui donner un
nom tiré de sa famille? » « J'espère, ajouta el-Motalleb, que ce nom
comblera de gloire dans le ciel l'enfant qu'il vient de créer sur la terre
; j'ai voulu que Mahammed* fût le signe de cette espérance flatteuse. »
* Mahammed signifie loué, comblé de gloire.
La naissance de Mahomet, comme celle des hommes fameux qui ont étonné la terre, fut annoncée par des prodiges. Les auteurs arabes ne se lassent point de les raconter. Si l'on en croit leur témoignage, à l'instant où il vint au monde, une lumière brillante éclaira les bourgades et les villes d'alentour ; les démons furent précipités des sphères célestes ; le palais de Cosroës fut agité par un violent tremblement de terre, et quatre de ses tours tombèrent ; le feu sacré des Perses, allumé depuis plus de mille ans s'éteignit, le lac Sawa se dessécha tout à coup.
Quoi qu'il en soit de ces merveilles, Mahomet éprouva l'adversité en
naissant. A peine âgé de deux mois il devint orphelin. Abd-Allah, plus
célèbre par sa beauté et la pureté de ses moeurs, que par ses richesses,
possédait la tendresse et la confiance d'el-Motalleb. Ce sage vieillard
l'avait envoyé pour acheter les provisions dont sa stérile patrie manquait.
Il s'avança jusqu'à Yatreb* où il mourut.
* Yatreb ayant donné un asile à Mahomet fut nommée Medinet-el-Nabi la ville
du prophète, ou simplement Médine la Ville.
Il fut inhumé dans l'hospice d'Elhareth, oncle maternel d'Abd-el-Motalleb. Emporté à la fleur de ses ans, il ne laissa pour héritage à son fils, encore au berceau, que cinq chameaux, et une esclave éthiopienne nommé Baraca, Amna se chargea d'abord d'allaiter son fils unique ; il eut ensuite pour nourrice Tawiba, esclave de son oncle Abulahab.
L'air de la Mecque n'étant pas salutaire pour les enfants, on était dans l'usage de les donner à des femmes qui les emportaient à la campagne. Il était venu plusieurs de ces nourrices. Elles avaient été bientôt pourvues. Mahomet orphelin restait. Le peu d'apparence qu'une mère pauvre payât généreusement l'avait fait négliger. Halima, qui n'avait point trouvé de nourrisson, l'alla demander. L'ayant obtenu, elle l'emporta dans le désert des Saadites, son pays. Elle eut pour lui la tendresse d'une mère. Quelques mois après, les affaires de Halfina l'obligèrent de retourner à la Mecque. Elle mena avec elle son nourrisson. Amna, charmée de revoir son fils unique, voulait le retenir ; mais les instances de la nourrice prévalurent. Elle le ramena au pays des Saadites.
Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda : 6166
Depuis la naissance de J.-C. : 581
Avant l'hégire : 50
De Mahomet : 3
Parmi les miracles nombreux dont les historiens arabes entremêlent la vie de leur prophète, ils citent le fait suivant avec confiance. Le jeune Mahomet et Masrouh, son frère de lait, sortis dans la campagne, se livraient aux jeux de leur âge. Surviennent deux hommes vêtus de blanc. Ils saisissent le jeune Coreïshite, le couchent à terre et lui ouvrent la poitrine. Masrouh courut raconter l'événement à sa mère. Halima, ignorant les desseins du ciel, en fut effrayée, et rendit à Amna le dépôt qui lui avait été confié.
Amna s'était chargée de l'éducation de son fils. A l'âge de six ans elle le mena à Médine où elle allait visiter les enfants d'Adi, fils d'EInajjar, ses oncles. Après avoir passé quelque temps auprès d'eux, elle retournait à la Mecque. La mort la surprit en chemin. Elle fut inhumée à Abowa, petite ville peu distante de Médine.
Abd-el-Motalleb, ayant appris ce triste événement, retira son petit-fils dans sa maison. Il l'éleva au milieu de sa nombreuse famille et le chérit comme ses propres enfants. Mahomet jouit peu de ses tendres soins. Abd-el-Motalleb était parvenu à l'extrême vieillesse, il mourut âgé de cent dix ans.
Abutaleb, frère utérin d'Abd-Allah, prit son neuveu sous sa tutelle. Il faisait le commerce ainsi que tous les Coreïshites. C'était l'unique ressource des habitants d'une terre ingrate qui se refusait à toute espèce de culture. Abutaleb apprit à son élève l'art d'entretenir, par des échanges avantageux, l'abondance au sein d'une contrée stérile. Lorsqu'il le crut assez instruit, il le conduisit avec lui en Syrie, où des intérêts de commerce l'appelaient. Mahomet n'avait que treize ans ; mais, en lui, l'esprit et la réflexion avaient devancé l'âge.
Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda : 6176
Depuis la naissance de J.-C. : 591
Avant l'hégire : 40
De Mahomet : 13
On s'avança jusqu'à Bosra, ancienne ville de la Syrie Damascène. Près de là
se trouvait un monastère dont Bahira était supérieur. Il donna
l'hospitalité aux étrangers et les traita splendidement. Le moine habile,
ayant observé avec soin le jeune Coreïshite, dit à Abutaleb: « Retourne
avec ton neveu à la Mecque ; mais crains pour lui la perfidie des Juifs.
Veille sur ses jours. L'avenir présage des événements glorieux au fils de
ton frère* ».
* Abul-Feda.
Abutaleb avait,ramené son neveu à la Mecque. Héritier de la préfecture du temple, il y jouissait d'un grand crédit. Sa maison était ouverte à tous les princes arabes. Il y recevait tout ce que la nation avait de plus distingué. Mahomet se faisait aimer d'eux par les charmes de son caractère. Parvenu à l'adolescence, on admirait sa beauté ; on aimait les grâces de son esprit. Ingénieux dans ses réponses, vrai dans ses récits, sincère dans le commerce de la vie, plein de bonne foi, plein d'horreur pour le vice, il mérita aux yeux de ses concitoyens le surnom d'Elamin, l'homme sûr. Telle fut, au rapport de tous les historiens, la réputation qu'il s'acquit à la Mecque. Il la conserva jusqu'au temps où le peuple fut révolté de l'entendre prêcher contre l'idolâtrie et où les grands craignirent son ambition cachée sous le manteau de la religion.
A quatorze ans il fit ses premières campagnes. Il combattit avec les
parents de son père dans les guerres défendues*.
* Ou guerres impies. Ces termes désignent les guerres menées pendant les
quatre mois sacrés, Moharram, Hajeb, del Caada, del Hajj.
Il se distingua dans les combats livrés entre les Coreïshites et les Kenanites. Il porta ensuite les armes contre les Hawazenites. Partout sa tribu fut victorieuse.
La paix avait succédé au tumulte des armes. Vainqueurs de leurs ennemis,
les Coreïshites songèrent à élever un monument à leur gloire. la Caaba, ce
sanctuaire antique, dont ils avaient la garde, ne pouvait contenir dans son
étroite enceinte des tribus nombreuses. Ils voulurent l'agrandir. Le temple
fut démoli, et on le réédifia sur le même plan. Lorsque l'édifice fut élevé
à la hauteur où l'on devait poser la pierre noire*, ce monument sacré fit
naître des différends entre les tribus.
* La pierre noire, suivant les auteurs arabes, était dans l'origine une
hyacinthe blanche. Lorsqu'Abraham et Ismaël bâtissaient le temple, Gabriel
la leur apporta. Dans la suite, une femme qui n'était pas pure l'ayant
touchée, elle perdit son éclat et devint noire.
Chacune voulait avoir l'honneur de la poser à sa place. Après bien des débats, on convint de s'en rapporter au jugement du premier qui entrerait dans le temple. Le hasard y conduisit Mahomet. On le choisit pour arbitre. Il décida qu'il fallait placer la pierre noire sur un tapis étendu, qu'un homme de chaque tribu en tiendrait les extrémités, et qu'ils relèveraient tous ensemble. Lorsqu'elle fut suffisamment exhaussée, Mahomet la prit de ses propres mains et la mit à sa place. On acheva l'édifice, et on le couvrit de tapis magnifiques.
Rendu à ses occupations pacifiques, Mahomet s'étudiait à contenter son oncle Abutaleb. Il était à la fleur de l'âge. Sa probité et son esprit faisaient du bruit. Cadige, veuve riche et noble, en entendit parler. Elle descendait comme lui de l'illustre tribu des Coreïshites.
Elle faisait un commerce étendu et avait besoin d'un homme intelligent pour le conduire. Elle jeta les yeux sur Mahomet et lui offrit des avantages considérables, s'il voulait se charger de la direction de ses affaires. Il y consentit sans peine, et partit pour la Syrie où les intérêts de Cadige demandaient sa présence. Misarah, domestique de cette dame, l'accompagna pendant le voyage. Il vendit les marchandises qui lui avaient été confiées, fit des échanges avantageux, et revint chez Cadige chargé de richesses. La réputation de Mahomet l'avait prévenue en sa faveur. Son absence lui avait paru longue. Le succès de son entreprise la combla de joie. Elle sentit son coeur entièrement porté pour lui (c'est l'expression d'Abul-Feda). Loin de combattre un penchant légitime, elle s'y livra toute entière, et offrit sa main à celui qui l'avait fait naître. Mahomet accepta cette faveur avec reconnaissance. Abutaleb, accompagné des principaux Coreïshites, fit la célébration du mariage. Il prononça cette formule qui mérite d'être rapportée, parce qu'elle sert à faire connaître les moeurs des anciens Arabes :
« Louange à Dieu qui nous a fait naître de la postérité d'Abraham et
d'Ismaël* !
* Ebn-Hadoum.
Louange à Dieu qui nous a donné pour héritage le territoire sacré, qui nous
a établis les gardiens de la maison du pèlerinage et les juges des hommes !
Mahammed, fils d'Abd-Allah, mon neveu, est privé des biens de la fortune,
de ces biens qui ne sont qu'une ombre passagère, et un dépôt qu'on rendra
tôt ou tard ; mais il l'emporte sur tous les Coreïshites en beauté, en
vertu, en intelligence, en gloire, et en pénétration d'esprit. Mahammed,
dis-je, mon neveu, étant amoureux de Cadige, et Cadige amoureuse de lui, je
déclare que, quelle que soit la dot* nécessaire pour la conclusion de ce
mariage, je me charge de la payer. »
* Les Arabes n'épousaient point de femme sans lui assigner une dot dont
elle jouissait en cas de répudiation. Cet usage a été confirmé par
plusieurs versets du Koran.
Ce discours prononcé, Abutaleb unit les deux époux, et donna vingt chameaux pour la dot de Cadige. On prépara ensuite le festin nuptial, et, pour augmenter la joie des convives, la nouvelle, épouse fit danser ses filles esclaves au son des timbales. Pendant ce temps Mahomet s'entretenait avec ses parents.
Il n'était âgé que de vingt-cinq ans. Elle en avait quarante. Elle fut la première à croire à sa mission, et vécut encore dix ans après cette époque.
Cette alliance enrichissait Mahomet. Elle ne l'enivra point. Il aima constamment celle à qui il devait sa fortune. Aussi longtemps qu'elle vécut, il résista à la loi de son pays qui lui permettait d'épouser plusieurs femmes. La prospérité ne changea point son coeur. Halima, sa nourrice vint lui exposer sa pauvreté. Il en fut attendri et sollicita pour elle la bienfaisance de Cadige qui lui donna un troupeau de quarante brebis. Halima s'en retourna joyeuse au désert des Saadites.
Ici l'histoire se tait. Quinze années de la vie de Mahomet sont couvertes d'un voile et reposent sous le silence. On ignore ce qu'il fit depuis vingt-cinq ans jusqu'à quarante. Abul-Feda, seul, nous dit un mot ; mais c'est un trait de lumière qui jette un grand jour sur l'histoire. « Dieu, dit-il, lui avait inspiré l'amour de la solitude. Il vivait retiré, et passait tous les ans un mois dans une grotte du mont Hara. »
C'était pendant ces années obscures que le législateur de l'Arabie jetait
les fondements de sa grandeur future. C'était dans le silence de la
retraite qu'il méditait cette religion qui devait soumettre l'Orient. La
dispersion du peuple Hébreu après la ruine de Jérusalem, les guerres de
religion allumées parmi les Grecs, avaient peuplé l'Arabie de Juifs et de
Chrétiens. Il étudia leurs dogmes et joignit à ces connaissances l'histoire
de son pays. L'Église d'Orient était divisée. Une foule de sectes nées de
son sein la déchiraient. Les empereurs, oubliant le soin de leur empire,
mettaient leur gloire à soutenir des questions de théologie, tandis que les
Perses, sous les drapeaux de Cosroës, portaient la flamme et le fer aux
portes de Constantinople. Les Arabes, ayant presque perdu l'idée d'un Dieu
unique, étaient replongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Le temple de la Mecque, un des premiers que les hommes aient élevés à la gloire de l'Être
suprême, avait vu souiller son sanctuaire. Ismaël et Abraham y étaient
peints tenant en main les flèches du sort. Trois cents idoles en
entouraient l'enceinte. Tel était l'état de l'Orient, lorsque Mahomet
songeait à y établir l'islamisme, et à rassembler sous une même loi les
Arabes divisés. Le conducteur des Israélites leur avait apporté le
Pentateuque. Le rédempteur des hommes leur avait enseigné l'Évangile.
Mahomet voulut paraître avec un livre divin aux yeux de sa nation. Il se
mit à composer le Koran. Connaissant le génie ardent des Arabes, il chercha
plutôt à les séduire par les grâces du style, à les étonner par la
magnificence des images, qu'à les persuader par la force du raisonnement.
Un trait de politique, auquel il dut principalement ses succès, fut de ne
donner le Koran que par versets, et dans l'espace de vingt-trois ans.*
* Le Koran fut publié dans l'espace de vingt-trois ans, partie à la Mecque,
partie à Médine. Les versets furent écrits sur des feuilles de palmier ou
sur du parchemin. Aussitôt qu'ils étaient révélés les disciples les apprenaient par coeur et les déposaient dans un coffre. Après la mort de Mahomet,
Abubecr les recueillit en volume. Mais il ne se soucia pas. d'arranger les
chapitres suivant la date des temps où ils avaient paru : il plaça les plus
longs à la tête du recueil et ainsi de suite.
