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L’ISLAM et la Psychologie du Musulman

André Servier

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L’ISLAM et la Psychologie du Musulman

par

André Servier

Préface de Louis BERTRAND

Publié chez Augustin CHALLAMEL, Editeur, 17 Rue Jacob, PARIS.

1923

 

A Louis Bertrand,

Permettez-moi d'inscrire votre nom, en tête de ce livre, en témoignage de mon admiration et de ma gratitude.

Mon travail n'est que l'adaptation à l'Islam de l'idée par laquelle vous avez renové l'histoire de la civilisation Nord-Africaine. Ce ne sont pas seulement les Berbères qui se sont abreuvés à la source latine, ce sont aussi tous les peuples d'Asie et d'Orient auxquels les arabes ont imposés l'Islam.

Ces néo-musulmans, nourris de culture gréco-latine, ont conservé, durant des siècles, malgré les Arabes et malgré l'Islam, les enseignements de Rome et d'Athènes. Leurs efforts ont été attibués à tort aux Arabes, mais en réalité, il n'y a pas de civilisation arabe ; il y a seulement une civilisation gréco-latine qui s'est perpétuée à travers les âges, sous la façade arabe et malgré les persécutions de l'Islam.

Cette vérité, si longtemps méconnue, vous l'avez découverte et proclamée au cours de vos pénétrantes études sur la Berbérie ; je ne suis donc qu'un de vos modestes disciples et mon seul mérite est d'avoir réuni, en vingt-cinq années de recherches, les preuves qui établissent la morne stérilité de l'Islam et l'éternelle vigueur de la pensée gréco-latine.

Mais ma faible voix risquait fort d'être impuissante à ruiner les préjugés séculaires qu'une science superficielle ou de parti-pris a consacrés

Vous avez bien voulu appuyer mes efforts en faveur de la vérité et me permettre ainsi de saper la grande erreur que vous avez déjà combattue avec tant d'autorité.

Je vous en exprime ma vive reconnaissance.

André SERVIER.

 

 

Préface

Je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement M. André Servier, l’auteur de ce livre. Je connais seulement La Psychologie du Musulman, dont il a bien voulu me communiquer le manuscrit. Cet ouvrage me paraît excellent, appelé à rendre les plus grands services à la cause française dans toute l’Afrique du Nord et à éclairer les indigènes eux-mêmes sur leur propre passé.
Ce dont je le loue par-dessus tout, c’est de livrer un si vigoureux assaut à toutes les ignorances françaises. Un des préjugés les plus funestes pour nous consiste à croire que notre domination africaine n’est qu’un accident dans l’histoire du pays, comme on le croit de la domination romaine. Une foule de gens écrivent couramment que Rome n’a fait que passer en Afrique, -qu’elle n’y est restée qu’un siècle ou deux. C’est une erreur monstrueuse. L’empire effectif de Rome en Afrique a commencé avec la ruine de Carthage, en 146 avant J-C, et n’a pris fin qu’avec l’invasion vandale, vers 450 de l’ère chrétienne : soit six cents ans de domination effective. Mais les Vandales étaient des Chrétiens qui continuèrent intégralement la civilisation romaine, qui parlaient et écrivaient le latin. De même les Byzantins qui leur succédèrent et qui, s’ils ne parlaient pas officiellement le latin, pouvaient se considérer comme les héritiers légitimes de Rome. Cela dura ainsi jusqu’à la fin du VII ème siècle.
L’Afrique a donc huit cent cinquante ans de domination latine effective. Si l’on songe que, sous l’hégémonie de Carthage, toute la région, depuis les Syrtes jusqu’aux Colonnes d’Hercule, était en partie hellénisée ou latinisée, on arrive à conclure que l’Afrique du Nord a treize cents ans de latinité, -alors qu’elle ne compte encore que douze cents ans d’Islam.
Cette pénétration profonde du sol africain par la civilisation gréco-latine nous est attestée par les ruines nombreuses et très importantes, qui, aujourd’hui encore, recouvrent le pays. Le Français l’ignorant, l’Algérien lui-même ne connaît de toutes ces villes mortes que Timgad. Or, le réseau urbain créé par Rome embrasse l’Afrique tout entière jusqu’à la limite du Sahara. C’est même dans  les régions voisines des terres désertiques, que ces ruines antiques abondent le plus. Si l’on voulait se donner la peine de les exhumer, -ne fût-ce que pour remettre au jour les titres de la latinité en Afrique, -on serait étonné du foisonnement de ces villes et quelquefois de leur beauté.
M. André Servier sait parfaitement tout cela. Mais il va plus loin encore. Avec une patience et une minutie merveilleuse, il nous démontre scientifiquement que les Arabes n’ont jamais rien inventé, que l’Islam, « sécrétion du cerveau arabe », n’a rien ajouté au vieil héritage de la civilisation gréco-latine.
Une science superficielle, seule, a pu accepter sans vérification le préjugé chrétien du Moyen-Age, qui attribuait à l’Islam les sciences et les philosophies grecques que la Chrétienté ne connaissait plus. Par la suite, l’esprit sectaire a trouvé son bénéfice à confirmer et à propager cette erreur. En haine du christianisme, il a fallut faire honneur à l’Islam de ce qui est l’invention et, si l’on peut dire, la propriété personnelle des nos ancêtres intellectuels.
En prenant l’Islam depuis ses débuts jusqu’à nos jours, M. André Servier nous prouve, textes en main, que tout ce que nous croyons « arabe » ou « musulman », ou d’un terme encore plus vague, « oriental », dans les mœurs, les traditions et les coutumes africaines, dans l’art et le matériel de la vie, -tout cela, c’est du latin qui s’ignore, ou qu’on ignore - c’est du Moyen-Age arriéré ou dépassé par nous, - notre Moyen-Age que nous ne connaissons plus et que nous croyons naïvement une invention de l’Islam.

L’unique création des Arabes, c’est leur religion. Or, cette religion est le principal obstacle entre eux et nous. Dans l’intérêt de notre bonne entente avec nos sujets musulmans, nous devons donc éviter soigneusement tout ce qui peut fortifier chez eux le fanatisme religieux et, au contraire, favoriser la connaissance de tout ce qui peut nous rapprocher, - c'est-à-dire, surtout de nos traditions communes.
Nous devons, certes, respecter les religions des indigènes africains. Mais c’est une erreur politique grave que de nous donner l’air d’être plus musulmans qu’eux-mêmes et de nous prosterner mystiquement devant une forme de civilisation qui est très inférieure à la nôtre, qui est manifestement arriérée et rétrograde. L’heure est trop grave pour que nous continuions ces petits jeux de dilettantes ou d’impressionnistes affaissés.
M. André Servier a dit tout cela avec autant de vérité que d’autorité et d’à-propos. Les seules réserves que je ferais se réduisent à ceci : je n’ai pas une fois aussi robuste que lui dans le progrès indéfini et continu de l’humanité, - et je crains qu’il n’ait des illusions à l’égards des Turcs qui restent la tête de l’Islam et qui sont regardés, par les autres musulmans, comme des libérateurs futurs. Mais tout cela est une question de mesure.
Je veux bien croire au progrès dans un certain sens et jusqu’à un certain point. Et je n’hésite point à accorder que les Turcs sont les plus sympathiques des Orientaux, jusqu’au jour où nous-même, par notre imprévoyance et notre sottise, leur fourniront les moyens de redevenir pour nous des ennemis avec lesquels il faudra compter.

Paris, 23 septembre 1922.
Louis BERTRAND

SOMMAIRE

CHAPITRE I
La France doit avoir une politique musulmane s’inspirant des réalités et non des opinions reçues et des légendes. – On ne peut connaître une fraction quelconque du peuple musulman qu’en étudiant l’histoire Arabe, parce que tous les musulmans sont solidaires et parce que l’Islam n’est qu’une sécrétion du cerveau arabe. - Il n’y a pas des civilisation arabe. - Les origines d’une légende. - Comment furent dupés les clercs du Moyen-Age et les historiens modernes. - L’Arabe est un réaliste et non un imaginatif. - Il a copié, en la déformant, la pensée des autres peuples. - L’Islam, par ses dogmes immuables, a paralysé les cerveaux et tué l’esprit d’initiative.

CHAPITRE II
Pour connaître et comprendre l’Islam et le musulman, il faut étudier le Désert.- Le Désert arabe.- Le Bédouin.- L’influence du Désert.- Le Nomadisme.- La vie dangereuse.- Guerrier et pillard.- Le fatalisme.- L’endurance.- L’insensibilité.- L’esprit d’indépendance.- L’anarchie sémite.- L’égoïsme.- L’organisation sociale : la Tribu.- L’orgueil sémite.- Sensualité.- Idéal.- Religion.- Manque l’imagination.- Les traits essentiels de la physionomie du Bédouin.

CHAPITRE III
L'Arabie au temps de Mahomet. - Pas de peuple arabe. - Une poussière de tribus sans liens ethniques ou religieux. - Lue pro­digieuse diversité de cultes et de croyances. - Deux groupes hostiles ; les Yéménites et les Moaddites. - Les sédentaires et les nomades. - La rivalité des deux centres : Yathreb et La Mecque. - La propagande juive et chrétienne à Yathreb. - La vie des Mekkois. - Leur évolution. - La Fédération des Fodhoul. - Les précurseurs de I'Islam.