Cette sage précaution le rendit maitre des oracles du ciel, et il le faisait parler suivant les circonstances. Quinze années furent employées à jeter les fondements de son système religieux. Il fallait le produire au grand jour, et surtout cacher la main qui attachait au ciel la chaîne des mortels. Il feignit de ne savoir ni lire ni écrire, et, comptant sur son éloquence naturelle, sur un génie fécond qui ne le trompa jamais, il prit le ton imposant de prophète. Numa se faisait instruire par la nymphe Égérie ; Mahomet choisit pour maître l'archange Gabriel.
Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda : 6203
Depuis la naissance de J.-C. : 618
Avant l'hégire : 13
De Mahomet : 40
Le législateur de l'Arabie avait atteint sa quarantième année ; le moment
qu'il avait choisi pour annoncer sa mission était venu. Il se retira,
suivant sa coutume, dans la grotte du mont Hara, accompagné de quelques
domestiques. La nuit qui devait le couvrir de gloire, suivant l'expression
d'Abul-Feda, étant arrivée, Gabriel descendit du Ciel, et lui dit : « Lis ».
« Je ne sais pas lire, » répondit Mahomet. « Lis, ajouta l'Ange, au nom du
Dieu créateur*.
* Le Koran, chapitre XCVI, versets 1 et suivants.
Il forma l'homme en réunissant les sexes.
Lis, au nom du Dieu adorable.
Il apprit à l'homme à se servir de la plume ;
II mit dans son âme le rayon de là science».
Mahomet récita ces versets et s'avança jusqu'au milieu de la montagne. Il entendit une voix céleste qui répétait ces mots : O Mahomet! tu es l'apôtre de Dieu, et je suis Gabriel. Il resta en contemplation jusqu'au moment où l'ange disparut à ses yeux.
Mahomet n'avait point de confident. Il fallait qu'on le crût sur sa parole.
Il s'adressa d'abord à son épouse. Sûr de son coeur, il séduisit facilement
son esprit. Il lui fit le récit de sa vision, et n'oublia aucune des
circonstances glorieuses qui l'accompagnaient. « Ce que vous m'apprenez,
lui dit Cadige, me comble de joie. Cette vision est d'un heureux présage
J'en jure par celui qui tient mon âme dans ses mains, vous serez l'apôtre
de votre nation*. »
* Ahmed ben Joseph.
Dépositaire du secret de Mahomet, elle alla sur-le-champ le confier à Waraca, son parent. Il était versé dans les Écritures, et connaissait les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Il confirma Cadige dans son opinon, et l'assura que Mahomet serait l'apôtre des Arabes. Ce témoignage charma cette femme aimante. Elle ne put s'empêcher de le rapporter à son époux.
Elle fut la première à croire à sa mission, et à embrasser l'islamisme*.
* Le mot islamisme signifie consécration à Dieu.
Mahomet ne fit point d'éclat d'abord. Il suivit pas à pas la route qu'il s'était tracée ; mais il la suivit constamment Après la conversion de Cadige, il jeta les yeux sur Ali. C'était un des fils d'Abutaleb, son oncle. Il s'en était chargé dans un temps où la famine désolait le territoire de la Mecque. Depuis ce moment, il relevait dans sa maison avec des soins paternels. Ayant reconnu dans son élève un caractère impérieux, une imagination ardente, il fortifiait ses dispositions naturelles, et le rendait digne d'être le rival de ses exploits guerriers. La séduction d'un coeur où il régnait par ses bienfaits ne fut pas pénible. Ali crut à la seule parole de Mahomet et jura de sceller de son sang sa croyance. Il n'avait alors, suivant la commune opinion, que onze ans.
Mahomet le voulait point laisser d'incrédule dans l'intérieur de sa maison. Zaïd, fils d'Elharet, son esclave, annonçait des talents. Il se l'attacha par le lien puissant de la religion. Zaïd reconnut avec joie la mission d'un maître de qui il attendait la liberté. Il embrassa l'islamisme, et il fut affranchi.
Abubecr, citoyen puissant de la Mecque, renommé pour sa probité et ses
richesses, lui parut propre à donner du poids à sa nouvelle religion. Il
entreprit sa conversion. Le succès couronna ses efforts. Abubecr* devint
zélé Musulman.
* Abubecr se nommait Abd-el-Caaba (serviteur de la Caaba). Ayant donné sa
fille Aiesha en mariage au prophète, il prit le nom d'Abubecr (le père de
la Vierge).
Ce fut une conquête. Il porta parmi ses amis l'ardeur dont il était embrasé et en subjugua plusieurs. Il amena aux pieds du prophète Otman, fils d'Afan, Aberrhoman, fils d'Hauf ; Saad, fils d'Abu-wacas ; Zobaïr, fils d'Elawam ; et Telha, fils d'Abid-Allah. Tous crurent et firent profession de l'islamisme. Tels furent les premiers prosélytes de la religion mahométane. Plusieurs autres suivirent leur exemple. Mahomet eut la joie de voir se ranger sous ses drapeaux, Abu-Obeïda ; Saïd, fils de Zeïd ; Abd-Allah, fils de Macoud ; et Amer, fils d'Iaser. Jusque-là le nombre de ses disciples n'était pas considérable ; mais leur naissance, leurs richesses, et les talents de plusieurs d'entre eux, firent naître dans son coeur de flatteuses espérances. Trop faible pour paraître au grand jour, il résolut de ne se manifester qu'aux croyants. Il s'occupa à les instruire et à les affermir dans leur foi. Pendant trois ans encore, il couvrit des ombres du mystère, et sa doctrine, et ses vastes desseins. Lorsqu'il crut pouvoir compter sur l'obéissance aveugle des nouveaux convertis, il annonça une grande révélation. Gabriel lui apparut et lui commanda de prêcher ses proches, et de les exhorter à se faire musulmans. Il appelle Ali, et lui dit : « Prépare-nous un festin. Apprête un agneau rôti. Fais remplir un grand vase de lait. Invite les enfants d'Abd-el-Motalleb, II est temps que je leur déclare les volontés du ciel. »
Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda : 6207
Depuis la naissance de J.-C. : 622
Avant l'hégire : 9
De Mahomet : 44
Ali obéit. Les convives se trouvèrent au nombre de quarante, tous parents
d'Abutaleb. Tous furent rassasiés. Le repas fini, Mahomet voulut les
entretenir ; il commençait à leur parler de sa nouvelle doctrine,
lorsqu'Abulahab, peu satisfait de cette réception, l'interrompit : « C'est
trop longtemps retenir vos hôtes, lui dit-il malignement ; n'abusez point
de leur complaisance. » A ces mots l'assemblée se sépara. Ce contre-temps
ne découragea point Mahomet : « Avez-vous vu, dit-il, comme Abulahab m'a
coupé la parole? Mais préparez un semblable repas pour demain, et invitez
les mêmes convives. » Ali exécuta ces ordres. La famille d'Abd-el-Motalleb
se rendit à l'invitation. A peine le repas fini, Mahomet leur parla en ces
termes : « Jamais mortel n'offrit à sa nation un bien aussi précieux que
celui que je vous apporte. Je vous offre le bonheur dans ce monde, et la
félicité dans le ciel. Dieu m'a commandé de vous appeler à lui. Qui de vous
partagera mon emploi et sera mon visir* ?
* Visir signifie conseiller. Ali fut le premier qui porta ce titre.
Qui de vous veut être mon frère, mon lieutenant et mon calife* ? »
* Calife veut dire successeur. C'est le titre que prirent ceux qui succédèrent à Mahomet. Ali, malgré son adoption, n'obtint le titre de calife
qu'après Abubecr, Omar et Otman.
Les convives étonnés gardaient le silence. Aucun d'eux n'osait se déclarer.
Ali indigné le leva, et dit : « O prophète ! ce sera moi. Je partagerai tes
travaux, j'arracherai les yeux de tes ennemis, je leur brisera les dents et
leur fendrai la poitrine*».
* Abul-Feda.
Ce zèle peu mesuré ne déplut point à Mahomet. Il embrassa Ali, et dit, en présence de ses parents : « Voilà mon frère, mon lieutenant et mon calife. Écoutez-le et lui obéissez ». Toute l'assemblée, éclatant de rire, tourna les yeux vers Abutaleb. « C'est à toi désormais, s'écria-t-on, à recevoir les ordres de ton fils, et à lui prêter obéissance.»
Ce début peu favorable n'arrêta pas le nouvel apôtre. Inébranlable dans ses desseins, il marcha d'un pas ferme à leur exécution. Il continua d'exhorter ses parents et ses amis à embrasser l'islamisme. Il tonnait contre l'idolâtrie, et la foudroyait de son éloquence victorieuse. Le peuple trembla pour ses dieux. Les grands craignirent pour leur puissance. La haine fut le fruit de son zèle. Toute sa famille l'abandonna Ses disciples seuls lui restèrent fidèles.
Abutaleb soutenait en secret les intérêts d'un neveu qui lui était cher.
Les chefs des Coreïshites vinrent le trouver. Oiba, Abusofian, Abugehel et
quelques autres choisis parmi les principaux de la tribu, lui parlèrent en
ces termes. « O Abutaleb le fils de ton frère couvre nos dieux d'opprobre.
Il accuse nos sages vieillards d'ignorance, et soutient que nos pères ont
vécu dans l'erreur. Arrête ses écarts. Réprime son orgueil de peur que te
discorde ne vienne troubler la paix où nous vivons*».
* Abul-Feda.
Abutaleb parut touché de ces plaintes. Il parla avec douceur aux députés, et promit de mettre un frein à la violence de son neveu.
Ses représentations furent vaines. Mahomet n'en déclama qu'avec plus de
force contre l'idolâtrie. Il démontra la vanité des idoles, et l'absurdité
de leurs adorateurs. Ses discours étaient semés de traits de lumière qui
portaient le jour à travers les ténèbres dont le peuple était environné.
Les Coreïshites en furent alarmés. Ils craignirent de voir abolir un culte
dont ils étaient les soutiens. L'autorité dont ils jouissaient, à l'abri
des autels, leur parut ébranlée. Ils se réunirent pour écraser celui qui en
sapait les fondements. Leurs chefs vinrent une seconde fois trouver
Abutaleb, et lui tinrent ce discours : « Si tu n'imposes pas silence au
fils de ton frère, si tu ne réprimes pas son zèle audacieux, nous allons
prendre les armes pour la défense de notre religion. Les liens du sang ne
nous retiendront plus ; nous verrons de quel côté se déclarera la
victoire.» Abutaleb, effrayé de ces menaces, se hâta d'en faire part à
Mahomet*.
* Abul-Feda.
Il en reçut cette fière réponse : « O mon oncle ! quand les Coreïshites armeraient contre moi le soleil et la lune, quand je verrais ces deux astres, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, je n'en serais pas moins inébranlable dans ma résolution. » Abutaleb, convaincu que les promesses et les menaces n'avaient aucun empire sur une âme aussi ferme, ne put s'empêcher de lui dire : « Que dois-je répondre aux Coreïshites? Pour moi, quoique je désapprouve votre conduite, je sens bien que je ne vous abandonnerai jamais, quelque parti que prennent vos ennemis ».
Cependant la tribu, s'étant assemblée, prononça l'exil contre tous ceux qui avaient embrassé l'islamisme. Le crédit d'Abutaleb couvrit Mahomet pour un temps et l'empêcha d'être enveloppé dans la proscription générale.
Le hasard fournit à son parti un soutien puissant. Il s'était retiré dans
un château situé sur le mont Safa. Abugehel*, l'y ayant rencontré,
l'accabla d'injures.
* Son nom propre était Amrou. La haine qu'il voua à Mahomet le fit appeler
Abugehel (le père de la folie).
Mahomet garda le silence. Hamza, un des fils d'Abd-el-Motalleb* connu par
sa bravoure, apprit l'insulte faite a son neveu.
* Les fils d'Abd-el-Motalleb étaient : Abutaleb dont le nom propre était
Abdmenaf, Zbaîr, Abd-Allah, père de Mahomet, Elabbas, Hamza, Elharet,
Gehel, Elmacoum, Deraz, Abulahab. Les seuls qui se firent musulmans furent
Elabbas et Hamza.
Il revenait de la chasse, et portait son arc sur ses épaules. Bouillant de
colère il court à la vengeance. Il va droit a l'assemblée des Coreïshites.
Il y aperçoit Abugehel, lève son arc, et lui en décharge un grand coup sur
la tête. « Voila, dit-il, le prix de l'affront que tu as fait à mon neveu ».
Les Maksoumites, s'etant levés précipitamment, se disposaient à repousser
la violence. Hamza, pour les braver, ajouta : « Je vous déclare à tous que
je quitte les autels de vos dieux, et que je me fais musulman ». La
conversion de Hamza fut un triomphe pour Mahomet. Elle éleva l'espoir de
ses partisans, et abaissa l'orgueil des Coreïshites. Ils n'osèrent, pendant
quelque temps, faire éclater publiquement leur haine. Elle n'en devint que
plus dangereuse. Ils tramèrent dans les ténèbres la perte de l'apôtre des
croyants. Ils ne cherchaient qu'un homme assez déterminé pour étouffer dans
le berceau la religion naissante, en immolant son chef. Le féroce Omar
offrit son bras. On encouragea son audace. Il partit, tenant en main l'épée
qu'il devait plonger dans le sein de Mahomet. Il rencontra en chemin Naïm,
qui lui demanda où il allait ainsi armé. Omar ne lui en fit point mystère.
Il lui dléclara son dessein. « A quoi vas-tu t'exposer? lui représenta
Naïm. Si tu commets ce crime, les enfants d'Abdmenaf* ne souffriront pas
que le meurtrier de leur parent foule pus longtemps la terre.
* Voir note précédente.
Que ne vas-tu plutôt trouver ta sur et Saïd son mari? Ils sont musulmans.
» Omar, à cette nouvelle, sentit redoubler son indignation, mais elle
changea d'objet. Il tourna ses pas vers la maison d'Amna sa soeur. On y
lisait le chapitre du Koran, qui a pour titre, T. H. Il entendit réciter
quelques versets et entra. Aussitôt qu'on l'aperçut, on cacha le volume, et
tout le monde garda le silence. « Quel livre lisiez-vous? » demanda-t-il à
sa sur. Elle refusa de le satisfaire. Omar, ne se possédant plus, lui
donna un soufflet, et lui commanda d'obéir. « Vos outrages sont inutiles,
lui répondit Amna. Nous ne pouvons vous accorder ce que vous désirez.