CHAPITRE IV
Mahomet est un bédouin mekkois dégénéré.- Les circonstances en font un homme d'oppo­sition. - Sa jeunesse malheureuse et solitaire. - Chamelier et berger. - Son mariage avec Khadîdja. - Sa fortune. - Comment il conçut l'Islam. - L'Islam est une réaction contre la vie mekkoise. - Ses déboires à la Mecque. Il trahit sa tribu. - Son alliance avec les gens de Yathreb. - Sa fuite. - Ses débuts difficiles à Médine. - Comment il est amené à user de la force. - La cause principale de son succès l'appât du butin. - La prise de La Mecque. - Le triomphe du Prophète. - Sa mort.

CHAPITRE V
La doctrine de Mahomet. - L'Islam, c'est le Christianisme adapté à la mentalité arabe. - Les pratiques essentielles de l'Islam. - Le Koran n'est pas l'oeuvre d'un sectaire, mais d'un politique. - Mahomet cherche à recruter des adeptes par tous les moyens. - Il ménage les forces qu'il ne peut abattre, les coutumes qu'il ne peut supprimer. - La morale musulmane. - Le fatalisme. - Les principes essentiels de la réforme opérée par le Prophète - Extension à tous les Musulmans de la solidarité familiale. - Interdiction du martyre. - Le Musulman s'incline devant la force, mais conserve ses idées. - Le Koran est animé de l'esprit de tolérance, non l'Islam, par la faute des interprétateurs du deuxième siècle qui, en fixant la doctrine et en interdisant toute modification ultérieure, ont rendu tout progrès impossible.

CHAPITRE VI
L'Islam sous les successeurs de Mahomet. - Même en Arabie, la croyance nouvelle n'a pu s'imposer que par la violence. - C'est le désir de faire du butin et non le souci du prosélytisme qui anima les premiers conquérants musulmans. - L'expansion de l'Islam en Perse, en Syrie, en Égypte, fut favorisée par l'hostilité des autochtones contre les gouvernements Perse et Byzantin. - La lutte d'influence entre La Mecque et Médine, qui avait contribué au succès de 'Mahomet, se poursuit sous ses successeurs, tantôt favorable à Médine, sous les Califats d'Abou-Bekr, d'Omar et d'Ali, tantôt favorable à La Mecque sous le Califat d'Othman. - Le parti Mekkois triomphe finalement avec l'avènement de Moawiah. -- Luttes entre tribus, luttes entre individus, anarchie chronique : voilà les caractéristiques de la société musulmane et les causes de sa ruine future.

CHAPITRE VII
L'Islam sous les Ommeyades. -La République théocratique devient une monarchie mili­taire. - Le Califat s'établit à Damas où il subit l'influence syrienne, c'est-à-dire gréco­-latine. - Les rivalités qui divisaient la Mecque et Médine éclatent entre ces deux villes et Damas. - La conquête du Moghreb, puis celle de l'Espagne sont réalisées grâce à la complicité des autochtones, désireux de se débarrasser des Grecs et des Wisigoths. -La conquête de la Gaule échoue à cause de l'opiniâtre énergie des Francs et marque la fin de l'expansion musulmane. - La dynastie Ommeyade s'éteint dans les orgies de la déca­dence byzantine et fait place à la dynastie des Abbassides.

CHAPITRE VIII
L'islam sous les Abbassides. - Le Califat est transféré de Damas à Bagdad où il subit l'influence gréco-perse. Grâce à 1'administration des Barmécides, ministres d'origine perse, les Califes s'entourent de savants et de lettrés étrangers qui donnent à leur règne une splendeur incomparable ; mais en voulant organiser la législation musulmane, les Califes, sous l'inspiration des Vieux Musulmans, fixent immuablement la doctrine islamique et rendent tout progrès impossible. - C'est la cause et le commencement de la décadence des peuples de religion mahométane. - L'Espagne se détache de l'Empire, donnant un exemple d'indiscipline qui trouvera plus tard des imitateurs.

CHAPITRE IX
L'Islam sous les derniers, Abbassides. - L'Em­pire musulman s'achemine vers la décadence. - Les conquérants arabes noyés au milieu des populations soumises et incapables de les gouverner, perdent, à leur contact, leurs qua­lités guerrières. - Les Califes, d'ailleurs sans valeur, réduits au rôle de rois fainéants, sont obligés, pour leur défense, de recourir à des mercenaires étrangers qui deviennent bientôt leurs maîtres. - Les provinces, obéissant à des sentiments nationalistes, se séparent de l'Empire. - Les derniers Califes Abbassides ne possèdent plus que Bagdad. - Leur dynastie s'éteint dans l'ignominie.

CHAPITRE X
Les causes du démembrement de l'Empire musulman. - La principale est l'incapacité des Arabes à gouverner. - L'histoire des Califes d'Espagne est identique à celle des Califes de Damas et de Bagdad : Mêmes causes de grandeur éphémère, mêmes causes de décadence. - il n'y a pas eu, en Espagne, de civilisation arabe, mais un renouveau de la civilisation latine. - Celle-ci s'est développée sous la façade musulmane et malgré les musulmans. - Les monuments attribués aux Arabes sont l'oeuvre d'architectes espagnols.

CHAPITRE XI
La décadence arabe en Perse, en Mésopotamie et en Égypte. - Les provinces, tombées momentanément dans la barbarie, sous le joug arabe, renaissent à la civilisation dès qu'elles peuvent s'émanciper. - Causes générales de la décadence de l'empire arabe : Nullité politique. Absence de génie créateur. Absence de discipline. Mauvaise administration. Pas d'unité nationale. L'Arabe n'a pu gouverner qu'avec la collaboration des étrangers. - Causes secondaires : La religion, véhicule de la pensée arabe. Trop grande diversité des peuples soumis. - Pouvoir despotique du prince. - Condition servile de la femme. - L'Islamisation des peuples soumis les élèves au niveau du vainqueur et leur permet de le submerger. Les mariages mixtes. - L'influence nègre. -Diminution des revenus de l'empire. - Les mercenaires.

CHAPITRE XII
L'histoire du Moghreb. - Les caractéristiques du Berbère. -Dans toute l'Afrique du Nord, l’élément arabe a été absorbé au point de disparaître complètement. - Les qualités de la race berbère : vigueur, sobriété, prolificité. - Ses défauts : Esprit d'indiscipline, perfidie. Incapable de se plier à un grand idéal, le peuple berbère n'a pu s'arracher à la barbarie qu'avec un concours étranger. - L'oeuvre romaine. - Avec les Arabes, il est retombé dans la barbarie et son esprit a été frappé de stérilité par le dogme musulman. - L'influence chrétienne et latine. - Curieux exemples de l'esprit d'opposition et d'indiscipline du peuple berbère. - L'imprégnation latine.

CHAPITRE XIII
La Société Musulmane est une Société théocratique. -La loi religieuse, inflexible et immuable, régit les institutions comme les actes de l'individu. -La législation. - L'instruction. -Le gouvernement. - La condition de la femme. - Le commerce. - La propriété. - Dans les institutions musulmanes, aucune originalité. - L'Arabe a imité en déformant. - Dans les manifestations de l'activité intellectuelle, il apparaît comme un paralytique et comme il a imprégné l'Islam de son inertie, les peuples qui ont adopté cette religion sont frappés de la même stérilité. - Tous les musulmans, quelle que soit leur origine ethnique, pensent et agissent comme un Bédouin barbare du temps de Mahomet.

CHAPITRE XIV
La stérilité de l'esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle. - La civilisation arabe est le résultat des efforts intellectuels des peuples étrangers convertis à l'Islam. - La science arabe : astronomie, mathématiques, chimie, médecine, n'est qu'une copie de la science grecque. - En histoire et en géographie, les Arabes ont laissé quelques travaux originaux. - En philosophie, ils sont les élèves de l'École d'Alexandrie. - Eu littérature, à part quelques poèmes lyriques sans grande valeur, ils s'inspirent des ouvrages grecs et persans. - La littérature des Arabes d'Espagne est d'inspiration latine. - Dans les beaux-arts, sculpture, peinture et musique, la nullité des Arabes est absolue.

CHAPITRE XV
La Psychologie du musulman. -Foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. - Mépris et horreur pour ce qui n'est pas musulman. - Le monde divisé en deux, parts : les Croyants et les Infidèles. - Tout ce qui vient des infidèles est détestable. - Le musulman échappe à toute propagande- - Par la restriction mentale, il échappe même aux violences. - Échec des tentatives faites pour introduire la civilisation occidentale dans le monde musulman. - Averrhoës. Khéréddine. Le Cheikh Gamal ed Dine. Sawas Pacha. - Tentatives infructueuses de l'Angleterre en Égypte, de la France en Algérie et en Tunisie. - L'idéal musulman : le Mahdisme et le Califat.

CHAPITRE XVI
L'Islam en lutte contre les nations européennes.- Le mouvement nationaliste musulman en Égypte. - Ses origines. - Le Parti national. - Moustafa Kamel Pacha. – Mohammed Farid Bey. - Le Parti du peuple. - Loufti Bey es Sayed. - Le Parti des réformes constitutionnelles. - Le cheikh Aly Youssef. -L'attitude de l'Angleterre: - Les intrigues des nationalistes égyptiens dans l'Afrique du Nord. - Le mouvement nationaliste en Tunisie. -L'évolution de la mentalité tunisienne. - Erreurs commises par le Gouvernement du Protectorat.

CHAPITRE XVII
Le mouvement nationaliste en Algérie - Les causes d'une évolution tardive. - La Société algérienne. - La bourgeoisie : les « Vieux Turbans » ; les « Jeunes Algériens ». - Le peuple ignorant et fanatique. - Le rôle des confréries religieuses.- La solidarité musulmane. - La propagande nationaliste. - Les revendications des Jeunes Algériens. - Le Bolchevisme.

CHAPITRE XVIII
Les problèmes musulmans. - Un problème de politique intérieure. - L'organisation de l'Afrique du Nord et l'attitude à l'égard des populations indigènes. - La méthode de Bugeaud : l'Algérie, province française ; l'assimilation des indigènes. - Le rêve de Prévost-Paradol. - La méthode de Napoléon III. - Le royaume arabe. - La méthode de Waldeck-Rousseau. - L'évolution des indigènes dans leur civilisation. - Une formule sans signification. - L'exemple de la Tunisie et de l'Égypte. -Notre politique extérieure vis-à-vis des peuples musulmans. - Le rôle de la Turquie.

CHAPITRE XIX
Un projet de programme de politique africaine. - Principes généraux applicables à tous les territoires berbères soumis à notre influence : 1° Développer le peuplement français. - 2° Assurer et maintenir la prédominance des idées françaises. - 3° Neutralité absolue à l'égard de la religion musulmane. - 4° Acheminer les indigènes vers le statut français intégral. - 5° Améliorer la condition des indigènes ; les intéresser à notre œuvre. - 6° Aider au relèvement de la musulmane. 7° Gouverner avec la masse et non avec une minorité.

CHAPITRE XX
La politique musulmane extérieure de la France. - Nous devons aider la Turquie. -Les enseignements du mouvement wahabite. - Dans le monde musulman, l'Arabe est un élément de désordre, le Turc un élément d'équilibre. L'Arabe est condamné à disparaître ; il sera remplacé par le Turc. - Politique de neutralité vis-à-vis des Arabes ; politique d'appui amical envers la Turquie. - Conclusion.

 

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CHAPITRE I (1)

La France doit avoir une politique musulmane s’inspirant des réalités et non des opinions reçues et des légendes. – On ne peut connaître une fraction quelconque du peuple musulman qu’en étudiant l’histoire Arabe, parce que tous les musulmans sont solidaires et parce que l’Islam n’est qu’une sécrétion du cerveau arabe. - Il n’y a pas des civilisation arabe. - Les origines d’une légende. - Comment furent dupés les clercs du Moyen-Age et les historiens modernes. - L’Arabe est un réaliste et non un imaginatif. - Il a copié, en la déformant, la pensée des autres peuples. - L’Islam, par ses dogmes immuables, a paralysé les cerveaux et tué l’esprit d’initiative.

La France est une grande puissance musulmane. C’est un lieu commun, mais c’est aussi une vérité qui cesse d’être banale, malgré les redites, si l’on songe que notre pays tient en tutelle plus de vingt millions de musulmans, cimentés par la solidarité religieuse au bloc formidable des trois cents millions d’adeptes que compte l’Islam.

Ce bloc est divisé, superficiellement, par des rivalités ethniques et même, parfois, par des intérêts opposés, mais la religion exerce une telle influence sur les individualités qui le composent, elle les domine avec une telle force, que l’ensemble forme, au milieu des autres peuples, une véritable nation dont les différentes fractions, fondues dans le même creuset, obéissant au même idéal, possédant les mêmes conceptions philosophiques, sont animées de la même foi intransigeante dans l’excellence du dogme sacré et de la même méfiance hostile à l’égard de l’étranger- l’infidèle- : c’est la Nation Musulmane.

L’Islam n’est pas seulement une doctrine religieuse qui ne compte ni sceptiques ni renégats [1] ; c’est une patrie ; et si le nationalisme religieux dont sont imprégnés tous les cerveaux musulmans n’a pas réussi jusqu’à présent à menacer l’humanité d’un grave péril, c’est que les peuples unis par son lien sont tombés, par la rigidité même de son dogme, par la contrainte impitoyable qu’il exerce sur les esprits, par la paralysie intellectuelle dont il les frappes, dans un tel état de décrépitude et de déchéance, qu’il leur est impossible de lutter contre les forces matérielles mises par la science au service de la civilisation occidentale.[2]

Mais même tel qu’il est, l’Islam n’est pas un élément négligeable dans les destinées de l’humanité. Son bloc de trois cents millions de fidèles s’accroît sans cesse parce que dans la plupart des pays musulmans, le chiffre des naissances dépasse celui des décès et aussi parce que la propagande religieuse recrute chaque jour des nouveaux adhérents parmi les peuplades encore barbares.

On estime à plus de six millions le nombre des conversions obtenues depuis vingt ans dans les Indes Anglaises, malgré les précautions du colonisateur. On constate des progrès semblables en Chine, dans le Turkestan, en Sibérie, en Malaisie et en Afrique. Dans le continent noir, toutefois, la propagande active des Pères Blancs combat victorieusement le prosélytisme musulman.

Il importe donc que nous songions, comme l’a dit Le Chatelier, à fonder sur une étude intelligente de l’Islam une politique musulmane dont l’action bienfaisante s’étende non seulement sur nos colonies africaines, mais sur le monde musulman tout entier.

Nous devons comprendre la nécessité de traiter autrement que par prétérition plus de vingt millions d’indigènes qui seront toujours l’unique population active des colonies du Centre et de l’Ouest africain et dont la supériorité numérique en Algérie, en Tunisie et au Maroc ne fera que croître dans l’avenir.[3]

Nous n’arriverons à réaliser une œuvre utile et durable que si nous connaissons parfaitement la mentalité et la psychologie du musulman, autrement que par des préjugés et des légendes.

Il serait puéril de croire qu’il nous suffira de borner cette connaissance à nos seuls sujets musulmans, dans le but de les bien gouverner. Comme il a été dit plus haut, le Musulman n’est pas un être isolé ; le Tunisien, l’Algérien, le Marocain, le Soudanais ne sont pas des individus dont l’horizon s’arrête au limites artificielles créées par les diplomates et les géographes. Avant d’appartenir à telle ou à telle formation politique, ils sont citoyens de l’islam. Ils appartiennent moralement, religieusement, intellectuellement, à la grande Patrie Musulmane dont la capitale est La Mecque et dont le chef – théoriquement incontesté- est le Commandeur des Croyants. Leur mentalité a été au cours des âges, lentement pétrie, modifiée, imprégnée par la doctrine religieuse du Prophète et comme celle-ci n’est, elle-même, qu’une sécrétion du cerveau arabe, il s’ensuit qu’il faut étudier l’Histoire arabe si l’on veut connaître et comprendre l’âme et l’esprit d’une fraction quelconque du monde musulman.

Une telle étude est difficile, non pas que les documents fassent défauts : ils abondent, au contraire :- L’Islam est né et s’est développé en pleine lumière historique, -mais parce que la religion musulmane et les Arabes sont voilés à nos yeux par un nuage si prodigieux d’opinions reçues, de légendes, de préjugés et d’erreurs, qu’il semble à peu près impossible de le dissiper.

Il faut cependant entreprendre cette tâche si nous voulons sortir de l’ignorance dans laquelle nous sommes de la psychologie musulmane.

Jules Lemaître eut, un jour, à présenter au public l’ouvrage d’un jeune écrivain Egyptien sur la poésie arabe. L’auteur, novice, déclarait avec une belle assurance que la littérature arabe était la plus riche et la plus brillante de toutes les littératures connues et que la civilisation arabe était la plus haute et la plus éclatante.

Jules Lemaître qui, dans ses jugements, préférait, comme Sainte-Beuve, s’en tenir prudemment aux opinions moyennes –à mi-côte- éprouvait quelque répugnance à contresigner une pareille affirmation. D’autre part, la courtoisie lui imposait de ne point trop souligner la pauvreté et la sécheresse de la littérature arabe. Il se tira fort habilement de ce pas difficile par cette observation restrictive :

« On a peine à comprendre qu’une civilisation si noble, si brillante, dont les images nous charment toujours et qui eut jadis une telle force d’expansion, semble avoir perdu maintenant sa vertu. C’est un des mystères et une des tristesses de l’histoire. »

Cette remarque d’un esprit subtil, habitué à ne point accepter à la légère les opinions reçues, est parfaitement justifiée. Si l’on admet, en effet, toutes les qualités que l’on prête habituellement à la civilisation arabe, si l’on s’incline béatement devant la prestigieuse splendeur dont la parent historiens et littérateurs, il est difficile d’expliquer comment l’Empire des Califes a pu tomber jusqu’à l’état de décrépitude où nous le voyons aujourd’hui, entraînant dans sa chute des peuples qui, sous d’autres guides, avaient manifesté d’incontestables aptitudes à la civilisation.

Pourquoi les Syriens, les Egyptiens, les Berbères ont-ils perdu, dès qu’ils furent islamisés, l’énergie, l’intelligence, l’esprit d’initiative qu’ils avaient montrés sous les dominations Grecques et Romaine ? Comment les Arabes, eux-mêmes, qui furent, au dire des historiens, les professeurs de l’Occident en science et en philosophie, oublièrent-ils leurs brillantes connaissances pour tomber dans une ignorance qui les relègue aujourd’hui au rang des peuples barbares ?