Daignez nous excuser. Ce refus est une loi nécessaire ». Omar, devenu plus
calme, fit de nouvelles instances, et promit de rendre fidèlement le dépôt
qu'on lui confierait. Amna ne résista pas plus longtemps, et lui remit le Koran. Il en lut plusieurs versets, et, l'enthousiasme prenant la place de
la violence, il s'écria : « Que cette doctrine est sublime ! Combien je la
révère ! je brûle d'embrasser l'islamisme. Où est Mahomet?» - «Au château de
Safa*. »
* Abul-Feda.
C'était là qu'il s'était retiré pour éviter la persécution des Coreïshites.
Environ quarante fidèles tant hommes que femmes, rassemblés autour de lui,
s'instruisaient dans la nouvelle religion. Hamza, Abubecr et Ali, étaient
de ce nombre. Le nouveau prosélyte s'y fit conduire. Il frappe à la porte.
On ouvre. La vue d'Omar, couvert de ses armes, jeta l'effroi dans
l'assemblée. Mahomet, inaccessible à la crainte, se leva, courut à lui, et
le prenant par le bord de son manteau le pressa d'entrer. « Fils de Kettab,
lui dit-il, avez-vous dessein de rester sous ce portique, jusqu'à ce que le
toit vous tombe sur la tête ? - Je viens, répondit Omar, croire en Dieu et
en son apôtre. » II embrassa l'islamisme, et en devint un des plus zélés
défenseurs. Sa férocité ne s'adoucit point. Il garda son caractère.
Incapable de ménagements, il bravait au milieu même du temple les
Coreïshites assemblés. La désertion d'Omar, un des plus nobles citoyens de
la Mecque, les éclaira sur la ruine prochaine de leur culte. On prit des
mesures violentes pour la prévenir. La persécution devint générale. Trop
faible encore pour défendre sa religion et ses disciples, Mahomet céda aux
circonstances. Il permit à ceux qui n'avaient point de famille de se
retirer dans le royaume d'Abasha*.
* Abasha, autrement l'Abyssinie, a tiré son nom d'Abash, le même que Cush,
fils de Canaan, fils de Ham, fils de Noé.
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De Mahomet : 45
La politique lui dicta ce conseil. C'était se préparer un refuge dans
l'adversité. Douze hommes et quatre femmes prirent ce parti. Les plus
distingués d'entre les transfuges, furent Otman et Rokaïa, son épouse,
fille de Mahomet ; Zobaïr, fils d'Awam; Otman, fils de Matoun; Abd-Allah,
fils de Maçoud ; et Abd-el-Rohman, fils d'Auf. Cette troupe de fugitifs
s'embarqua sur la mer Rouge et passa dans les États du Najashi*.
* El Najashi, mot abyssin, signifie le roi. Ce nom était commun aux
souverains d'Abyssine, comme Pharaon à ceux d'Egypte. C'est de ce nom mal
prononcé que les historiens français ont fait celui de Négus.
Le roi leur fit un accueil favorable. Ils virent bientôt arriver Jafar, fils d'Abutaleb. D'autres transfuges le suivirent, et leur nombre se trouva de quatre-vingt-trois citoyens de la Mecque, et de treize femmes.
Les Coreïshites, pour arrêter ces émigrations, et pour ôter un asile aux
partisans de Mahomet, envoyèrent une ambassade au roi d'Abyssinie. Abd-Allah, fils d'Abourabié, et Amrou, fils d'Elas, furent chargés de lui
porter des présents, et de lui redemander les fugitifs. Ils s'acquittèrent
de leur mission ; mais le prince était prévenu en faveur des Musulmans. Il
avait écouté avec admiration ce que Jafar lui avait raconté de l'apôtre de
l'Arabie. Il renvoya les ambassadeurs avec leurs présents. Ce mauvais
succès ne ralentit point l'animosité des Coreïshites. N'ayant pu faire
périr secrètement Mahomet, entouré de zélateurs qui veillaient sur ses
jours, ils prononcèrent la proscription contre les enfants de Hashem*.
* Les enfants de Hashem formaient la famille la plus distinguée de la tribu
des Coreïshites. Ils possédaient l'intendance du temple de la Mecque.
Mahomet était de cette famille.
Le décret passa au nom de toutes les tribus. Toute alliance, toute communication, leur furent interdites avec le reste des Arabes. Universellement proscrits, leur exil ne devait cesser qu'à l'instant où ils livreraient au ressentiment de la nation le novateur dangereux. L'arrêt écrit sur du parchemin fut affiché dans l'intérieur de la Caaba.
Les descendants de Hashem, tant idolâtres que croyants, ne trouvant plus de sûreté au milieu de leurs concitoyens, se réfugièrent dans le château d'Abutaleb. Ils y trouvèrent un asile. Abulahab, fils de Motalleb, fut le seul de cette famille qui passa du coté des Coreïshites. Les Hashémites demeurèrent enfermés l'espace de trois ans. Les avenues du château d'Abutaleb étant gardées par les ennemis, les exilés étaient obligés d'aller chercher des vivres les armes à la main. Les mois sacrés, où les hostilités sont suspendues, étaient le seul temps où ils jouissaient de quelque liberté. Leur exil durait encore, lorsque le bruit se répandit, en Abyssinie, que les Mecquois avaient embrassé l'islamisme.
A l'instant trente-trois des fugitifs s'embarquèrent et passèrent en Arabie. A peine descendus sur le rivage, ils connurent la fausseté de cette nouvelle, et se rembarquèrent sur-le-champ. Otman, fils d'Afan, Elzobaïr, fils d'Awan, et Otman, fils de Matoun, osèrent seuls pénétrer jusqu'à la Mecque.
Les hostilités continuaient entre les deux partis. On en venait souvent aux
mains avec des succès différents. Un événement imprévu suspendit les
discordes civiles. Le diplôme dicté par la vengeance des Coreïshites fut
rongé par les vers. Mahomet l'apprit, et, soit qu'il eût eu part à
l'événement, soit qu'il fût un effet naturel, il sut en tirer parti. « Mon
oncle, dit-il à Abutaleb, le ciel a donné la victoire à un ver sur le
décret des Coreïshites*.
* Abul-Feda; Jannab.
Tout ce que l'injustice et la violence avaient enfanté vient d'être
anéanti. Le nom seul de Dieu a été respecté* ».
* La formule du diplôme commençait par ces mots : En ton nom, ô Dieu! Ces
paroles seules demeurèrent en leur entier ; tout le reste fut rongé.
Abutaleb alla trouver les Coreïshites, et leur raconta ce qui était arrivé. « Si le fait est vrai, ajouta-t-il, éteignez le feu de vos haines ; levez l'anathème lancé contre nous. Si c'est une imposture, je consens à vous livrer mon neveu.» La condition fut acceptée. On se rendit au temple. Tout était conforme au rapport d'Abutaleb. La loi qui proscrivait les Hashémites fut abrogée. Rendus à la société, ils jouirent de leurs droits comme auparavant.
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L'abrogation de l'arrêt des Coreïshites avait suspendu les hostilités sans éteindre l'animosité qui subsistait entre les deux partis. Si Mahomet goûtait quelque repos, il le devait au crédit d'Abutaleb. La mort lui enleva cet appui. Lorsqu'il était sur le point d'expirer, Mahomet voulut profiter d'un moment de faiblesse, pour lui faire prononcer la profession de foi des Musulmans : II n'y a qu'un Dieu et Mahomet est son prophète ; mais le vieillard conserva assez de force d'âme pour lui répondre en ces mots : « Fils de mon frère, je me rendrais volontiers à vos désirs, si je ne craignais le déshonneur ; mais je ne veux pas laisser croire aux Coreïshites, que la peur de la mort m'a rendu musulman ». C'est ainsi qu'Abutaleb, âgé de plus de quatre-vingts ans, finit sa carrière. Mahomet déplorait encore sa mort, lorsque Cadige lui fut enlevée. Il lui était attaché par l'amour et la reconnaissance. Il la pleura. Cette double perte fut pour lui le signal des disgrâces. Les inimitiés se réveillèrent. Les Coreïshites, n'ayant plus rien à ménager, devinrent plus ardents à le tourmenter. Il se vit entouré de persécuteurs. Abulahab, Elhakem et Otba qui avaient été ses amis, ne perdaient aucune occasion de lui nuire. Ils l'insultaient à sa table; ils l'insultaient lorsqu'il priait ; partout ils se déclaraient ses ennemis. II s'en plaint en ces mots dans le Koran :
« Que penser de celui qui trouble
Le serviteur de Dieu lorsqu'il prie,
Lorsqu'il accomplit l'ordre du Ciel,
Lorsqu'il recommande la piété*.»
* Le Koran, ch. XCVI, versets 9 et suivants.
En butte à tous ces traits, Mahomet quitta sa patrie. Il tourna ses pas
vers Taïef. Cette ville, située dans les montagnes, à vingt lieues à
l'orient de la Mecque, réunissait plusieurs avantages. C'était une place
forte, habitée par une tribu puissante et belliqueuse. Son territoire était
fertile. Ces raisons le déterminèrent à y chercher un refuge. Espérant que
les Takifites recevraient plus volontiers sa nouvelle doctrine, il se
rendit à leur assemblée. Elle était composée des plus nobles citoyens.
Parmi eux, on distinguait Maçoud et Habib, deux fils d'Amrou. Il leur
adressa la parole. Après leur avoir représenté l'absurdité de l'idolâtrie;
après leur avoir offert un tableau magnifique de la puissance du Dieu
unique qu'il adorait ; après leur avoir peint les merveilles de sa création*, il ajouta : « Je suis le messager de ce Dieu, et il m'a chargé de
vous prêcher l'islamisme ».
* Abul-Feda.
« Si Dieu voulait nous convertir, lui dit froidement un des assistants, tu ne serais certainement pas l'apôtre qu'il eût choisi. - Pour moi, continua un autre, je ne combattrai point tes arguments, car si tu es véritablement l'apôtre de Dieu, ton caractère est trop auguste pour qu'un mortel ose disputer contre toi ; et si tu es un imposteur, tu ne mérites pas que je te réponde ! » Mahomet garda le silence, et sortit de l'assemblée. Quelques Takifites, plus raisonnables, lui firent un meilleur accueil ; mais le peuple, dont il avait combattu les divinités, se déchaîna contre lui, et il fut chassé de la ville. « Dieu suprême, s'écria-t-il en quittant Taïef, les insensés vont t'attribuer ma faiblesse, l'impuissance de mon zèle, et l'opprobre dont ils m'ont couvert. O toi dont la miséricorde est sans bornes ! tu es le seigneur des faibles, tu es mon seigneur. Que ta colère n'éclate pas contre moi, si l'homme superbe a dédaigné de m'entendre ! » II retourna à la Mecque, où il arriva le 23 du mois Elcaada.
Ces disgrâces ne lassaient point sa constance. Elle était au-dessus des
revers. On célébrait les fêtes du pèlerinage*.
* Le pèlerinage de la Mecque était établi longtemps avant Mahomet. Les
Arabes y venaient célébrer la mémoire d'Abraham et d'Ismaël. Ce n'était
qu'un usage ; le législateur en fit un précepte.
Ces solennités attiraient à la Mecque un grand concours de peuple. Mahomet
employait ce temps à prêcher contre l'idolâtrie. Sur les chemins, dans les
places publiques, partout il élevait sa voix contre les faux dieux. «
Enfants de telle tribu, criait-il aux diverses familles arabes, je suis
l'apôtre de Dieu* ; il vous commande de l'adorer, de ne point lui donner
d'égal, de retrancher de son culte tout ce qui n'est pas lui, de croire à
ma mission, et d'en attester la vérité ».
* Abul-Feda.
Cette hardiesse avec laquelle il osait combattre les idoles au milieu de
leurs adorateurs, mettait ses jours en danger ; mais la mort n'effraie
point l'ambitieux. Cependant il s'adressait plus volontiers aux tribus
étrangères qu'aux citoyens de la Mecque. Un jour qu'il était sur une
colline nommée Acaba*, il rencontra six habitants d'Yatreb qui conversaient
ensemble.
* Acaba est le nom d'une colline à peu de distance de la Mecque. Les
enfants de Tafr y avaient une maison de campagne où Mahomet se retirait
souvent. (Abul-Feda)
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De Mahomet : 51
Il s'approcha d'eux, et prit part à la conversation. La grâce avec laquelle il s'énonçait charma les étrangers. Il reconnurent le langage poli, l'urbanité d'un Coreïshite. Ils l'écoutèrent avec attention. Mahomet, s'apercevant de l'impression qu'il faisait sur eux, voulut achever de les convaincre.
Il leur récita quelques versets du Koran, où il fait des peintures brillantes de la puissance divine, et où il invite tous les humains à embrasser le culte du seul dieu de l'univers. Les étrangers, frappés d'admiration, se soumirent au joug de l'islamisme, et crurent à la mission de Mahomet. L'enthousiasme qu'il leur avait inspiré ne s'effaça point. De retour à Médine, ils devinrent les apôtres de la nouvelle doctrine, et la prêchèrent à leurs concitoyens. La ville était partagée entre les Awasites et les Cazregites. Les nouveaux convertis étaient de cette dernière tribu. Liés avec les Coraïdites et les Nadirites, deux tribus juives qui occupaient des places fortes aux environs de Médine, ils leur avaient souvent entendu parler d'un prophète, qui devait soumettre à son empire toutes les nations de la terre. Sachant avec quelle ardeur les Juifs désiraient sa venue, et ayant cru trouver dans Mahomet cet envoyé du ciel, ils s'étaient hâtés d'embrasser sa religion, afin de mériter ses faveurs. Ainsi Mahomet dut ce premier succès, autant à la politique qu'à son éloquence.
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De Mahomet : 52
L'histoire place un an avant l'hégire le fameux voyage nocturne de Mahomet.
Les plus graves historiens, ceux dont l'autorité doit faire loi, le
regardent comme une vision. Mahomet l'imagina, pour donner du poids à la
nouvelle manière de prier qu'il avait établie. Nous allons en donner la
narration abrégée, d'après Elbokar et Abuhoreïra*.
* Abul-Feda.
« J'étais couché, dit Mahomet, entre les collines Safa et Merva*, lorsque
Gabriel, s'approchant de moi, m'éveilla**.
* Ces deux collines sont situées prés de la Mecque.
** Ahmed ben Joseph, Hist.» ch. XL.
Il conduisait avec lui Elborak*, jument d'un gris argenté, et si vite, que
l'oeil avait peine à le suivre dans son vol.