Si nous nous posons encore ces questions, c’est uniquement parce que nous n’avons jamais recherché les causes réelles de l’expansion rapide de la conquête arabe, que nous n’avons pas situé cette conquête dans son cadre historique, au milieu des circonstances exceptionnelles qui la favorisèrent et aussi parce que n’ayant pas pénétré la psychologie du musulman, nous ne sommes pas à même de comprendre comment et pourquoi l’empire immense des Califes s’est effondré ; comment et pourquoi il devait fatalement s’effondrer, frappé de paralysie et de mort par une doctrine religieuse rigide qui domine et commande tous les actes de la vie, toutes les manifestations de l’activité et qui, ne concevant pas le progrès matériel comme un idéal digne d’être poursuivi, à immobilisé ses adeptes hors des grands courants civilisateurs.

Nous vivons, en Europe, en ce qui concerne l’Islam et les peuples musulmans, sur une vieille erreur qui, depuis les temps les plus lointains, a faussé le jugement des historiens et qui a souvent inspiré aux hommes d’Etat des attitudes et des décisions nullement conformes aux réalités.

Cette erreur consiste à reconnaître aux Arabes une influence civilisatrice qu’ils n’ont jamais exercée. Les écrivains du Moyen-Age qui, par une absence de documentation précise, désignaient sous le nom d’Arabes tous les peuples de religion musulmane et qui voyaient l’Orient à travers le fabuleux mirage des légendes dont l’ignorance entourait alors les contrées lointaines, ont travaillé inconsciemment à répandre cette erreur.

Ils y furent aidés par les Croisés, gens rudes et grossiers pour la plupart, plus soldats que lettrés, qui avaient été éblouis par le faste superficiel des cours orientales et qui rapportèrent de leur séjour en Palestine, en Syrie ou en Egypte des jugements dénués de tout esprit critique. D’autres circonstances contribuèrent également à créer cette légende de la civilisation arabe.

L’établissement du gouvernement des Califes dans le Nord de l’Afrique, en Sicile, puis en Espagne, provoqua des relations entre l’occident et les pays d’Orient. A la faveur de ces relations, des ouvrages de philosophie et de science rédigé en langue arabe ou traduits de l’arabe en latin parvinrent en Europe et les lettrés du Moyen-Age, dont le bagage scientifique était fort léger, admirent ingénument ces écrits qui leur révélaient des connaissances et des méthodes de raisonnement, nouvelles pour eux.

Ils s’enthousiasmèrent pour cette littérature et ils en conclurent de très bonne foi que les Arabes avaient atteint un haut degré de culture scientifique. Or, ces écrits étaient, non pas des productions originales du génie arabe, mais des traductions d’ouvrages grecs des Ecoles d’Alexandrie et de Damas, rédigées d’abord en syriaque, puis en arabe, à la demande des Califes Abbassides, par des scribes syriens devenus musulmans.

Ces traductions n’étaient même pas des reproductions fidèles des ouvrages originaux, mais plutôt des compilations d’extraits et de gloses, tirés des commentateurs d’Aristote, de Galien et d’Hippocrate, appartenant aux Ecoles d’Alexandrie et de Damas, notamment d’Ammonius Saccas, de Plotin, de Porphyre, de Jamblique, de Longin, de Proclus, etc.[4]

Et ces extraits déjà déformés par deux traductions successives, du grec en syriaque et du syriaque en arabe, étaient encore défigurés et tronqués par l’esprit d’intolérance des scribes musulmans. La pensées des auteurs grecs était noyée dans les formules religieuses imposées par le dogme islamique ; le nom des auteurs traduits n’était pas mentionné, de telles sortes que les lettrés européens ne purent soupçonner qu’il y avait traduction, imitation ou adaptation et qu’ils attribuèrent aux Arabes ce qui appartenait aux Grecs. [5]

La plupart de clercs du Moyen-Age ne connurent même pas ces travaux, mais seulement les adaptations qui en furent faites par Abulcasis, Avicenne, Maimonide et Averrhoës. Ceux-ci puisèrent notamment dans les Pandectes de Médecine, d’Aaron, prêtre chrétien d’Alexandrie, qui avait lui-même compilé et traduit en syriaque des fragments de Galien. Les ouvrages d’Averrhoës, Avicenne, et Maimonide furent traduits en latin et c’est par cette dernière version que les lettrés du Moyen-Age connurent la science arabe.

Il convient de rappeler qu’à cette époque la plupart des ouvrages de l’Antiquité étaient ignorés en Europe. Les Arabes passèrent donc pour des inventeurs et des initiateurs, alors qu’ils n’étaient que des copistes. Ce n’est que plus tard, à l’époque de la Renaissance, lorsque les manuscrits des auteurs originaux furent découverts, qu’ont s’aperçut de l’erreur, mais la légende de la civilisation arabe était implantée dans les esprits ; elle y est demeurée et les plus graves historiens en parlent encore aujourd’hui comme d’un fait indiscutable.

Montesquieu en a fait la remarque : « Il y des choses que tout le monde dit, parce qu’elles ont été dites une fois. »

Les historiens ont d’ailleurs été trompés par les apparences. La rapide expansion de l’Islam qui, en moins d’un demi-siècle après la mort de Mahomet, soumit à la domination des califes un immense empire s’étendant de l’Espagne jusqu’à l’Inde, leur a laissé supposer que les Arabes avaient atteint un haut de gré de civilisation. [6] Après les historiens, les littérateurs contemporains, épris d’exotisme, contribuèrent encore à fausser les jugements en nous montrant un monde arabe conventionnel, comme ils nous avaient montré un Japon, une Chine, une Russie de pacotille.

C’est ainsi que s’est créée la légende de la civilisation arabe. A qui tenterait de la combattre, on citerait péremptoirement les cadeaux du Calife Haroun-el-Rachid à Charlemagne, cette horloge merveilleuse qui frappa d’admiration les contemporains du vieil empereur à la barbe fleurie. On citerait également tant de noms illustres, Averrhoës, Avicenne, Avenzoar, Maimonide, Alkendi, pour ne parler que des plus connus.

Mais nous démontrerons plus loin, que ces noms ne sauraient être invoqués en faveur de la civilisation arabe et qu’au surplus cette civilisation n’a jamais existée.

Il y a une civilisation grecque, une civilisation latine ; il n’y a pas de civilisation arabe, si l’on désigne sous ce vocable l’effort personnel, original d’un peuple vers le progrès. Il y a peut-être une civilisation musulmane, mais cette civilisation ne doit rien aux Arabes, ni même à l’islam, les peuples, devenus musulmans, ne réalisèrent des progrès que parce qu’ils appartenaient à d’autres races que la race arabe et parce qu’ils n’avaient pas encore subi trop profondément l’empreinte de l’Islam. Leur effort fut accompli malgré les Arabes et malgré le dogme islamique.

Les prodigieux succès de la conquête arabe ne prouvent rien. Attila, Genseric, Gengis-Khan ont soumis nombre de peuples et cependant la civilisation ne leur doit rien.

Un peuple conquérant n’exerce une action civilisatrice que s’il est plus civilisé que les peuples conquis. Or, tous les peuples vaincus par les armées du Calife étaient parvenus, longtemps avant les Arabes, à un haut degré de culture, de telle sorte qu’ils purent leur communiquer un peu de leur savoir, mais qu’ils n’en retirèrent rien. Nous y reviendrons. Bornons-nous à citer, pour l’instant, les Syriens et les Egyptiens, dont les écoles de Damas et d’Alexandrie recueillirent les traditions de l’Hellénisme, le Nord de l’Afrique, la Sicile, l’Espagne, où survivait la pensée latine, la Perse, l’Inde, la Chine, héritières de civilisations illustres.

Les Arabes auraient pu s’instruire au contact des tant de peuples. C’est ainsi que les Berbères africains et les Espagnols s’assimilèrent très vite la civilisation latine, de même que les Syriens et les Egyptiens s’étaient assimilés la civilisation grecque, si bien que nombre d’entre eux, devenus citoyens de l’Empire Romain ou de l’Empire Byzantin, firent honneur, dans les lettres et les arts, à leur patrie d’adoption.

Contrairement à ces exemples, le conquérant arabe est resté barbare ; pis encore, il a étouffé la civilisation dans les pays conquis.

Que sont devenus les Syriens, les Egyptiens, les Espagnols, les Berbères, les Byzantins sous le joug musulman ? Que sont devenus les peuples de l’Inde et de la Perse, après leur soumission à la loi du prophète ?

Ce qui a fait illusion, ce qui a trompé les historiens, c’est que dans les pays conquis par les Arabes, la civilisation Gréco-Latine n’a pas péri immédiatement. Elle était si vivace, qu’elle continua, pendant deux ou trois générations, à pousser, sous la façade musulmane, des tiges vigoureuses. Le fait s’explique.

Dans les pays conquis, les indigènes avaient à choisir entre la religion musulmane ou un sort misérable, « Convertis-toi ou meurs ! Convertis-toi ou soi esclave ! » telles étaient les conditions du vainqueur.

Comme il n’est que les âmes d’élite capables de souffrir pour une idée – et les âmes d’élite sont peu nombreuses – et comme les religions auxquelles se heurtait l’Islam –paganisme moribond ou christianisme encore mal implanté – n’exerçaient pas encore une influence considérable sur les esprits, la plupart des peuples soumis préférèrent la conversion à la mort ou à l’esclavage. Paris vaut bien une messe : Nous connaissons la formule.