* Elborak signifie étincelant.
Me l'ayant confiée, il me commanda de monter; j'obéis. Nous partîmes. Dans un instant nous fûmes aux portes de Jérusalem. Elborak s'arrêta. Je descendis, et l'attachai aux anneaux où les prophètes avaient coutume d'attacher leurs montures.
En entrant dans le temple, je rencontrai Abraham, Moïse, Jésus. Je fis la prière avec eux. Lorsqu'elle fut finie, je remontai sur Elborak, et nous continuâmes notre route. Nous parcourûmes avec la promptitude de l'éclair l'immense étendue des airs. Arrivés au premier ciel, Gabriel frappa à la porte. « Qui est là? demanda-t-on. - Gabriel. - Quel est ton compagnon? - Mahomet. - A-t-il reçu sa mission? - II l'a reçue. - Qu'il soit le bienvenu ! » A ces mots la porte s'ouvrit et nous entrâmes. « Voilà ton père Adam, me dit Gabriel ; va le saluer. » Je saluai Adam, et il me rendit le salut. « Le ciel, ajouta-t-il, accomplisse tes voeux, ô mon fils honoré ! ô le plus grand des prophètes ! ».
« Nous partîmes. Je suivais mon guide à travers l'immensité de l'espace. Nous arrivâmes au second ciel, Gabriel frappa à la porte. « Qui est là? demanda-t-on. - Gabriel. - Quel est ton compagnon? - Mahomet. - A-t-il reçu sa mission? - II l'a reçue. - Qu'il soit le bienvenu. » La porte s'ouvrit, et nous entrâmes. Je rencontrai Jésus et Jean. Je les saluai, et ils me rendirent le salut. « Bonheur î ajoutèrent-ils, à notre frère honoré, au plus grand des prophètes. »
Mahomet, toujours volant sur Elborak, toujours conduit par Gabriel, parcourut toutes les sphères célestes avec les mêmes cérémonies. Au troisième ciel, il fut complimenté par Joseph ; au quatrième par Henoc ; au cinquième, par Aaron ; au sixième, par Moïse ; au septième, il salua Abraham et reçut ses félicitations. De là il franchit une vaste étendue des cieux, et pénétra jusqu'au Lotos qui termine le jardin de délices. Les esprits célestes ne peuvent passer au-delà. Cet arbre est si immense, qu'un seul de ses fruits nourrirait pendant un jour toutes les créatures de la terre. Du pied de cet arbre sortent quatre fleuves, que l'imagination des Orientaux s'est plu à embellir. Mahomet, après avoir parcouru toutes les beautés du séjour de délices, alla visiter la maison de l'adoration, où les esprits célestes vont en pèlerinage. Soixante-dix mille anges y rendent chaque jour leurs hommages à l'Éternel. Les mêmes n'y entrent jamais deux fois. Ce temple, bâti d'hyacinthes rouges, est entouré d'une multitude de lampes qui brûlent sans cesse. Après que Mahomet y eut fait sa prière, on lui présenta trois coupes remplies, l'une de vin, l'autre de lait, et la troisième de miel. Il choisit celle qui était remplie de lait. Gabriel le félicitant sur son choîx, lui dit qu'il était d'un heureux présage pour sa nation.
Après qu'il eut traversé des cieux d'une vaste étendue, des océans de lumière, il s'approcha du trône de Dieu, qui lui commanda de faire cinquante fois la prière par jour. Descendu au ciel de Moïse, il lui fit part de l'ordre qu'il avait reçu. « Retourne vers le Seigneur, lui dit le conducteur des Hébreux, prie-le d'adoucir le précepte, jamais ton peuple ne pourra l'accomplir. » Mahomet remonta vers le Très-Haut et le pria de dminuer le nombre des prières. Il fut réduit à quarante. Moïse, engagea Mahomet à de nouvelles instances. Dieu diminua encore de dix, le nombre des prières. Enfin, après des messages plusieurs fois réitérés par le conseil de Moïse, le nombre des prières fut réduit à cinq. Le prophète consolé fit ses adieux au conducteur des Israélites, et reprit son vol vers la terre. Elborak le déposa au lieu où elle l'avait pris quelques heures auparavant.
Les docteurs mahométans ont écrit des volumes sur le voyage nocturne. Livrés au délire d'une imagination exaltée, ils en ont fait des peintures extravagantes. Parmi quelques traits sublimes, et qui eussent fait honneur au pinceau de Milton, ils ont mêlé une foule de tableaux gigantesques et de contes puérils. Nous nous sommes borné au récit que Mahomet, si l'on en croit quelques historiens, fit lui-même à ses concitoyens. Il n'eut pas le succès qu'il en attendait. Les Coreïshites n'étaient pas faciles à persuader. Ils se moquèrent d'un visionnaire qui voulait être cru sur sa parole. Ses disciples murmurèrent pour la première fois. Quelques-uns même, ne pouvant résister aux traits du ridicule lancés de toutes parts, doutèrent de leur prophète, et retournèrent à l'idolâtrie. Les autres étaient ébranlés ; Mahomet trouva le moyen de les raffermir dans leur croyance. Abubecr, dont le témoignage était d'un grand poids, donna de l'authenticité au voyage nocturne, en assurant qu'il y croyait, et qu'il en attestait la vérité. Ce témoignage calma les rumeurs, et laissa le temps au prophète de reprendre, sur les esprits, l'empire qu'une indiscrétion avait manqué de détruire. Abubecr mérita le surnom glorieux d'Elseddick, le témoin fidèle.
Tandis qu'on disputait à la Mecque sur la vision de Mahomet, Médine retentissait de ses louanges. Le zèle des nouveaux convertis y avait fait des prosélytes. Douze fidèles en partirent, et vinrent le trouver au château d'Acaba. Ils le reconnurent pour leur chef, et lui prêtèrent serment d'obéissance et de fidélité.
Ils jurèrent qu'ils ne donneraient point d'égal à Dieu, qu'ils éviteraient
le vol et la fornication, qu'ils ne tueraient point leurs propres enfants*.
* Les Arabes tuaient leurs enfants pour les soustraire à la pauvreté ; ils
les immolaient aussi aux autels de leurs dieux pour les rendre propices.
Mahomet abolit ces usages barbares.
Ce serment fut nommé le serment des femmes, parce qu'elles en prêtaient un semblable, et qu'il n'engageait point à prendre les armes pour la guerre sacrée.
Reconnu chef suprême de la religion, Mahomet renvoya les auxiliaires à
Médine*.
* Les habitants de Médine, qui embrassèrent l'islamisme, qui prêtèrent
serment d'obéissance à Mahomet, et s'enrôlèrent sous ses étendards, furent
nommés Elansar, les auxiliaires.
Mosaab, disciple fervent, fut chargé de les accompagner et de les instruire. Il devait leur enseigner les cérémonies religieuses du nouveau culte, et leur lire le Koran. Il s'acquitta avec ferveur de cet emploi. A son arrivée, Açad, un des six premiers Cazregites qui avaient cru à la mission de Mahomet, alla le recevoir, et lui fit accepter un appartement dans sa maison. Osaïd, seigneur arabe, craignant qu'on ne tramât quelque complot contre la patrie, vint les trouver. Il les aborda la lance à la main, et leur dit : « Quel dessein vous amene ici? Êtes-vous venus reconnaître l'état de nos forces? Quittez les murs de Médine, et si vos jours vous sont chers, partez promptement. » « Asseyez-vous, lui répondit froidement Mosaab, et écoutez. » II prit le Koran, lui lut quelques versets, et lui exposa les principes fondamentaux de l'islamisme. Osaïd trouva la doctrine admirable, et se fit musulman. Intimement lié avec Saad, prince des Awasiles, il va le trouver, lui vante la nouvelle doctrine, et le conduit chez Açad, son parent. « Prince, lui dit celui-ci, si les liens du sang n'étaient des titres auprès de vous, je ne souffrirais pas qu'on vous entretînt dans ma maison d'une affaire qui peut vous être désagréable. - Seigneur, ajouta Mosaab, daignez m'entendre, si ma proposition vous agrée, je continuerai ; si elle vous déplaît, je m'arrête sur-le-champ. » Alors l'habile ministre prenant le Koran, lut les passages les plus propres à faire impression sur l'esprit de Saad : il réussit au gré de ses désirs. Le prince des Awasites devint croyant.
Nouvel enthousiaste, il se rendit à l'assemblée où se trouvaient les principaux de sa tribu ; il leur parla avec admiration du culte d'un dieu unique ; il leur vanta le bonheur de devenir ses adorateurs, et fit passer dans tous les curs son zèle et sa croyance. Le peuple, incapable de résister à l'exemple de ses chefs, se laissa entraîner. Aussitôt que les premiers de Médine eurent courbé leurs têtes sous le joug du Mahométisme, semblable à un vaste incendie favorisé par le souffle des vents, il embrasa toute la ville. La seule famille d'Ommin, fils de Seïd, résista à l'empire de la nouveauté, et conserva ses dieux.
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Mosaab ne laissa point son ouvrage imparfait. Pour affermir ses prosélytes
dans la foi, il les amena aux pieds de leur apôtre. Accompagné de soixante-trois des plus considérables, il se rendit à la Mecque pendant les fêtes du
pèlerinage. Il fit savoir à Mahomet que la nuit d'après l'immolation des
victimes, ils iraient le trouver au château d'Acaba où il s'était retiré.
Mahomet les reçut à bras ouverts. Elabbas, son oncle, était encore
idolâtre, mais le zèle pour sa religion n'avait point étouffé dans son coeur
la voix de la nature. Connaissant le motif qui amenait les nouveaux
disciples, il leur parla en ces termes : « Citoyens de Médine, vous savez
quel est Mahomet. Sa naissance vous est connue. Nous l'avons séparé du
peuple à cause de ses opinions. Rien de plus avantageux pour lui que votre
accueil gracieux ; rien de plus favorable que l'asile que vous venez lui
offrir. Si vos invitations sont sincères, soyez fidèles à vos engagements.
Défendez votre foi les armes à la main. Arrachez votre apôtre à la haine de
ses ennemis. Mais si vous devez être parjures, éloignez-le de vous, et ne
l'accueillez pas pour le trahir. » Les auxiliaires répondirent : « Nous
avons entendu, et nous serons fidèles à notre pacte ». Le silence régnait
dans l'assemblée. Mahomet, pour disposer les esprits à la cérémonie qui
devait s'opérer, fit lire un chapitre du Koran propre à la circonstance.
Lorsque la lecture fut finie, il se leva et dit : « Je vous prête serment,
et je vous promets de ne vous abandonner jamais, à condition que vous me
défendrez contre mes ennemis avec la même ardeur que vous défendez vos
femmes et vos enfants. - Si nous mourons en combattant pour toi,
demandèrent les disciples, quelle sera notre récompense? -Le paradis,
répondit Mahomet.-Étends ta main », ajoutèrent-ils ; et il étendit sa main.
Alors ils prêtèrent serment d'obéissance, et ils promirent de mourir plutôt
que d'être parjures à Dieu et à son apôtre. Le ciel confirma ces promesses.
« La récompense de ceux qui mourront pour la foi ne périra point. Dieu sera
leur guide ; il rectifiera leur intention, et les introduira dans le jardin
de délices dont il leur a fait la peinture* ».
* Le Koran, ch. XLVII, versets 5, 6, 7.
Et dans un autre endroit : « Dieu a acheté la vie et les biens des fidèles.
Le paradis en est le prix... Réjouissez-vous de votre pacte. Il est le
sceau de votre bonheur*. »
* Le Koran, ch. IX, verset 112.
L'inauguration finie, Mahomet voulut établir la paix parmi ses disciples.
Médine était partagée entre les Awasites et les Cazregites. Ces deux tribus
descendaient d'un même père. Cette origine commune n'empêchait pas qu'elles
fussent souvent divisées par des guerres civiles. Le prophète permit à ses
prosélytes de parler et d'exposer leurs plaintes mutuelles. Il éteignit les
anciennes inimitiés, et prêcha l'union et la concorde. Ensuite il leur
ordonna de choisir douze princes d'entre eux pour veiller sur le peuple.
Neuf Cazregites et trois Awasites furent élus*.
* Ebn Ishac nous a conservé les noms de ces douze apôtres de l'islamisme.
Les Cazregites : Açad, Saad, fils d'EIrabe, Abd-Allah, fils de Rowaba,
Rabé, Elbera, Abd-Allah, fils d'Omar, Obada, Saad, fils d'Obada, Elmondar;
les Awasites : Osaïd, Saad, fils de Khoutama, Rafaé.
« Je vous établis, leur dit-il, les répondants du peuple avec la même puissance qu'eurent les disciples de Jésus, et moi je suis le répondant et le chef de tous les vrais croyants. » Lorsqu'il eut ainsi pourvu aux soins de la religion, il renvoya les auxiliaires à Médine. Il ordonna à tous les Musulmans de s'y retirer. Il y fit conduire sa famille, et n'ayant plus à craindre que pour ses jours, il rentra dans les murs de la Mecque, accompagné seulement d'Abubecr et d'Ali.
Jusqu'à présent nous avons vu Mahomet, luttant contre l'adversité, opposer aux invectives de ses ennemis le silence ; à leurs décrets violents, la fermeté ; à leurs trames, la prudence ; et continuer, malgré leurs clameurs, à faire des prosélytes. Nous l'avons vu soumettre à l'islamisme les princes des tribus, gagner par ses émissaires l'esprit du roi d'Abyssinie, et se préparer par son adresse un asile à Médine.
Jusqu'ici il n'a paru que derrière un voile. Proscrit à la Mecque, chassé
de Taïef, environné d'ennemis puissants, il était forcé de couvrir sa
marche de ténèbres. Bientôt il se montrera sur un plus grand théâtre. Aussi
longtemps qu'il se crut trop faible pour paraître au grand jour, il
n'imposa point à ses sectateurs la loi de prendre les armes. A peine put-il
compter sur des succès, qu'il fit descendre du ciel l'ordre de combattre
les idolâtres, et l'obligation de le défendre jusqu'à la mort. C'était à
travers mille écueils qu'il était parvenu au point de pouvoir tourner
contre ses ennemis leur haine et leurs complots. Il profita de la
circonstance. En rentrant à la Mecque il risquait sa tête ; mais s'il
échappait au fer de ses ennemis, il était sûr d'être reçu en triomphe à
Médine, et devenait maître de la vengeance. Il ne balança pas à prendre ce
parti dangereux. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Coreïshites savaient ses
liaisons avec les habitants de Médine. La fuite de ses disciples et de ses
proches les avait instruits sur ses desseins. Reçu à Médine, il pouvait
armer contre eux deux tribus puissantes. Cette crainte leur fit prendre un
parti violent. Ils résolurent d'étouffer l'ennemi de leurs dieux et de leur
puissance. On s'assembla. On tint conseil. Tous, d'une voix, conclurent à
la mort. Afin de ne pas attirer sur eux l'inimitié de la famille redoutable
des Hashémites, il fut décidé qu'on choisirait un homme de chaque tribu, et
que tous ensemble poignarderaient le coupable. L'exécution de l'arrêt
sanglant fut remise à la nuit suivante. Mahomet, instruit du sort dont il
était menacé, en fit part au généreux Ali. Il lui confia un dépôt précieux,
avec l'ordre de ne le rendre qu'à son maître. Il lui commanda de coucher
dans son lit revêtu de son manteau vert et sortit. Ayant trompé la
vigilance de ses assassins, il se rendit à la maison d'Abubecr. « Le moment
est venu, lui dit Mahomet ; il faut fuir. Le ciel l'ordonne. - Suivrai-je
vos pas? - Suis-moi. » Ils partirent, ayant pour guide un jeune idolâtre
nommé Abd-Allah. Les ténèbres favorisèrent leur fuite*.
* Cette époque, si célèbre parmi les Mahométans, est nommé Hégire, du mot
arabe Hejara, qui signifie fuite. C'est l'ère des Orientaux ; c'est d'elle
qu'ils datent leurs événements. Elle arriva la douzième année de l'empire
d'Héraclius. (Abul-Feda, au chapitre des empereurs romains ; Abul-Faraf, au
livre de la démonstration ; Théophanes, dans sa Chronologie).
Cependant les assassins avaient entouré la maison du proscrit. Chacun
d'eux, le poignard à la main, n'attendait, pour frapper, que l'instant où
il serait livré au sommeil. N'ayant aperçu qu'Ali revêtu du manteau vert de
Mahomet, ils attendirent le matin, afin de ne pas confondre l'innocent avec
le coupable. Ils se croyaient sûrs de leur victime. Le jour éclaira leur
erreur. Ils s'aperçurent que Mahomet s'était échappé ; et, comme ils
n'avaient pas ordre de verser le sang d'Ali, ils le laissèrent pour courir
après leur proie. Ils se répandirent sur le chemin de Médine ; mais
Mahomet, ayant prévu qu'il serait poursuivi, avait pris une route
détournée. Retiré dans une caverne du mont Thorr, située au midi de la Mecque, il y resta trois jours, pour laisser passer la première ardeur des
conjurés. Il en partit le quatrième, et, suivant les côtes de la mer Rouge,
il marcha vers Médine à grandes journées ; Abubecr et Abd-Allah étaient les
seuls compagnons de sa fuite. Soraka, fis de Malec, un des meilleurs
écuyers de l'Arabie, suivi d'une troupe d'élite, atteignit les fugitifs. Il
avait devancé ses gens, et courait, la lance à la main, sur Mahomet. «
Apôtre de Dieu ! s'écria Abubecr, voici le persécuteur. - Ne crains rien,
lui dit Mahomet, Dieu est avec nous. » Puis se tournant tout à coup vers
son ennemi, il lui cria : Soraka ! A ce cri, le cheval effrayé se renverse
par terre ; le cavalier étourdi de la chute, croit voir du prodige dans un
événement tout naturel, il demande grâce, et conjure l'apôtre des croyants
d'implorer le ciel pour lui. Mahomet prie et Soraka est sauvé. La
générosité l'emporta sur la vengeance. Il arrêta la fureur de ses
satellites et leur commanda de se retirer. Le prophète, si l'on en croit
l'histoire, lui fit cette prédiction : « O Soraka ! quel sera un jour ton
maintien, quelles seront tes pensées, lorsque tes bras seront décorés des
bracelets de Cosroës Parviz?* »
* La quinzième année de l'hégire, les généraux d'Omar ayant remporté une
célèbre victoire sur Yesdegerd, dernier roi de Perse, apportèrent au calife
les bracelets et le diadème de ce malheureux prince. Omar fit appeler
Soraka, qui était alors musulman, et pour lui montrer combien il honorait
sa bravoure, il le revêtit de ces ornements. Ce fut un spectacle amusant de
voir les cheveux gris du guerrier Soraka et ses bras couverts de poil contraster avec l'or, les perles et les diamants. (Jannab.)
Échappé au péril, Mahomet continua sa route, et arriva à Coba, bourg situé près de Médine, un lundi, le 12 du mois Rabié premier. Caltoum, fils de Hadam, le logea dans sa maison. Il y demeura trois jours, et, avant de sortir de Coba, il jeta les fondements d'une mosquée qui fut nommée Eltacoua, la piété. Le vendredi, il fit son entrée à Médine. Le peuple vint en foule au-devant de lui. L'apôtre des Musulmans s'avançait sous un dais de feuillage, porté par ses disciples. Chacun se disputait l'honneur de le loger. Les auxiliaires, surtout, le pressaient d'accepter un appartement dans leurs maisons. Quelques-uns, prenant la bride de son chameau, l'entrainaient vers leur demeure. « Laissez-le aller, leur disait-il, c'est un animal fantasque. » Enfin, le chameau s'arrêta devant l'étable des fils d'Amrou. L'apôtre descendit, et, fendant la foule, alla loger chez Abou Aïoub auxiliaire. Son premier soin fut de consacrer par la religion le lieu où il avait mis pied à terre en entrant à Médine. Il fit venir Moadh, tuteur de Sahal et Sohaïl, à qui ce terrain appartenait, et leur en fit proposer le prix. Les deux orphelins, étant riches, voulurent lui en faire don. Il refusa leur offre, et Abubecr paya la somme dont on était convenu.
Aussitôt qu'il eut acheté ce terrain, il y fit bâtir une mosquée et un hospice pour se loger. Il y travailla lui-même. Son exemple encouragea les Musulmans. Tous voulurent avoir part au saint ouvrage. L'édifice fut achevé dans l'espace de onze mois. Pour s'attacher Abubecr par tous les liens, il avait épousé sa fille Aïesha encore enfant. Son extrême jeunesse ayant fait différer la cérémonie du mariage, il le consomma huit mois après l'hégire, lorsqu'elle n'avait encore que neuf ans. Il fit bâtir à sa jeune épouse une maison à côté de la sienne. Il eut cette attention pour toutes les femmes qu'il épousa dans la suite.
L'amour du plaisir, auquel il sacrifia toute sa vie, ne suspendait point
l'exécution de ses desseins. Un point important occupait son esprit. Il
fallait unir les intérêts divers de ses disciples, éteindre les anciennes
jalousies de tribu, et les faire toutes concourir au même but. Les
Musulmans étaient divisés en deux partis, les Mohagériens* et les
Ansariens**.
* Mohagériens vient de mohagerin, fugitifs. Les Musulmans qui abandonnèrent
la Mecque pour suivre Mahomet furent ainsi nommés.
** Ansariens vient du mot ansar, qui signifie auxiliaire. Les habitants de
Médine qui embrassèrent l'islamisme se firent un honneur de porter ce nom.
Les uns, se glorifiant d'avoir les premiers embrassé l'islamisme et d'avoir abandonné leur patrie pour suivre leur apôtre, prétendaient avoir le premier rang. Les autres, fiers de lui avoir donné un asile et de le posséder au milieu d'eux, croyaient mériter la préférence. Ces prétentions firent naître des débats dont les suites eussent été funestes. Mahomet su les concilier. Il établit parmi ses disciples l'ordre de la fraternité dont le principal statut était qu'ils se traiteraient et s'aimeraient en frères, et qu'ils uniraient leurs armes pour la défense de la religion. Il prit lui-même pour frère d'armes Ali, fils d'Abutaleb ; ensuite il unit entre eux les principaux chefs.
Pour cimenter cette union, il fit descendre ce verset du ciel : « Embrassez
la religion divine dans toute son étendue. Ne formez point de schismes.
Souvenez-vous des faveurs dont le ciel vous a comblés. Vous étiez ennemis,
il a mis la concorde dans vos curs. Vous êtes devenus frères ; rendez-en
grâce à sa bonté*. »
* Le Koran, ch. III, verset 97.
L'ordre de la fraternité établit la concorde parmi les Musulmans. Mohagériens, Ansariens, ne furent plus que des titres glorieux sans aucune idée de préférence. L'égalité fut le lien puissant qui les unit.
La religion occupa ensuite toute son attention. La prière étant la base du
culte extérieur, il s'appliqua à la fixer d'une manière irrévocable. Il
l'avait établie au commencement de sa mission ; mais il n'avait point
marqué le lieu vers lequel on devait la faire*.
* Les Juifs se tournent en priant vers le temple de Jérusalem, les Arabes
vers la Mecque, et les Sabéens vers l'étoile du nord. Les anciens Persans,
adorateurs du feu, se tournaient vers l'orient.
Il s'était fondé sur ce verset magnifique : « L'Orient et l'Occident
appartiennent à Dieu. Vers quelque lieu que se tournent vos regards, vous
rencontrerez sa face. Il remplit l'univers de son immensité et de sa
science* ».
* Le Koran, ch. II, verset 109.
Voulant ensuite se concilier l'esprit des Juifs et des Chrétiens, il commanda qu'on se tournât en priant vers le temple de Jérusalem.
Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Feda : 6217
Depuis la naissance de J.-C. : 632
Après l'hégire, 1
De Mahomet : 54
Cette condescendance n'eut pas tout le succès qu'il en attendait. Les
circonstances l'avaient déterminée ; devenu chef de la loi divine et de la
loi civile, il suivit ses principes et chercha à gagner entièrement le coeur
des Arabes. Gabriel lui apporta ce verset, où Dieu parle ainsi au dévot
musulman sur le point de faire la prière : « Déjà nous te voyons lever les
yeux vers le ciel. Nous voulons que le lieu où tu adresseras ta prière te
soit agréable. Tourne ton front vers le temple Haram*.
* Le mot Haram signifie défendu. Le temple de la Mecque fut ainsi nommé, à
cause du respect profond que tout mortel doit apporter en y entrant ; ou,
suivant d'autres, parce qu'une femme, s'y étant présentée dans un temps où
elle n'était pas purifiée, l'entrée en fut interdite aux femmes.
En quelque lieu que tu sois, porte tes regards vers ce sanctuaire auguste.
Les Juifs et les Chrétiens savent que cette manière de prier est la
véritable. L'Éternel a l'oeil ouvert sur leurs actions*. »
* Le Koran, ch. II, verset 139.
L'oracle divin fut reçu avec acclamations, et la loi a toujours subsisté depuis.
Il était incertain sur le moyen qu'il mettrait en usage pour appeler le
peuple au temple. La trompette dont se servaient les Juifs, la crécelle des
Chrétiens ne le satisfaisaient pas. La voix humaine lui parut plus propre
que de vains sons à faire impression sur les hommes. Il n'avait plus besoin
que de la formule qu'on emploierait. Une prétendue révélation qu'eut Abd-Allah, fils de Zaïd, la lui enseigna. Il commanda à Belal, son crieur, de
prononcer aux heures accoutumées ces paroles à haute voix : « Dieu est
grand. J'atteste qu'il n'y a qu'un Dieu. J'atteste que Mahomet est son
apôtre. Venez à la prière. Venez à l'adoration. Dieu est grand. Il est
unique*. »
* Telles sont les paroles que le crieur fait entendre au peuple du haut des
minarets, au lever de l'aurore, à midi, à trois heures, au coucher du
soleil et environ deux heures après.
Depuis cet instant les Mahométans entretiennent dans leurs mosquées des
crieurs qui répètent cinq fois par jour ces paroles au peuple. Ce devoir
rempli, il consacra par la religion le temps où le Koran était descendu du
ciel. Le jeûne du mois de Ramadan* fut institué**.
* Ramadan vient de ramad, brûlant. Ce mois fut ainsi appelé, parce que,
dans l'année solaire des anciens Arabes, il tombait au temps des plus
grandes chaleurs.
** Le Koran, ch. II.
Ces versets en firent un précepte fondamental de l'islamisme :
« O croyants ! il est écrit que vous serez soumis au jeûne comme le furent vos pères, afin que vous craigniez le Seigneur.
« Le mois Ramadan, dans lequel le Koran est descendu du ciel, pour être le guide, la lumière des hommes, et la règle de leurs devoirs, est le temps destiné au jeûne ; quiconque verra ce mois, doit observer le précepte* ».
1. Le Koran, ch. II, versets 179, 181.
Le zèle avec lequel il s'occupait à régler le culte et les cérémonies religieuses ne l'empêchait pas de veiller sur les démarches de ses ennemis. Il avait déjà envoyé plusieurs partis en campagne ; mais on n'en était point encore venu aux mains. Pour suivre de plus près les mouvements des Coreïshites, il fit partir Abd-Allah, fils de Ajash, avec neuf soldats et leur ordonna d'aller se poster à Nakla, vallée située entre la Mecque et Taïef. Tandis qu'ils s'acquittaient de leur mission, une caravane de Coreïshites passa près d'eux. Ils la pillèrent, et revinrent à Médine chargés de dépouilles. Ce léger avantage éleva l'espoir de leurs compagnons. Mahomet en profita pour les préparer à de plus grands succès. Ses espions lui rapportèrent que les Coreïshites revenaient de Syrie avec mille chameaux richement chargés. Abusofian, à la tête de trente hommes, escortait la caravane. Mahomet envoya un détachement pour l'enlever. Le chef idolâtre, instruit par ses coureurs que les ennemis étaient en embuscade, dépêcha un courrier à la Mecque, pour exposer le danger où il se trouvait. Les premiers de la ville, au nombre de neuf cent cinquante, volèrent à son secours. Cent cavaliers prirent les devants. Mahomet, de son côté, ayant laissé le gouvernement de Médine à Omar, fils d'Om Mactoum, en était parti au mois Ramadan, II n'avait avec lui que trois cent treize soldats; mais cette petite troupe était entièrement composée de Mohagériens et d'Ansariens, tous déterminés à vaincre ou à périr. Deux chevaux et soixante-dix chameaux formaient toute leur cavalerie. Arrivé à Safra, port de la mer Rouge, il apprit que la caravane approchait de Beder, et que les idolâtres s'avançaient pour la défendre. Il partit sur-le-champ, et marcha avec tant de diligence, qu'il prévint les ennemis, et campa sur leur passage. Retranché près du puits de Beder, et maître de l'eau, il attendit les Coreïshites dans ce poste avantageux. Il ne tardèrent pas à paraître.