La première génération, devenue musulmane par la simple volonté du vainqueur, ne subit que superficiellement l’empreinte islamique ; elle conserva intactes sa mentalité et ses traditions ; elle continua à penser et à agir, moyennant quelques sacrifices de façade à l’Islam, comme elle en avait l’habitude. La langue officielle étant l’arabe, elle s’exprima en arabe, mais elle pensa en grec, en latin, en araméen, en italien ou en espagnol. De là ces traductions d’auteurs grecs, faites par les Syriens, traductions qui firent croire à nos clercs du Moyen-Age, comme nous l’avons vu, que les arabes avaient fondé la philosophie, l’astronomie et les mathématiques.

La deuxième génération élevée dans le dogme musulman, mais subissant l’influence des parents, manifesta encore quelque originalité, mais les générations suivantes, complètement islamisée, tombèrent vite dans la barbarie.

On constate cette déchéance rapide des générations successives sous le joug musulman dans tous les pays soumis aux Arabes, en Syrie, en Egypte, en Espagne. Après un siècle de domination musulmane, c’est l’anéantissement de toute culture intellectuelle.

Pourquoi ces peuples qui, sous l’influence grecque ou latine, avaient montré des aptitudes remarquables à la civilisation, ont-ils été frappés de paralysie intellectuelle sous le joug musulman, à un point tel qu’ils n’ont pu se relever malgré les efforts des peuples occidentaux ? C’est que leur mentalité a été déformée par l’Islam qui n’est, lui-même, qu’un produit, qu’une sécrétion du génie arabe.

Contrairement à l’opinion courante, l’Arabe est dépourvu de toute imagination. C’est un réaliste ; il constate ce qu’il voit ; il l’enregistre ; il est incapable d’imaginer, de concevoir au-delà de ce qu’il perçoit directement.

La littérature purement arabe est dénuée de toute invention. La part d’imagination qui apparaît dans certains ouvrages, comme les Mille et une Nuits, est d’origine étrangère[7]. Nous le démontrerons au cours de cette étude. C’est d’ailleurs l’absence de facultés inventives, tares du Sémite, qui explique la stérilité totale de l’Arabe en peinture et en sculpture.

En littérature, comme en philosophie et en science, l’Arabe a été un compilateur. Sa pauvreté intellectuelle se manifeste dans ses conceptions religieuses. Avant Mahomet, au temps du paganisme, les divinités arabes sont sans histoires ; aucune légende ne poétise leur existence ; aucun symbolisme ne pare leur culte. Ce sont des noms, probablement empruntés à d’autres peuples, mais derrière ces noms, il n’y a rien.

L’Islam lui-même n’est pas une doctrine originale ; c’est une compilation de tradition gréco-latines, bibliques et chrétiennes ; mais en s’assimilant des matériaux si divers, l’esprit arabe les a débarrassés de toute la parure de poésie, de symbolisme et de philosophie qu’il ne comprenait pas et il en a tiré une doctrine religieuse, froide et rigide, comme un théorème géométrique : Dieu, le Prophète, les hommes.

Cette doctrine s’est parfois ornée,, chez les peuples qui l’ont adoptée et qui n’avaient pas le cerveau stérile des Arabes, de toutes une floraison de légendes et de poésie ; mais ces ornements étrangers ont été combattus avec une farouche énergie par les représentants autorisés du dogme islamique et lorsqu’au deuxième siècle de l’Hégire, les Califes ont décidés, pour éviter toute déformation de la doctrine religieuse, d’en faire préciser l’esprit et la lettre, les travaux des quatre docteurs orthodoxes, hors desquels il est interdit d’interpréter les textes sacrés, ont fixé immuablement le dogme et ont tué, du même coup, chez tous les peuples musulmans, l’esprit d’initiative et l’esprit critique. Ils les ont comme momifiés intellectuellement, de telle sorte qu’ils sont restés, pareils à des rochers, au milieu du torrent qui emporte l’humanité vers le Progrès.

A partir de ce moment, la doctrine islamique, réduite à la simplicité de la conception arabe, a exercé son œuvre de mort avec d’autant plus d’efficacité qu’elle commande tous les actes de la vie ; elle prend le fidèle à son berceau et le conduit à la tombe, à travers toutes les vicissitudes de la vie, en ne lui laissant, dans aucun domaine de la pensée ou de l’activité, la moindre part d’initiative et de liberté. C’est un carcan qui ne permet qu’un certain nombre de mouvements préalablement fixés. Nous aurons à le démontrer.

En résumé, l’Arabe a tout emprunté aux autres peuples ; littérature, art, science, et même idées religieuses. Il a tout passé au crible de son esprit étroit, incapable de s’élever à de hautes conceptions philosophiques ; il a tout déformé, tronqué, désséché.

Cette influence destructive explique la déchéance des peuples musulmans et leur impuissance à s’arracher à la barbarie ; elle explique également les difficultés auxquelles nous nous heurtons dans nos possessions de l’Afrique du Nord.

Nous devons nous inspirer de cette constatation si nous voulons débarrasser notre politique musulmane des erreurs de conceptions et d’attitude qui nous ont coûté parfois si cher.

Etudier la psychologie du musulman, sans aucun parti-pris d’hostilité, comme sans désir préconçu de trouver en lui un type d’humanité supérieur ; préciser son idéal, ses aspirations, ses besoins, le mécanisme de son cerveau ; puis adopter à son égard l’attitude que commande la logique et le bon sens : voilà qu’elles doivent être les préoccupations d’une puissance dont les destinées sont liées à une fraction quelconque du monde islamique.

Préparer les éléments de cette étude : tel est le but de ce modeste essai.


[1] De CASTRIES. –L’Islam.
[2] André SERVIER –Le Nationalisme Musulman.
P.ANTOMARCHI. - Le Nationalisme Egyptien.
Henry MARCHAND. - l’Egypte et le Nationalisme Egyptien.
[3] Alfred Le CHATELIER. - La politique Musulmane
[4] Barthélemy SAINT-HILAIRE. - Histoire de l’Ecole d’Alexandrie.
[5] SNOUCK HURGRONJE. - Le Droit Musulman.
[6] Dr Gustave LE BON. - La civilisation des Arabes.
[7] DOZY. - Essai sur l’Histoire de l’Islamisme.

 

*  *  *

CHAPITRE II (2)

Pour connaître et comprendre l’Islam et le musulman, il faut étudier le Désert.- Le Désert arabe.- Le Bédouin.- L’influence du Désert.- Le Nomadisme.- La vie dangereuse.- Guerrier et pillard.- Le fatalisme.- L’endurance.- L’insensibilité.- L’esprit d’indépendance.- L’anarchie sémite.- L’égoïsme.- L’organisation sociale : la Tribu.- L’orgueil sémite.- Sensualité.- Idéal.- Religion.- Manque l’imagination.- Les traits essentiels de la physionomie du Bédouin.

Pour connaître et comprendre le Musulman, il faut étudier l’Islam. Pour connaître et comprendre l’Islam, il faut étudier le Bédouin d’Arabie. Pour connaître et comprendre le bédouin, il faut étudier le Désert. Le milieu Désert explique la mentalité spéciale du bédouin, sa conception de l’existence, ses qualités et ses défauts. Il explique par conséquent l’Islam, sécrétion du cerveau arabe et il explique, en définitive, le Musulman, que l’islam a coulé dans son moule rigide.

Un immense plateau de rocaille, de sable et de basalte de 2.000 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 800 kilomètres ; autour, une ceinture de montagne dont certains sommets atteignent 2.000 et 3.000 mètres ; entre cette haute barrière et la mer, une bande fertile de 80 à 100 kilomètres de largeur ; voilà, schématiquement tracé, l’aspect général de l’Arabie.(1)

(1) PALGRAVE.- Une année de voyage dans l’Arabie Centrale.
LARROQUEE- Voyage dans l’Arabie heureuse.
STRABON.- Liv. XVI.

Le plateau est réellement « le pays de l’épouvante et de la soif », comme l’appellent les Bédouins. Placé sous la zone chaude, soustrait à l’influence marine par un mur montagneux qui arrête les vents humides et précipite les pluies sur la bande du littoral, il offre toute les variétés de la nature désertique : désert de lave ou Harra, désert de pierres ou Hammada, désert de sable ou Nefoud, dunes mouvantes, désert gypseux, sebkhas dont la croûte saline s’effondre sous les pas.

L’ensemble est morne et farouche. Les molles ondulations qui reposent la vue dans les pays à climat normal où des siècles de culture ont façonné le sol, sont inconnues au désert. Tout y est disloqué, âpre, hérissé, hostile. Dans les régions basaltiques ou gréseuses, les roches sont taillées en arêtes coupantes. Les accidents de terrains sont brusques et roides, sans transition.

Qu’on imagine la chaîne des Alpes, enlisée par des alluvions jusqu’à cent ou cent cinquante mètres du sommet. On n’apercevrait plus qu’une série de dômes, de pitons, d’aiguilles, de roches écroulées, de colonnes dénudées, surgies brusquement du sol : tel est l’aspect du Harra dont le profil tourmenté évoque les formidables révolutions cosmiques.

Ailleurs, c’est le Hammada, la plaine stérile de pierres, vastes étendues luisantes et monochromes de roches nues, que le vent a récurées de toute terre végétale et que les températures extrêmes ont fait éclater en dalles et en esquilles. C’est un chaos monstrueux de pierres brisées ou la vie ne peut se développer.(1)

Ailleurs, c’est le Nefoud, la mer de sable à perte de vue, d’où émergent de hautes dunes ressemblant à de grandes vagues pétrifiées, avec leurs couloirs parallèles taillés par le vent qui les brasse inlassablement. Avec sa teinte d’un jaune uniforme, cette plaine stérile est d’une monotonie farouche. C’est le domaine de la mort. Elle brûle ou elle glace. La porosité du sable multipliant les surfaces d’absorption et de rayonnement, le sol s’échauffe le jour à un point tel qu’on ne peut s’y aventurer ; la nuit il perd presque instantanément cette chaleur et se couvre de gel.

Sous l’effet du vent qui s’engouffre dans les couloirs et, peut-être aussi de la dilatation, les dunes émettent des sons étranges qui augmentent l’horreur sauvage de la solitude. Elles ronflent littéralement comme une toupie métallique.

Certains voyageurs ont comparé ce bruit à celui d’une machine à battre.(2)

Ailleurs, ce sont de vastes étendues de gypse, d’une blancheur intolérable sous la lumière ardent du soleil. Ailleurs, encore, ce sont des sebkhas, anciennes mares salées qui se sont desséchées et à la surface desquelles le sel, mêlé au sable, forme une croûte trouée de fondrières.

Partout la terre végétale est très rare. Réduite par la sécheresse à l’état de poussière impalpable, elle est emportée par le vent et se précipite, sous l’action des pluies, dans les contrées plus humides.

Subissant dans la même période de vingt quatre heures des chaleurs torrides et des froids excessifs (+ 60 -7), balayé de vents brûlants ou glacés, mais toujours secs, le sol, quel que soit sa nature, est frappé de stérilité.

La végétation est rare au désert. Faute de pluie, elle ne peut s’alimenter que de l’eau de souterraine ; elle ne se développe donc que dans les cuvettes où la nappe aquifère est proche de la surface : quelques plantes rabougries dans les ravines, dans les oueds, dépressions allongées au fond desquelles, en creusant, on trouve un peu d’humidité, des armoises, des genêts, des plantes halophytes. Ca et là, dans les endroits abrités, quelques arbustes chétifs, acacias, tamaris, luttant éperdument contre l’ensablement.

Pas de rivières, pas de sources ; quelques rares puits, sans cesse comblés par les sables et que le voyageur assoiffé doit, chaque fois, nettoyer.

Au milieu de cette nature hostile, les agglomérations humaines sont impossibles ; la faim et la soif les décimeraient. Pas de villes, pas même de bourgades ; des familles faméliques, sans cesse préoccupées du souci de leur existence, errent dans ces étendues semées d'embûches.

Mais si, délaissant ces mornes solitudes, on franchit la barrière montagneuse qui les enclot, on tombe brusquement dans un pays merveilleux, La bande du littoral, arrosée par les vents marins, fertilisée par les oueds qui, aux jours d'orage, roulent en torrents des hauteurs, est, comparativement au plateau désertique, Une contrée d'abondance et de délices. Et cette bande s'élargit encore entre Médine et La Mecque par le plateau granitique du Nedjed, massif montagneux important qui reçoit des pluies et alimente des sources nombreuses.(3)

Là sont des puits qui ne tarissent pas ; là sont des oasis où, sous les palmiers, pousse un double, étage de végétation : arbres fruitiers, céréales et plantes à parfums. Là sont des pâturages oit prospèrent chevaux, chameaux et brebis.

Ce sont les pays heureux du Hedjaz, de 1'Assir, du Nedjed, du Yémen, du Hadramaout et de l'Oman, avec des villes populeuses : Médine et son port de Yambo, La Mecque et son port de Djeddah, Taïf, Sana, Terim, Mirbat, Mascate.

Mais l'attrait de ces régions fertiles n'a pas dépeuplé le désert. Le Bédouin lui est demeuré

fidèle et comme, à côté des tribus sédentaires moins actives et de vie plus douce, il représente l'homme d'action remuant et brutal, c’est, lui qui, finalement, a imposé à toute l'Arabie ses mœurs et sa mentalité. C'est donc lui qu'il importe d'étudier.

Pour le connaître, il n'est pas nécessaire de compulser l'Histoire. L'immobilité étant le caractère distinctif des peuplades arabes(4), le Bédouin n'a pas changé. Tel il était au temps où Mahomet l'arracha à l'idolâtrie, tel exactement nous le voyons décrit dans les récits de la Genèse relatifs à Ismaël ou à Joseph, ou bien figuré sur les bas-reliefs des palais de Ninive qui retracent clos scènes de la guerre d'Assurbanipal, tel il est aujourd'hui(5).

Le Désert; oblige l'individu à un genre de vie spéciale qui développe certaines facultés, certaines qualités, certains défauts.

L'existence y est difficile. Tout est danger c'est le pillard qui rôde autour de la tente et des troupeaux en méditant un coup de main ; c'est le vent hostile qui tarit le trou d'eau et ensable la maigre végétation; c'est le rival qui occupe le pâturage convoité ; c'est le sol qui se creuse de fondrières.

Le Désert impose une première condition d'existence : le nomadisme. Ce n'est pas pour son plaisir que le Bédouin voyage, c'est par nécessité. La culture étant impossible sur un sol stérile, dépourvu de terre végétale et d'humidité, l'homme est voué au métier de pasteur. Mais les pâturages, composés de plantes chétives, poussées dans des dépressions abritées des vents, sont éphémères et peu étendus. En quelques jours, la dent des troupeaux les épuise; il faut s'inquiéter d'en trouver d'autres: d'où la nécessité de se déplacer sans cesse. Le pâturage découvert, il faut s'en assurer la possession, contre des rivaux et, parfois, user de la violence. C'est une vie de fièvre et de bataille, une vie rude et dangereuse.

Le Bédouin mange rarement à sa faim ; il a tout à craindre de la nature et des hommes. Tel un fauve, il vit en état de perpétuelle alerte. Il compte surtout sur les rapines. Trop pauvre pour satisfaire ses désirs, dénué de ressources dans un pays disgracié, il est toujours prêt à saisir l'occasion qui s'offre.

Un chameau éloigné du troupeau lui procure un festin de viande. Un coup de main sur une caravane ou une tribu sédentaire lui fournit des dattes, des aromates et des femmes.

La pratique des armes, l'entraînement à la fatigue ont développé ses facultés guerrières, et comme ce sont ces dernières qui lui permettent de triompher des dangers de sa vie errante et de se procurer les seules satisfactions possibles au désert, il en est arrivé à les considérer comme un idéal.

Le pleutre et l'estropié sont voués au mépris et à la mort. L'estime du prochain est en rapport avec la crainte qu'on lui inspire. Pour mériter l'éloge des poètes et l'amour des femmes, il faut être un brillant cavalier, habile au maniement du glaive et de la lance.

Les femmes elles-mêmes ont pris quelque chose de l'esprit martial de leurs frères et de leurs époux(6). 'Marchant à l'arrière-garde, elles soignent les blessés et encouragent les guerriers en récitant des vers d'une sauvage énergie : « Courage, disent-elles, défenseurs des femmes! Frappez du tranchant de vos glaives. Nous sommes les filles de l’Etoile du matin ; nos pieds foulent des coussins moelleux; nos cols sont ornés de perles, nos cheveux, parfumés de muse. Les braves qui font face à l'ennemi, nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient, nous les délaissons et nous leur refusons: notre amour !(7)»

L'obligation de pourvoir lui-même à ses besoins rend le Bédouin actif ; il est patient à cause des souffrances qu'il endure ; il accepte l'inévitable sans vaines récriminations(8). Ce n'est pas l'Islam qui a créé le fatalisme, c'est le désert, et l'Islam n'a fait qu'adopter et que consacrer un état d'âme du nomade.

Sa vie aventureuse donne au Bédouin du courage, de l'audace et, sinon le mépris, du moins l'habitude de la mort. La nécessité le condamne à l'égoïsme. Le pâturage trop exigu ne saurait être partagé ; il le conserve pour lui et les siens ; de même, le point d'eau. Il tue les filles, causes de difficultés, et quelquefois les enfants mâles, lorsque sa famille .est trop nombreuse. Dur pour lui-même, il est dur aux autres. Faisant bon marché de sa vie, il compte pour rien celle du prochain. « Jamais seigneur parmi nous, dit un poète, n'est- mort dans sa couche. Sur la lame des épées coule notre sang et notre sang ne coule que sur la lame des épées.»(9)

«Nous nous sommes levés, dit un autre poète, et nos flèches sont parties, et le sang qui tachait nos vêtements nous parfumait mieux que la senteur du muse.»(10)

« Je fus créé de fer, s'écrie Antar, et de cœur encore plus résistant ; et j'ai bu le sang des ennemis dans le creux de leurs crânes et je n'en suis pas rassasié. »

A l'appui de cette insensibilité, on peut citer deux traits de la vie de Mahomet : Sept cents Juifs Coraïdites ayant été faits prisonniers, on les égorgea au bord de longues fosses, sous les yeux du Prophète ; et comme le soir tombait, il fit apporter des torches pour ne pas remettre .au lendemain la funèbre besogne.(11)

Plusieurs captifs arabes, pris à Beder, furent mis à mort. L'un d'eux demandant grâce, le Prophète lui dit: « Je remercie le Seigneur de ce qu'il réjouit mes yeux par ta mort. »Et comme le mourant demandait qui prendrait soin de son jeune enfant, Mahomet répondit : « Le feu de 1’enfer ! ».(12)

L'existence solitaire du Bédouin a développé son esprit d'indépendance. Dans le désert, l'individu, est libre ; il n'obéit à aucun gouvernement ; il échappe aux lois ; il ignore la hiérarchie. La seule règle, c'est le droit du plus fort.(13)

Parfois, lorsque leur indépendance était menacée par des peuples voisins : Romains, Perses, Abyssins, les tribus se groupèrent pour défendre leur liberté, mais le péril écarté, elles se dispersèrent aussitôt. Lorsque Abraha-el-Achram envahit le Hedjaz avec quarante mille Abyssins, et qu'il se disposait, après avoir réduit Tebala et Taïef, à pénétrer dans l'enceinte de La Mecque, les tribus voisines se réunirent sous le commandement d'Abd-el-Mottaleb ; mais l'ennemi repoussé, les tribus reprirent leur liberté.(14)

Cet esprit d'indépendance, ce développement exagéré de l'individualisme apparaissent à tout instant au cours de l'histoire arabe. Les Califes eurent à lutter sans cesse contre la turbulence des tribus, hostiles à tout gouvernement régulier, incapables de se plier à une discipline et ce sont leurs rivalités qui finirent par rompre l'unité de l'Empire eu ajoutant un élément de trouble à l'effort de dislocation des peuples soumis.