Assis avec Abubecr sous un dais de feuillage que ses soldats lui avaient
élevé, il s'écria : « Seigneur ! voici les idolâtres. L'orgueil et le faste
accompagnent leurs pas. Ils viennent pour accuser ton apôtre d'imposture.
Seigneur, envoie-moi le secours que tu m'as promis ! » Les deux armées ne
furent pas plutôt en présence, que, du côté des Coreïshites, Otba, Shaïba
et Waled, descendirent dans l'arène. Mahomet envoya contre eux Obaida,
Hamza et Ali. Les rivaux en vinrent aux mains, et combattirent vaillamment
pour soutenir l'honneur de leurs partis. Hamza et Ali, vainqueurs de leurs
adversaires, coururent au secours d'Obaïda, qui, quoiqu'il eût eu le pied
coupé, se défendait courageusement. Ils renversèrent son ennemi, et le
laissèrent avec les deux autres, étendu sur le sable. Ce succès fut d'un
heureux présage pour les croyants. Ils conjurèrent leur apôtre de ne point
exposer ses jours et d'invoquer le ciel tandis qu'ils combattraient. Il
parut céder à leurs instances. Les deux troupes, animées également par la
haine et le fanatisme, se chargèrent avec fureur. Les idolâtres étaient
trois fois supérieurs en nombre, mais Mahomet commandait les croyants.
Tandis qu'ils repoussaient avec avantage les efforts de leurs ennemis, il
adressait au ciel cette prière : « Seigneur, si tu laisses périr cette
armée, tu ne seras plus adoré sur la terre ; Seigneur, accomplis tes
promesses ! » Tout à coup il se lève et s'écrie : « Triomphe ! Abubecr,
triomphe ! Voici le secours du ciel. » II semblait voir les esprits
célestes voler à son secours. Son visage était radieux. Il court à la tête
de ses guerriers ; il leur annonce le secours divin, et porte dans tous les
curs l'enthousiasme qui l'enflamme. Ces propos, dont les versets du Koran
nous ont conservé le souvenir, les avaient disposés à tout croire. « A la
journée de Beder... tu disais aux fidèles : Ne suffit-il pas que Dieu vous
envoie un secours de trois mille anges ? Ce nombre suffit sans doute ; mais
si vous avez joint la persévérance à la piété... il fera voler à votre aide
cinq mille anges*. »
* Le Koran, ch. III, versets 120 et 121.
Les Musulmans, s'imaginant que les milices du ciel combattaient à leurs côtés, se crurent invincibles, et firent des prodiges de valeur. Leur général, maître de son âme au milieu du carnage, s'aperçut que les idolâtres commençaient à plier, et s'avisa d'un nouveau stratagème.
Il prit une poignée de poussière, et la jetant contre les Coreïshites : « Que leurs yeux, s'écria-t-il, soient couverts de ténèbres. Courage, compagnons ! Chargez les ennemis. La victoire est à nous ! » A ces mots, les Musulmans firent un dernier effort, et renversèrent tout ce qui résistait encore. Les ennemis prirent la fuite. La victoire lut complète, et un riche butin demeura au pouvoir des vainqueurs.
Les Coreïshites laissèrent soixante-dix hommes sur le champ de bataille. Un pareil nombre furent faits prisonniers. Vingt-quatre de leurs chefs, parmi lesquels se trouvait Abugehel, périrent dans le combat. Mahomet les fit jeter dans une fosse. Il ne perdit que quatorze soldats qui reçurent le titre glorieux de martyrs. Il attribua la gloire de cette journée au Tout-Puissant.
« A la journée de Beder, dit-il, où vous étiez inférieurs en nombre, le
Tout-Puissant se hâta de vous secourir*.»
* Le Koran, ch. III, verset 119.
« Lorsque vous implorâtes l'assistance du Très-Haut, il répondit : Je vous
enverrai un secours de mille anges* ».
* Le Koran, ch. VIII, verset 9.
« Ce n'est pas vous qui les avez tués, ils sont tombés sous le glaive du
Tout-Puissant* ».
* Le Koran, ch. VIII, verset 17.
C'était en nourrissant dans le coeur de ses soldats l'idée d'un Dieu
protecteur de ses armes, qu'il les rendait invincibles. Ali, son élève, âgé
de vingt-deux ans, donna dans ce combat des preuves de cette vaillance qui
le fit regarder comme le Mars de l'Orient. Il tua sept idolâtres de sa
propre main. Les différends qu'occasionna le partage des dépouilles lui fit
promulguer cette loi : « Souvenez-vous que vous devez la cinquième part du
butin à Dieu, au prophète, à ses parents, aux orphelins, aux pauvres et aux
voyageurs* ».
* Le Koran, ch. VIII, verset 42.
Parmi les prisonniers, se trouvèrent Elnazar et Otba, ses ennemis implacables. Il leur fit trancher la tête. Il retourna à Médine, où il fut reçu en triomphe. La nouvelle de sa victoire se répandit dans toute l'Arabie, Elle passa les mers. Le roi d'Abyssinie en étant instruit fit venir Jafar et ses compagnons et leur apprit la défaite des Coreïshites.
Les Juifs établis à Médine et dans les environs étaient puissants. Mahomet avait fait alliance avec eux.
Une de leurs tribus, nommée Caïnoca, viola le traité*.
* Un orfèvre de la tribu de Caïnoca avait fait subir un traitement indigné
à une femme arabe qui vendait du lait au marché. Un Musulman lava l'outrage
dans le sang de l'infâme. Les Juifs le tuèrent. La discorde s'éleva entre
les deux partis. Mahomet se rendit à leur quartier et leur proposa
d'embrasser l'islamisme pour obtenir le pardon de leur crime. Ils
refusèrent opiniâtrement. On prit les armes contre eux. Tel fut, suivant
Jannab, le sujet de cette guerre.
Le prophète, qui ne désirait rien tant que de les dompter en les attaquant
séparément, profita de l'occasion. Il alla mettre le siège devant leur
citadelle. S'y étant fortifiés, ils se défendirent courageusement pendant
quinze jours. On leur livra de nouveaux assauts, et, obligés de céder à la
force, ils se rendirent à discrétion. Pour jeter l'effroi parmi les autres
tribus juives, Mahomet leur fit lier à tous les mains derrière le dos et
résolut de leur couper la tête. Ils étaient les alliés des Cazregites. Abd-Allah* l'Incrédule, prince de cette tribu, intercéda pour eux, et ne
désespéra point d'adoucir la rigueur de l'arrêt.
* Abd-Allah, fils de Salul, prince de la tribu des Cazregites, fut tantôt
l'ami, tantôt l'ennemi de Mahomet. Il contraria ou servit ses projets suivant les circonstances. Son obstination à refuser de se faire musulman
luifit donner le nom d'Incrédule. Plusieurs officiers du prophète lui
proposèrent d'abattre la tête de l'infidèle ; il refusa constamment d'y
consentir.
« Apôtre de Dieu, dit-il, faites-leur grâce.
- Laissez-moi.
- Je ne vous quitterai point que vous ne m'ayez écouté. »
Puis mettant la main sur le coeur de Mahomet :
« Prophète, ajouta-t-il, laissez-vous toucher. »
Mahomet n'y put tenir. « Ils sont à vous, dit-il à Abd-Allah.
Les Juifs eurent la vie sauve, mais leurs biens furent partagés entre les vainqueurs.
Abusofian, après la défaite de Beder, avait juré qu'il ne se parfumerait et n'approcherait de ses femmes qu'après avoir livré un second combat à Mahomet. Il sortit de la Mecque avec deux cents chevaux, et vint camper à trois milles de Médine. A cette nouvelle, l'apôtre des Musulmans monte à cheval, et court chercher l'ennemi. Abusofian ne tint pas parole. L'approche des vainqueurs de Beder l'effraya. Il prit précipitamment la fuite. Ses cavaliers, afin d'être plus légers, jetèrent les sacs de farine qu'ils portaient pour leur subsistance. Les Musulmans n'ayant pu les joindre, rentrèrent à Médine. Cette expédition fut nommée guerre de la farine.
A peine avaient-ils posé les armes, qu'ils les reprirent.
Les Solaïmites et les Gatfanites s'étaient assemblés près de Carcarat Elcodr (c'est le nom d'un puits sur la route par où les habitants des provinces voisines de l'Arac viennent à la Mecque). Il était important de ne pas laisser à leur parti le temps de se fortifier. Mahomet, ayant remis le gouvernement de Médine à Ebn Om Mactoum, alla les attaquer. Les Solaîmites ne l'attendirent point ; ils se débandèrent et laissèrent au pouvoir de l'ennemi leurs bergers et leurs troupeaux qui furent emmenés à Médine.
Mahomet, voulant récompenser l'attachement inviolable du généreux Ali, lui
donna en mariage Fatime, sa fille chérie. Elle avait quinze ans. Si l'on en
croit les écrivains orientaux, elle possédait toutes les perfections, et
elle mérita d'être mise au nombre des quatre femmes parfaites* qui ont
illustré la terre.
* Ces quatre femmes sont, suivant les Arabes, l'épouse de Pharaon, la
vierge Marie, Cadige et Fatime.
La mort tragique d'Ommia, prince idolâtre, rendit célèbre la fin de cette année. Instruit par la lecture des livres sacrés, il avait nié hautement la mission de Mahomet. Réfléchissant ensuite sur les succès du novateur, et enflé de son propre savoir, il résolut de se faire passer lui-même pour prophète. La tête remplie d'idées de grandeur, il revenait de Syrie à la Mecque pour exécuter son projet. En passant près de Beder, on lui montra la fosse où les chefs des Coreïshites avaient été jetés. Otba et Shaïba, ses neveux, étaient de ce nombre. A cette vue, Ommia mit pied à terre, coupa les oreilles de son chameau, et chanta une longue élégie dont Abul-Feda nous a conservé les vers suivants :
« N'ai-je pas assez pleuré sur les nobles fils des princes de la Mecque?
A la vue de leurs os brisés, semblable à la tourterelle cachée dans la forêt profonde, j'ai rempli l'air de mes gémissements.
Mères infortunées, le front prosterné contre terre, mêlez vos soupirs à mes pleurs.
Et vous, femmes qui suivez les convois, chantez des hymnes funèbres entrecoupés de longs sanglots.
Que sont devenus à Beder les princes du peuple, les chefs des tribus? '
Le vieux et le jeune guerrier y sont couchés nus et sans vie.
Combien la Mecque aura changé de face !
Ces plaines désolées, ces déserts sauvages semblent eux-mêmes partager ma douleur. »
Après avoir prononcé ces mots, Ommia s'abandonnant aux excès de la douleur et du désespoir, tomba mort sur les cadavres qu'il voyait entassés.
Depuis la chute d'Adam, suivant Abul-Fedu, 6218
Depuis la naissance de J.-C. : 633
Après l'hégire : 3
De Mahomet : 55
La troisième année de l'hégire, Fatime donna un fils à Ali. Il fut nommé Elhaçan. La même année, Mahomet proscrivit Caab, fils d'Elashraf, un des principaux Juifs de Médine; il s'était déclare son ennemi. La poésie qu'il cultivait lui servait à satisfaire sa haine. Il n'eut pas plutôt appris la défaite des Coreïshites qu'il se rendit à la Mecque. Ses satires contre l'apôtre des Musulmans, ses élégies sur la mort des guerriers ensevelis à Beder, furent chantées publiquement. Elles rallumèrent dans les curs le désir de la vengeance. Après avoir soufflé à la Mecque le feu de la discorde, il revint à Médine, et s'efforça de soulever le peuple. Mahomet le fit mettre à mort.
Les vers de Caab avaient ému puissamment les Coreïshites. La plupart des citoyens criaient aux armes. Abusofian profita de ce moment de fermentation pour venger l'honneur de sa patrie. Il arma trois mille hommes parmi lesquels se trouvèrent sept cents cuirassiers et deux cents cavaliers, et partit à leur tête. Il conduisait avec lui Henda, son épouse, et quinze autres matrones qui portaient des tambours. Elles chantaient les vers élégiaques de Caab, déploraient le malheur de Beder, et exhortaient leurs guerriers à combattre vaillamment. L'armée des Coreïshites, sous les ordres d'Abusofian, marchait vers Médine sans trouver de résistance. Elle vint camper près d'Holaïfa, à six milles de la ville. Mahomet, ne pouvant leur opposer que des forces bien inférieures, voulait rester dans les murs de Médine. Abd-Allah l'Incrédule, chef expérimenté, appuyait ce sentiment. Les autres officiers furent d'un avis contraire. Tous demandaient le combat. Leurs instances lui firent prendre un parti qui lui paraissait dangereux. Il sortit à la tête de mille soldats et alla camper à peu de distance des ennemis.