L'esprit d'anarchie est d'ailleurs un vice du Sémite(15). Dès que celui-ci domine quelque part, c'est le désordre et la révolution. L'Histoire Juive, celle de Carthage en fournissent do nombreux exemples et, plus près de nous, la crise d'autorité qui a bouleversé la Russie, a recruté ses chefs et ses théoriciens les plus autorisés dans l'élément juif.

Les agglomérations sont impossibles au désert faute de ressources ; toutefois, l'individu isolé serait trop faible pour lutter contre les dangers de la vie errante. Les Bédouins ont donc été amenés à se grouper en familles. C'est la base de leur organisation sociale.

La famille étendue est devenue la tribu, mais les individus de la même tribu ne vivent pas ensemble ; ils forment de petits groupes familiaux, unis par la solidarité de la naissance et des intérêts.

Tous les individus d'une tribu reconnaissent le même ancêtre commun ; c'est l'açabia, la solidarité congénitale, une forme élémentaire du patriotisme. C'est ainsi que les Koreich, auxquels appartenait Mahomet, faisaient remonter leur généalogie à Fihr-Koreich, d'origine perpétuellement ingénue, car il était considéré comme descendant d'Ismaël par Adnane, Modher, etc.(16) Les membres d'une même tribu sont, à la lettre, frères ; c'est d'ailleurs le nom que se donnent entre eux les hommes du même âge. Lorsqu'un vieillard s'adresse << un plus jeune, il lui dit : Fils de mon frère.

Aussi, le Bédouin est-il prêt à tout sacrifier à sa tribu. Pour sa gloire, pour sa prospérité, cet égoïste exposera son bien et sa vie : « Aimez votre tribu, dit un poète, car vous êtes attachés à elle par des liens- plus forts que ceux qui existent entre le mari et la femme. »(17)

Durant tout le cours de l'Histoire musulmane, partout où se trouvent des Arabes, en Syrie, en Espagne, en Afrique, on constate le dévouement de l'individu à sa tribu, en même temps que les rivalités entre tribus. Le dignitaire à qui le bon plaisir d'un Calife vient d'octroyer une haute charge s'empresse de servir les intérêts de sa tribu. Il soulève aussitôt la colère des autres qui intriguent jusqu'à ce qu'elles obtiennent sa disgrâce. Le jeu recommence avec un autre.

Le Bédouin vit pour lui et pour sa tribu ; hors de celle-ci, il n'a pas d'amis. Le prochain, e'est l'homme de la tribu, le parent. La fidélité à la parole donnée, l'honnêteté, la franchise ne concernent que les membres de la tribu, les contribules.(18)

Chaque tribu choisit comme chef le plus intelligent, le plus actif, le plus brave, c’est-à-dire le plus apte à la servir. C'est l'Amenokal targui(19); il est, nommé à l'élection, principe qui a présidé par la suite à la désignation des premiers Califes. Mais son autorité est ce qu'elle peut être avec des individus assoiffés d'indépendance; on écoute ses conseils ; on les suit quelquefois ; on ne lui obéit pas toujours.

La richesse n'est pas un titre à l'estime publique, d'abord parce qu'elle ne procure aucune jouissance particulière. A quoi sert d'être riche là où il n'y a rien? Le Bédouin qui possède dix chamelles est aussi heureux que celui qui en possède cent, puisque l'avantage qu'il en retire se limite au lait dont il se nourrit et à la toison dont il se vêt. Et puis, la richesse est instable. Représentée uniquement par les troupeaux, elle est à la merci d'une épizootie, d'une razzia. « Quand une tribu ennemie attaque la sienne et lui enlève tout ce qu'il possède, celui qui, hier, était riche, se trouve réduit tout à coup à la détresse. »(20)

Le poète a résumé d'un vers cette instabilité de la fortune :

La richesse vient le matin et s'en va le soir.

Mais, ruiné, le Bédouin ne se décourage pas. Il lui reste la force et l'audace ; dépouillé aujourd'hui, il se vengera demain sur son ennemi ou sur un autre.

Le Bédouin a, d'ailleurs, une haute opinion de sa personne : c'est un orgueilleux. L'orgueil est un défaut sémite. Le Sémite s'est toujours cru supérieur aux autres peuples ; l'élu de Dieu(21). c'est la raison de l'intransigeance religieuse du juif et du musulman. « Le Bédouin s'estime bien supérieur non seulement à son esclave, mais encore à tous les hommes d'une autre race ; il a la prétention d'avoir été pétri d'un autre limon que les autres créatures humaines. »(22)

Le Bédouin est sobre parce qu'il ne peut pas faire autrement. Au fond, c'est un sensuel. Dans ses courses aventureuses, sous le soleil ardent, à travers des contrées stériles, il apprécie la valeur des jouissances positives. Son idéal cet simple ; c'est celui de l'homme privé de tout : manger, boire, dormir. Ce cavalier errant aspire au repos sur des coussins moelleux ; ce perpétuel affamé désire des mets abondants et savoureux ; cet assoiffé convoite la fraîcheur des sources intarissables. Dans un pays où la beauté des femmes dure ce que vivent les roses, il rêve de femmes qui ne vieillissent point. Au bref, c’est un amateur de franches lippées, prêt à tout pour satisfaire ses désirs.(23)

A cinquante-trois ans, Mahomet s'éprit d'une fillette de huit ans : Aïcha. Elle parut si jeune, même aux yeux des Arabes, que le Prophète, malgré son prestige, dut attendre huit mois pour consommer son mariage(24); mais on s'imagine ce que put être pendant ces huit mois d'attente la cohabitation d'un vieillard passionné, avec une gamine.

Un jour, Mahomet remarque Zineb, femme de Zaïd, un jeune homme qu'il avait adopté. Comme il la désirait, Zaïd s'empressa de répudier Zineb que le Prophète épousa aussitôt, malgré les murmures hostiles de son entourage.(25)

En Syrie, en Espagne, en Egypte, pays d'abondance, les Arabes abandonnèrent très vite leurs habitudes de sobriété pour se livrer aux pires débauches.

Mahomet déclarait aimer trois choses par dessus tout : les parfums, les femmes et les fleurs. Ce pourrait être la devise du Bédouin ; c'est du moins, son idéal.Le Prophète s'en est souvenu. Son paradis, lieu de délices charnelles et de jouissances positives, est tel que le concevait nu nomade du désert.

Sans cesse absorbé par les soucis de son existence aventureuse, le Bédouin ne se préoccupe que des réalités immédiates. Il bataille pour vivre et se soucie peu de philosopher. C'est un réaliste et non un théoricien ; il agit et n'a pas le temps de penser. Ses facultés d'observation se sont développées au détriment de l'imagination et sans l'imagination, il n'y a pas de progrès possible. C'est ce qui explique la stagnation du Bédouin sur qui les siècles passent sans modifier ses habitudes.(26)

L'Arabe est, en effet, totalement dépourvu d'imagination ; l'opinion contraire s'est accréditée ; elle est à réviser. L'impétuosité de son naturel, la chaleur de ses passions, l'ardeur de ses désirs lui ont fait attribuer une imagination déréglée. Sa langue, pauvre en mots abstraits et qui ne peut exprimer et préciser une idée qu’à l'aide d'images et de comparaisons, a entretenu l'illusion. Cependant l'Arabe est l'être le moins imaginatif ; son cerveau est sec; ce n'est pas un philosophe ; aussi n’a-il, jamais manifesté une pensée originale, en religion pas plus qu'en. littérature.