Abd-Allah le quitta avec trois cents hommes. « Devons-nous obéir, dit-il, lorsque la verge est levée sur nos têtes, lorsque la mort est certaine? » Cette désertion n'effraya point Mahomet : il disposa sa petite troupe sur le penchant du mont Ahed, de la manière la plus avantageuse. Il plaça au centre cent cuirassiers ; et, comme il n'avait point de cavalerie et qu'il craignait d'être enveloppé par des ennemis trois fois supérieurs en nombre, il posta derrière l'armée cinquante archers avec cet ordre formel : « Quelque événement qui arrive, tenez ferme dans ce poste ; ne le quittez point si nous sommes vainqueurs ; ne le quittez point si nous sommes défaits ; pas même pour nous porter du secours. Accablez de vos flèches la cavalerie ennemie, si elle veut nous prendre à dos. » On verra l'importance de ce commandement. L'habile général ayant fait ses dispositions attendit les idolâtres de pied ferme. Ils s'avancèrent en bon ordre. Abusofian était au centre de l'armée ; Khaled, fils de Waled, commandait l'aile droite ; Acrema, fils d'Abugehel, commandait l'aile gauche. Chacun d'eux avait cent cavaliers sous ses ordres. Henda et ses héroïnes, dans les derniers rangs, excitaient l'ardeur de leurs guerriers. « Courage, enfants d'Abdeldar, criaient-elles, courage ! Frappez de toutes vos épées. » Les deux partis en vinrent aux mains. Hamza, oncle du prophète, qui combattait à la tête des croyants, animait leur vaillance, et leur en donnait l'exemple. Il avait étendu à ses pieds Aria, porte-enseigne des idolâtres ; il avait fait voler la tête de Seba. La terreur devançait ses pas. Tout pliait devant lui. Tandis qu'il se laissait emporter à son courage, Washa, esclave de Jobaïr, l'attaqua par derrière, et le tua d'un coup de lance. Au même moment, Mosaab, fils d'0mar, qui portait l'étendard de l'islamisme, périt. Mahomet releva le drapeau sans s'émouvoir, et le confia aux mains du brave Ali. Le combat continuait avec fureur. La victoire penchait du côté des Musulmans. Les Coreïshites commençaient à lâcher pied. A cette vue, les archers placés sur la montagne ne purent résister à l'appât du butin et quittèrent leur poste ; c'était une faute impardonnable. Mahomet s'en plaint amèrement dans le Koran :
« Dieu, dit-il, réalisa ses promesses, quand vous poursuiviez les ennemis défaits ; mais, ècoutant les conseils de Ia lâcheté, vous disputâtes sur les ordres du prophète, vous les violâtes, après qu'il vous eut fait voir ce qui faisait l'objet de vos voeux (le butin). »
Khaled, qui aperçut ce mouvement, en profita. II partit a la tête de la
cavalerie, et vint attaquer les ennemis par derrière. Dans un instant, ils
furent enveloppés. Pour jeter l'épouvante dans leur âme, il cria d'une voix
forte que Mahomet avait été tué. Les croyants perdirent courage. Plusieurs
prirent la fuite. Les idolâtres percèrent jusqu'au centre, où, entouré de
ses plus braves soldats, l'apôtre des Musulmans disputait encore la
victoire. Il fut assailli d'une nuée de traits et de dards. Le visage
percé, les dents fracassées, tout couvert de sang, environné de toutes
parts par l'image de la mort, il garda son sang-froid et son intrépidité.
Il criait aux amis généreux qui formaient un rempart autour de lui : «
Comment des impies qui ont souillé de sang le visage de leur prophète,
pourraient-ils prospérer? » Telha, sacrifiant ses jours pour sauver ceux de
son apôtre, le revêtit d'une double cuirasse au plus fort de la mêlée. Il
eut le bras cassé. Enfin, les efforts des Coreïshites ne purent empêcher
les Musulmans de faire une retraite glorieuse et de sauver Mahomet. Les
fers de deux dards lui étaient restés attachés aux lèvres ; lorsqu'on les
retira, il lui tomba deux dents. Abuseïd essuyait le sang qui coulait
abondamment de ses blessures. « O Abuseïd ! lui dit-il, jamais ton sang ne
sera la proie des flammes. » Les idolâtres, maîtres du champ de bataille,
dépouillèrent les morts. Leurs héroïnes se portèrent à des excès inouïs ;
elles coupèrent le nez et les oreilles des Musulmans qui avaient péri, et
s'en firent des colliers et des bracelets. Henda poussa plus loin l'horreur
de la vengeance. Elle ouvrit la poitrine de Hamza et dévora une partie de
son coeur. Abusofian attachant à sa lance la mâchoire de ce généreux
guerrier, monta sur la colline et cria : « Les armes sont journalières. Tu
triomphes, Hobal*, tu triomphes. Le combat d'Ahed a succédé à la journée de
Beder. »
* Hobal était la principale idole des Coreïshites.
Ensuite il fît publier ce défi par un héros : « Musulmans, trouvez-vous l'année prochaine à Beder ». « Nous vous y attendrons, leur fît répondre Mahomet ». Les Coreïshites n'ayant osé attaquer les ennemis dans le village où ils s'étaient retirés, reprirent la route de la Mecque. Aussitôt qu'ils furent partis, Mahomet s'occupa du soin de faire enterrer les morts. Il fît chercher le corps de Hamza. On le trouva mutilé. Les soldats pleuraient un de leurs meilleurs généraux.
Le prophète, pour les consoler, leur dit : « Gabriel m'a révélé que Hamza était écrit parmi les habitants du septième ciel, avec ce titre glorieux : Hamza, lion de Dieu, lion de son apôtre ». Ayant fait revêtir son corps d'un manteau noir, il pria pour lui avec sept invocations. Il pria pour tous ceux qui avaient péri dans le combat et les fit inhumer au lieu ou ils avaient succombé. Ces devoirs funèbres remplis, il retournait à Médine, lorsqu'on vint lui annoncer que les ennemis approchaient. En effet, Abusofian, fâché de n'avoir pas mieux profité de la victoire, avait persuadé aux vainqueurs de retourner sur leurs pas et d'exterminer les Musulmans affaiblis par leur défaite. Mahomet leur épargna une partie du chemin, et parut devant eux à l'instant où ils ne s'y attendaient pas. Cette audace les étonna : loin de chercher à renouveler le combat, ils se retirèrent précipitamment.
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Depuis la naissance de J.-C. : 634
Après l'hégire : 4
De Mahomet : 56
La défaite de Mahomet ne diminua point son crédit. Les Musulmans ne pouvaient l'attribuer qu'à leur désobéissance. Ils conservèrent pour lui la même vénération, et ses volontés furent toujours des lois. Roi et pontife à Médine, il réglait les affaires du gouvernement et de la religion. Des députés d'Edl et d'Elcara étant venus lui demander quelques-uns de ses disciples pour les instruire dans l'islamisme, il leur en accorda six. Les perfides idolâtres en massacrèrent quatre, et vendirent les deux autres aux Coreïshites, qui les firent mourir. Khabib, un de ces captifs, avait tué Hareth au combat de Beder. Ses enfants l'achetèrent. Charmés d'avoir une victime à offrir aux mânes de leur père, ils invitèrent toute leur famille à assister à sa mort. Khabib, enchaîné dans un coin de leur maison, attendait courageusement son heure dernière. Ayant obtenu un rasoir d'une des filles de Hareth, il se rasait la tète : au même instant, un jeune enfant, échappé des bras de cette mère imprudente, s'approcha du prisonnier ; il le saisit entre ses jambes, tenant d'une main le fer tranchant. La mère, à cet aspect, demeura immobile d'effroi ; elle ne put prononcer une seule parole. « N'avez-vous pas peur, lui dit le captif, que j'égorge votre fils? Rassurez-vous, je ne sais point me venger sur un enfant. » et il le laissa aller.
Celle générosité ne lui sauva point la vie. Tous les parents s'étant assemblés, on le conduisit hors du territoire sacré pour l'immoler. Parvenu au lieu du supplice, il demanda un instant pour prier ; on le lui accorda. Il fit une courte prière avec deux inclinations, et dit : « J'en aurais fait davantage, mais vous auriez pu attribuer ma ferveur à la crainte de la mort ; frappez. » Ainsi mourut le dernier des six apôtres de l'islamisme, accordés aux instances des habitants d' Elcara.
Leur perfidie avait rendu Mahomet défiant. Amer, fils de Malec, lui ayant proposé d'envoyer de ses disciples aux peuples de la province de Nadj, il le refusa. L'autorité d'Abubecr put seule le déterminer. Ce musulman zélé, trompé par Amer, osa garantir sa sincérité. Mahomet ne pouvant résister à son témoignage, fit partir Elmondar, ansarien, avec soixante-dix fidèles. Arrivé à Birmauna (le puits du secours), Elmondar envoya les lettres du prophète à Amer prince de la contrée. Cet ennemi de l'islamisme fit tuer le messager; rassembla des troupes, surprit les croyants et les extermina. Caab, fils de Zaïd, qu'on avait laissé parmi les morts, échappa seul, et alla porter à Médine la nouvelle de cette perfidie Mahomet en fut pénétré de douleur ; mais il remit à un autre temps la vengeance.
Au mois de Rabié premier, les Nadhirites, tribu puissante des Juifs, lui demandèrent le prix du sang de deux hommes qu'Amrou avait tués en passant sur leurs terres. Il écouta leurs plaintes, et satisfit à la loi. Pour cimenter la réconciliation, les Nadhirites l'invitèrent à diner à une de leurs maisons de campagne. Mahomet s'y rendit accompagné d'Abubecr, Omar, Ali, et de quelques autres officiers. C'était un piège qu'on tendait à ses jours. Les Juifs avaient rassemblé des pierres sur le toit et devaient l'écraser pendant le festin avec ses compagnons. Tout était prêt pour l'exécution de ce dessein. Mahomet s'aperçut qu'ils tramaient une perfidie, et, feignant des besoins, sortit de l'appartement. Il retourna promptement à Médine, et revint en force attaquer les traîtres. Ayant manqué leur coup, ils s'étaient retirés dans un château fortifié. Il les assiégea et fit le dégât à l'entour. La vue de leurs palmiers coupés abattit leur courage ; la crainte de ne pouvoir soutenir un assaut s'empara d'eux ; ils se rendirent à discrétion après six jours de blocus. Il obtinrent, pour toute grâce, d'emporter de leurs richesses la charge d'un chameau.
Le prophète, dérogeant à la loi qui ne lui accordait que la cinquième portion des dépouilles, se les réserva en entier. Le chapitre LIX autorise cette disposition. On y lit ces paroles :
« Les dépouilles enlevées sur les Juifs chassés de leur forteresse
appartiennent à Dieu et à son envoyé. Elles doivent être distribuées à ses
parents, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs. Il serait injuste que
les riches les partageassent. Recevez ce que le prophète vous donnera et ne
prétendez point au-delà. Craignez Dieu dont les vengeances sont terribles.
» L'oracle divin ayant détruit les prétentions de son armée, il s'acquitta
des devoirs de la reconnaissance. Depuis quatre ans, le dévouement généreux
des Mecquois, qui avaient quitté pour le suivre leurs biens et leurs
familles, était sans récompense. Il partagea entre ces disciples fervents
et deux citoyens de Médine, pauvres, tout le butin enlevé sur les
Nadhirites. Le reste de l'armée applaudit à cet acte de justice. La même
année, il interdit l'usage du vin. La difficulté de s'en procurer en
Arabie, les effets de cette liqueur enivrante sur le naturel bouillant des
Arabes, les scènes d'horreur produites par l'ivresse dont il avait été
témoin, lui firent promulguer cette loi: « O croyants, le vin, les jeux de
hasard, les statues et le sort des flèches sont une abomination inventée
par Satan. Abstenez-vous en, de peur que vous ne deveniez pervers. Le démon
se servirait du vin et du jeu pour allumer parmi vous le feu des
dissensions, et vous détourner du souvenir de Dieu et de la prière.
Voudriez-vous devenir prévaricateurs? Obéissez à Dieu et à son apôtre, et
craignez* ».
* Le Koran chap. V, versets 92 et 93.
Tour à tour général d'armée et législateur, il faisait succéder aux soins paisibles du gouvernement le tumulte des armes. La trahison des habitants de la province de Nadj pesait sur son coeur. Le moment de la vengeance était venu. Il part subitement de Médine, et va tomber brusquement sur un parti de Gatfanites. Surpris de cette attaque imprévue les ennemis prirent la fuite, et se sauvèrent dans les montagnes. La vallée où il les rencontra, appelée dans la suite Zat-el-Reca (lieu de l'infatuation), a transmis à la race future le souvenir de cette terreur panique.
Durant cette expédition, un brave d'entre les Gatfanites offrit a sa nation de lui apporter la tête de l'ennemi commun. On applaudit à son dessein ; on l'encouragea. Il partit. Ayant épié le moment où Mahomet, fatigué, était assis a quelque distance de son armée, il s'approcha de lui sans armes. L'épée du guerrier reposait à ses côtés. La poignée était d'argent artistement travaillé. Le Gatfanite lui demande la permission de la voir. L'ayant reçue de ses mains, il la tire du fourreau et va pour l'en frapper. Mahomet le regarde fixement sans s'émouvoir. Étonné de ce sang-froid, l'assassin suspend son coup ; puis, comme s'il n'avait eu dessein que de jouer :
« N'avez-vous pas eu peur? » lui demanda-t-il.
« Et qu'ai-je à craindre de toi? » lui répondit Mahomet.
L'ennemi, confus, lui remit l'épée, et s'en retourna sans avoir rien exécuté.
A peine l'expédition était finie, que, songeant à remplir la promesse faite à Beder, il alla y camper au mois de Chaban. Son armée était composée de quinze cents hommes aguerris. Ali portait devant lui l'étendard de la religion. Il attendit Abusofian pendant huit jours. Le général des Coreïshites était sorti de la Mecque ; mais ne voulant pas risquer un second combat, il n'osa s'avancer jusqu'à Beder. Fatigué de l'attendre, Mahomet ramena ses troupes à Médine. Ali y célébra la naissance d'un second fils nommé Hoçaïn.
Les Nadhirites, chassés de leur citadelle, s'étaient retirés à Khaïbar, ville forte des Juifs. Ils avaient sonné l'alarme parmi leurs confédérés. Ils avaient représenté la ruine prochaine de la nation, si elle ne réunissait ses forces contre l'ennemi commun. Plusieurs des fugitifs avaient porté à la Mecque les déplorables restes de leur ancienne puissance. Animés par le souvenir récent de leur désastre, ils peignaient Mahomet comme un tyran qui se servait du voile respecté de la religion pour accomplir ses desseins ambitieux. Ils faisaient voir les tribus arabes des environs de la Mecque subjuguées ; les Nadhirites chassés de leur territoire ; et le vainqueur infatigable prêt à donner des fers à tous les Arabes, à ces peuples généreux qui seuls parmi les nations de la terre ne connaissaient point encore la servitude. Ils montraient aux Coreïshites l'islamisme triomphant, leurs dieux renversés et leur autorité ensevelie sous les débris de leurs autels, s'ils ne se hâtaient d'unir leurs armes à celles des confédérés, pour écraser l'ennemi de la patrie, de la liberté et de la religion. La vérité de ces tableaux frappa les esprits.
Les Coreïshites promirent de joindre leurs troupes à celles des Juifs. Les peuples des provinces de Nadj et de Tehama, qui, outre la cause commune, avaient à venger des outrages récents, rassemblèrent leurs guerriers. Tous se préparèrent à marcher vers Médine.
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De Mahomet : 57
Mahomet, instruit par ses émissaires des préparatifs immenses que l'on
faisait contre lui, ne s'endormait pas. L'impossibilité de tenir la
campagne devant des forces si supérieures lui fit prendre le parti de se
renfermer dans les murs de Médine. Salman* le Persan, en qui il avait beaucoup de confiance, lui conseilla de creuser un fossé autour des remparts,
afin d'arrêter le premier feu des ennemis.
* Ce Salman était fils du gouverneur d'une ville de Perse. Après avoir
beaucoup voyagé, il se rendit en Arabie. Séduit par l'éloquence de Mahomet,
il embrassa l'islamisme. Il l'aida de ses conseils et servit a la gloire de
ses armes.
Le conseil fut approuvé, et, dans un instant, toute la ville se mit à l'ouvrage. On n'entendait de toutes parts que le bruit des marteaux, les cris des travailleurs. Le sol était pierreux et difficile à creuser. Une roche fort dure résistait aux attaques des pionniers et rebutait leur constance. Mahomet, s'apercevant de leur découragement, prit de l'eau dans sa bouche et en répandit sur la pierre ; elle s'amollit, et céda aux coups redoublés des marteaux. Les Musulmans crièrent miracle et attribuèrent à la vertu de cette eau merveilleuse un succès qu'ils devaient à leurs nouveaux efforts. Tel Annibal, se frayant une route à travers les Alpes, ranima le courage de ses soldats, en faisant répandre du vinaigre sur le rocher qu'il voulait percer. Partout le grand homme est le même ; partout il aplanit les obstacles sous ses pas et fait céder la nature à ses efforts. Le charme invincible qu'il emploie pour produire des prodiges est l'assurance du succès dont il enivre les curs des mortels. Pendant que les habitants de Médine, animés par l'exemple de leur chef, travaillaient malgré l'ardeur d'un soleil brûlant pour opposer une barrière à leurs ennemis, une autre merveille fixa leur attention : Salman s'efforçait de briser une roche énorme ; Mahomet, lui prenant le marteau des mains, en frappa trois fois la pierre ; il en jaillit trois éclairs.
« Que signifient ces éclairs? » lui demanda le Persan. « Le premier,
répondit le prophète, m'apprend que Dieu soumettra à mes armes l'Arabie
Heureuse ; le second m'annonce la conquête de la Syrie et de l'Occident ;
le troisième, la conquête de l'Orient*. »
* Abul-Feda.
Cette explication est aussi bonne que celle de ce conquérant, qui, étant tombé par terre en débarquant sur le rivage ennemi, dit : « Compagnons, le pays est à nous, je viens d'en prendre possession. »
A peine le retranchement était achevé, que les confédérés parurent. Les
Coreïshites, auxquels s'étaient joints les Kenanites. formaient un corps de
dix mille combattants. Les Gatfanites et les autres habitants de la
province de Nadj marchaient après eux. Les Coraïdites, commandés par Caab,
fils d'Açad, composaient l'arrière-garde de l'armée. Les environs de Médine
furent couverts de tentes et de drapeaux. Les casques et les boucliers
réfléchissaient au loin la lumière du soleil. Une forêt de lances semblait
être sortie tout à coup de la terre. Cet appareil guerrier jeta la terreur
parmi les Musulmans*.
* Le Koran, chap. XXXIII versets 10, 11,12, offre un tableau frappant de
ces alarmes : « Enveloppés par les ennemis, vous détourniez Vos regards
consternés ; vos coeurs, en proie aux plus vives alarmes, formaient de Dieu
des pensées différentes. Les fidèles furent tentés et éprouvèrent de
violentes agitations. Les impies et ceux dont le coeur est gangrené disaient
: " Dieu et le prophète ne nous ont annoncé que des mensonges. " »
Les uns alarmés gardaient un morne silence ; les autres murmuraient. Les idolâtres qui se trouvaient encore à Médine, éclataient en reproches. Moatteb, un des plus séditieux, criait aux malintentionnés :
« Mahomet nous promettait, il n'y a qu'un instant, les trésors de Cosroës et d'Héraclius, et il ne sait maintenant où se cacher. »
Immobile au milieu des clameurs d'un peuple consterné, le général des croyants leur offrait l'exemple de la constance. La sérénité paraissait sur son front, et il donnait ses ordres avec une tranquillité étonnante. Après avoir laissé le gouvernement de la ville à Ebn Om Mactoum, il sortit à la tête de trois mille soldats, et les disposa entre les remparts et le retranchement.
Résolu d'assaillir les ennemis à l'instant où ils voudraient franchir cet
obstacle, il se tint sur la défensive. Les confédérés firent plusieurs
tentatives pour le forcer ; mais ils furent repoussés avec perte. Ils
tentèrent de se rendre maîtres de la ville du côté où elle était moins
gardée : leur projet fut éventé, et un renfort envoyé a propos le fit
évanouir. Le siège traînait en longueur. On ne se battait qu'à coup de
flèches et de dards. Quelques cavaliers Coreïshites, ennuyés de cette
espèce d'inaction, voulurent essayer la bonté de leurs chevaux ; ils
coururent à toute bride et franchirent le fossé. Ali marcha contre eux.
Amrou, l'ayant reconnu, lui cria : « O mon cousin ! avec quel plaisir je
vais t'étendre sur le sable ! » « Pardieu, répondit Ali, j'en aurai bien
davantage à te renverser à mes pieds*. »
* Abul-Feda, Jannab.
Amrou, furieux, descend, coupe les jarrets de son cheval, et va droit à Ali, Les deux rivaux se mesurent des yeux, et cherchent à se surprendre ; puis, s'approchant de plus près, se portent des coups terribles. Un nuage de poussière s'élève autour d'eux et les dérobe aux regards des deux armées. On n'entendait que le cliquetis de leurs épées, et le bruit dont retentissaient leurs boucliers et leurs cuirasses. La victoire se déclara pour Ali. Le nuage s'étant dissipé, on vit le vainqueur, le pied sur son ennemi, lui enfoncer son épée dans la gorge. Les autres cavaliers avaient pris la fuite : l'un d'eux étant tombé dans le fossé fut tué par Ali.
Après vingt jours de blocus, les confédérés, voyant toutes leurs tentatives inutiles, désespérèrent de forcer les croyants derrière leurs retranchements. La division se mit dans leur camp. Mahomet l'entretint par ses émissaires. Ils songeaient à se retirer. Les vents violents du sud-est, ayant renversé leurs tentes, leur en fournirent le prétexte. Les Juifs se débandèrent les premiers ; les Coreïshites et les Gatfanites suivirent cet exemple. Assuré de la retraite des confédérés, Mahomet rentra avec ses troupes à Médine.
Les Musulmans s'attendaient à se délasser de leurs fatigues. Ils avaient déposé l'attirail des guerriers et songaient à jouir, au sein de leurs familles, des douceurs de la paix. Ce n'était pas l'intention de leur apôtre. Il voulait qu'une prompte conquête leur fit oublier tant de travaux et d'alarmes. Les Coraïdites avaient soulevé contre lui une partie de l'Arabie ; il fallait punir cet exemple dangereux.
Il fit, suivant sa coutume, parler le ciel. Au lever du soleil, il avait
mis bas les armes ; à midi, Gabriel lui commanda de les reprendre. Il fit
crier ces mots par un héraut : « Que quiconque entend et est obéissant,
fasse la prière du soir contre les Coraïdites*. »
* Jannab.
L'ordre publié, il concerta l'expédition avec Ali, et partit sur-le-champ, suivi de ceux qui se trouvaient prêts. Il alla camper à Dha Ena (le vase d'eau pure), puits appartenant aux Juifs. Ses soldats s'y rendirent à la file ; avant le coucher du soleil toute l'armée avait rejoint le général. Le lendemain il se mit en marche et alla assiéger la forteresse des Coraïdites. Ils se défendirent vaillamment, et livrèrent plusieurs combats sous leurs murs. L'impétueux Ali, suivi d'une troupe d'élite, les repoussait avec vigueur.
Ces faits héroïques jetèrent l'effroi parmi eux. Ils n'osèrent plus sortir de leurs remparts. Bientôt la crainte de s'y voir forcés leur ôta le courage de se défendre. Caab, fils d'Açad, leur allié, les alarma sur leur situation. Il leur proposa de reconnaître Mahomet pour l'apôtre prédit par les Écritures, et de remettre leur citadelle entre ses mains, à condition qu'il leur accorderait la vie sauve. Les Juifs suivirent ce conseil pernicieux, et après vingt-cinq jours de siège, ils se rendirent à discrétion. Mahomet, qui voulait leur perte, choisit pour arbitre de leur sort Saad, fils de Moad, prince des Awasites. Ils acceptèrent la proposition avec joie, espérant un traitement favorable de la part d'un allié. Les infortunés ignoraient que Saad, blessé dangereusement au siège de Médine, détestait les Juifs, auteurs de cette guerre, et faisait des voeux pour leur ruine générale. On l'envoya chercher, et on l'apporta avec peine au lieu de l'assemblée. « O Saad ! lui dirent les Coraïdites, ô père d'Amrou ! montrez-vous compatissant et généreux envers vos alliés ». Tout le monde avait les yeux tournés vers Saad. On attendait en silence l'arrêt qu'il allait prononcer. Alors le prince des Awasites, souffrant encore de sa blessure, prit un air sévère et dit :
« Que l'on mette à mort les hommes ; que l'on partage leurs biens ; que leurs femmes et leurs enfants soient emmenés en captivité ».
« C'est l'arrêt de Dieu ! s'écria Mahomet ; il a été porté au septième ciel, et vient d'être révélé à Saad. »
II fut exécuté à la rigueur*.
*. Le Koran fait mention de cette conquête, ch. XXXIII, verset 26 : « Il
(Dieu) a forcé les Juifs qui avaient secouru les infidèles à descendre de
leur citadelle. Il a jeté l'épouvante dans leurs âmes. Vous en avez tué une
partie, et vous avez emmené les autres en captivité. »
Les hommes au nombre de sept cents, furent égorgés : les femmes, les enfants, et tous les biens des Coraïdites devinrent la proie des vainqueurs. Rihana, la plus belle des juives, échut en partage à Mahomet. Pénétrée du malheur de sa nation, elle en détestait l'auteur ; mais la haine ne put tenir longtemps contre l'idée de devenir l'épouse d'un prophète. La vanité séduisit son esprit ; l'ambition corrompit son coeur ; elle se fit musulmane pour l'épouser.
De retour d'une expédition, Mahomet en méditait une nouvelle. Le soin d'affermir sa religion et d'étendre sa puissance l'occupait sans cesse. Lorsque les affaires du gouvernement le retenaient à Médine, il envoyait des partis en campagne qui portaient l'effroi parmi ses ennemis, et qui revenaient toujours chargés de butin. Le temps que lui laissaient des travaux continuels, il l'employait à visiter ses compagnons d'armes et ses amis. Un jour qu'il s'était présenté chez Zaïd, son fils adoptif, dans un moment où il était absent, il aperçut Zaïnab, son épouse. C'était la plus belle des Coreïshites. Elle joignait à la beauté les grâces de l'esprit. Tant de charmes avaient depuis longtemps fait une impression profonde sur le coeur du prophète ; mais dans cet instant Zaïnab, couverte d'habits légers qui dérobaient à peine la blancheur et la forme de son corps, lui parut si belle, qu'il trahit son secret, et s'écria : Louange à Dieu qui peut changer les curs ! Il se retira en prononçant ces mots. Zaïnab n'oublia point l'exclamation de Mahomet. Elle la rapporta à son mari. Zaïd, en homme politique, la répudia, et lorsque le terme prescrit fut expiré, elle passa dans la couche du prophète. Ce mariage excita des murmures. Les Musulmans disaient qu'il avait épousé la femme de son fils. Un repas somptueux où les principaux citoyens de Médine furent invités, et où l'on prodigua les mets les plus rares, les parfums les plus exquis, n'arrêta point les clameurs. Mahomet eut recours aux oracles du ciel. Il fit descendre le chapitre XXXIII où on lit ce verset :
« Lorsque tu dis à celui que Dieu avait enrichi de ses grâces, que tu avais comblé de biens : « Garde ton épouse, et crains le Seigneur, tu cachais dans ton coeur un amour que le ciel allait manifester ; tu appréhendais les discours des hommes, et c'est Dieu qu'il faut craindre. Zaïd répudia son épouse. Nous l'avons lié avec elle, afin que les fidèles aient la liberté d'épouser les femmes de leurs fils adoptifs, après leur répudiation. Le précepte divin doit avoir son exécution ».
Cette loi fit taire les murmures, et le complaisant Zaïd vit son nom écrit dans le Koran. C'est le seul des compagnons de Mahomet qui ait eu cet honneur.
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Après l'hégire : 6
De Mahomet : 58
Au commencement de cette année, Mahomet envoya Ebn Salama avec un détachement de cavalerie contre les enfants de Becr, rassemblés à Haria, bourg situé sur la route de la Mecque à Bosra. Cet officier, se reposant le jour et marchant la nuit, surprit les ennemis dispersés dans la campagne. Il en tua quelques-uns, mit les autres en fuite, et fit prisonnier Themama, leur chef. Il revint à Médine avec cinquante chameaux et trois mille brebis qui furent partagés entre les soldats. Il présenta au prophète le prince des Becrites. Mahomet le traita avec bonté. Flatté de l'accueil qu'il avait reçu, Themama se fit musulman. Il eut sa liberté. De retour dans son pays, il devint un ennemi redoutable pour les Mecquois, attaquant et pillant toutes les caravanes qui passaient sur ses terres. Leur ayant enlevé plusieurs convois de blé, ils se trouvèrent réduits à la dernière extrémité. Pressés par la famine, ils eurent recours à Mahomet, et le prièrent d'arrêter les courses de Themama. Il lui écrivit ces deux mots : Conservez mon peuple, et laissez passer ses convois. Themama obéit. Ce trait de générosité envers des ennemis mérite de trouver place dans l'histoire.
Six mois s'étaient écoulés depuis la ruine des Coraïdites. Mahomet avait laissé ce temps à ses troupes pour se reposer. Au mois de Jomada, il partit de Médine pour punir les enfants de Lahian des violences commises envers ses alliés. Voulant les surprendre, il prit la route de Syrie, puis par une contre-marche, il parut tout à coup au milieu de leur pays.
Cette ruse fut inutile. Au premier bruit de sa marche, les ennemis s'étaient retirés sur les montagnes, et il fut impossible de les y forcer. N'ayant pu rien entreprendre contre eux, il alla châtier les Gatfanites qui avaient enlevé une partie de ses chameaux, et retourna à Médine chargé de dépouilles.
Instruit par ses espions que la tribu puissante des Mostalekites rassemblait ses guerriers, il fondit su