Avant l'Islam, le Bédouin, sorti du culte du Totem, adorait des divinités personnifiant des corps célestes ou des phénomènes cosmiques : les étoiles, la foudre, le soleil ; mais il n'a jamais eu de mythologie. Chez les Grecs, les Indiens, les Scandinaves, les dieux ont un passé, une histoire : l'homme les a façonnés à son image ; il leur a donné ses passions, ses vertus, ses vices. Les divinités du Bédouin ne possèdent aucun caractère distinctif ; ce sont des dieux mornes ; on les redoute, mais on ne les connaît pas. Le panthéon arabe est peuplé de poupées sans vie dont la plupart furent, d'ailleurs, amenées du dehors, notamment de Syrie.(27)

Au surplus, le Bédouin respecte médiocrement ces idoles, il les trompe volontiers en leur sacrifiant une gazelle, quand il leur a promis une brebis et les injurie quand elles ne répondent pas à ses désirs. Quand Amrolcaïs partit pour venger le meurtre de son père sur les Beni -Asad, il s'arrêta dans le temple de l'idole Dhou' el Kholosa, pour consulter le sort au moyen de trois flèches, appelées l'ordre, la défense, l'attente. Ayant tiré la défense, qui lui interdisait de se venger, il recommença : la défense sortit trois fois de suite. Alors brisant les flèches et jetant les morceaux à la tète de l'idole : « Misérable ! s’écria-t-il, si c'était ton père qui eut été tué, tu ne me défendrais pas de le venger!(28)

Même absence d'imagination dans la conception de l'Islam. Sa simplicité est à l'image du cerveau arabe. Ses dogmes sont empruntés à d'autres religions. Le principe de l'unité de Dieu est d'origine sabéenne ; de même la prière musulmane ; de même le jeûne du Ramadhan.(29)

Si la mosquée est sans ornements, ce n'est pas par dessein prémédité ; c'est parce que l'Arabe est incapable de l'orner ; elle est nue, comme le désert, nue comme le cerveau du Bédouin.

La conception arabe du Monde est empruntée aux Sabéens et aux Hébreux. Les sectes religieuses nées sous les derniers Califes, et dont les doctrines subtiles dénotent nue imagination débordante, sont d'inspiration indienne et égyptienne. Elles représentent précisément une réaction des peuples soumis contre la sécheresse et la pauvreté des dogmes musulmans et du génie arabe.

En littérature, même dénuement intellectuel, Les poètes arabes décrivent ce qu'ils voient et ce qu'ils éprouvent ; mais ils n'inventent rien ; s'il leur arrive parfois d'imaginer, leurs compatriotes les traitent de menteurs. L'aspiration vers l'infini, vers l'idéal leur est inconnue et ce qui, déjà dans les temps les plus reculés, importe le plus à leurs yeux, ce n'est pas l'invention c'est la justesse et l'élégance de l’expression, c’est la technique de l’art. L’invention est si rare dans la littérature arabe, que lorsque l’on y rencontre un poème ou un conte fantastique, on peut affirmer d'avance qu'une telle production n'est pas originale, que c'est une traduction. Ainsi, dans les Mille et une Nuits, tous les contes de fées sont d'origine persane ou indienne ; dans cet immense recueil, les seuls récits, vraiment arabes, ce sont les tableaux de mœurs , les anecdotes empruntées à la vie réelle.

Les Moallakat, les plus anciens monuments de la poésie anteislamique sont de pauvres rapsodies, copiées sur un modèle unique. Qui en lit une, connaît les autres. Le poète chante d'abord sa demeure abandonnée, la source où hommes et bêtes venaient se désaltérer, puis les charmes de sa maîtresse et enfin sa monture et ses armes.(30)

« Lorsque les Arabes, établis dans d'immenses provinces conquises à la pointe du sabre, se sont occupés de matières scientifiques, ils ont montré la même absence de puissance créatrice. Ils ont traduit et commenté les ouvrages des anciens ; ils ont enrichi certaines spécialités par des observations.patientes, exactes, minutieuses ; mais ils n'ont rien inventé ; on ne leur doit aucune idée grande et féconde. »(31)

De ce qui précède, on peut résumer en quelques traits essentiels la physionomie du Bédouin: C'est un nomade et un guerrier. Sans cesse préoccupé du souci de chercher sa subsistance et de défendre sa vie contre les hommes et contre la nature ; il mène une existence rude et dangereuse. Ses facultés de lutte et de résistance se sont développées : force physique, endurance, esprit d'observation.

La nécessité en a fait un pillard ; c'est un homme de proie ; il guette le gibier, comme il épie la caravane ou le douar du sédentaire. Comme un fauve, il vil des occasions qui se présentent.

Egoïste, son horizon social s'arrête à la tribu hors de laquelle il ne connaît ni ami, ni prochain. Réaliste, il n'a d'autre idéal que la satisfaction de ses besoins matériels : manger, boire, dormir.

N'ayant pas le temps de se recueillir et de penser, son cerveau s'est atrophié ; il agit au gré des circonstances par réflexe ; il est totalement dépourvu d'imagination et de faculté créatrice. En somme, un être simple, assez près de l'animalité primitive : un barbare.

Voilà l'homme qui a conçu l'Islam et qui, par la force, à coup de sabre, a taillé dans le monde l’Empire musulman.

(1) De LABORDE et LINNANT.- Voyage dans l’Arabie Pétrée.
(2) Le même phénomène a été observé dans le Sahara. Voir GAUTIER.- Le Sahara Algérien.
(3) Maurice TAMISIER – Voyage en Arabie.
(4) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne t.1, p.3
DELAPORTE. – La Vie de Mahomet, p.47.
LARROQUE. – Voyage dans l’Arabie heureuse, p. 109.
(5) LENORMAND – Histoire des peuples Orientaux VI p.422
STABON – Livre. V 1.
NOEL DES VERGERS – Histoire de l’Arabie.
(6) DOZY – Hist. Des Musulmans d’Espagne. T I 16 et 17.
PERRON – Les femmes Arabes avant l’Islamisme.
(7) CAUSSIN DE PERCEVAL – Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’Islamisme- t. II p.281
(8) HERDER – Idées sur la philosophie de l’Histoire p. 423.
(9) EL SAMOUAL.
(10) SAFY IL DINE IL HOLLI.
(11) SAVARY. – Le Coran, p. 47.
(12) HAINES. – Islam a missionary religion, p.36.
(13) G. SALES. – Observations historiques et critiques sur le Mahométisme.
(14) SEDILLOT – Histoire des Arabes. t. I. p. 43.
(15) RENAN – Etudes d’histoire religieuses.
(16) SEIGNETTE – Traduction de Sidi Khelil p. 708.
(17) ABOU’ LABBAS MOHAMED, surnommé MOBARRED, cité par Ebn Khallikan, dans « La vie des hommes illustrés. »
(18) DOZY – Ouvrage cité p.40.
(19) PELLISSIER de REYNAUD – Annales Algériennes – t. III p. 429.
(20) BURKHARDT – Notes on THE BEDOUINS – p.40.
(21) DIDE – La fin des Religions. P.12.
(22) DOZY – Histoire des Musulmans d’Espagne – t. I p.8.
(23) PALGRAVE – Une année de voyage dans l’Arabie Centrale.
(24) ABOULFEDA. – Vie de Mahomet.
(25) CORAN. – SOURATE XXXIII
(26) DOZY – Essai sur l’Histoire de l’Islam.
(27) LENORMAND – p. 469.
FRESNEL. – Lettre sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme.
(28) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne. – t. I p. 21.22.
(29) RENAN. – Etudes d’histoire religieuse.
(30) Voir la traduction des Moallacat par CAUSSIN de PERCEVAL.
(31) DOZY – Loc. cit. p. 13.14.
SEDILLOT – Histoire des Arabes. II p. 12, 19, 82.

 

*  *  *

CHAPITRE III (3)

L'Arabie au temps de Mahomet. - Pas de peuple arabe. - Une poussière de tribus sans liens ethniques ou religieux. - Lue pro­digieuse diversité de cultes et de croyances. - Deux groupes hostiles ; les Yéménites et les Moaddites. - Les sédentaires et les nomades. - La rivalité des deux centres : Yathreb et La Mecque. - La propagande juive et chrétienne à Yathreb. - La vie des Mekkois. - Leur évolution. - La Fédération des Fodhoul. - Les précurseurs de I'Islam.

Connaissant le Désert et le Bédouin, il n'est peut-être pas impossible d'imaginer ce qu'était l'Arabie au temps de Mahomet. Il n'existait pas à proprement parler, de peuple arabe, si l'on appelle de ce nom une collectivité d'individus soumis à un gouvernement régulier, se reconnais­sant des origines communes et poursuivant le même idéal. Caussin de Perceval, qui a résumé en trois volumes les chroniques relatives aux temps antéislamiques, n'a pu tirer de ces documents un ensemble de faits, logiquement enchaînés, donnant l'impression d'un peuple.(1)

Il n'y avait qu'une poussière de tribus, sans liens, sans solidarité, en luttes continuelles pour des sujets futiles : vols de troupeaux, enlève­ments de femmes, points d'eau et pâturages disputés.(2)

Aucune communauté d'origine, aucune de ces traditions que les générations se lèguent comme un héritage et qui les rendent solidaires.

Contrée barbare, jetée comme une barrière au milieu des vieilles civilisations asiatiques et méditerranéennes, protégée des invasions par ses déserts et ses côtes peu accessibles, l'Arabie a servi de refuge à toutes les peuplades fugitives, opprimées ou dispersées de la Perse, de l'Inde, de la Syrie et de l'Afrique.(3) Trop pauvre ou trop rude, elle a échappé aux grands conqué­rants.


(1) CAUSSIN de PERCEVAL- Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’Islamisme.
(2) PRIDEAUX. – Vie de Mahomet
OCKLEY. – Histoire des Sarrazins.
(3) HERDER. – Idées sur la philosophie de l’Histoire p. 420.

Une partie de la Syrie était bien au pouvoir des empereurs grecs de Constantinople ; la côte du golfe Persique, sous la domination des rois de Perse ; une parcelle du littoral de la Mer Rouge, soumise aux rois chrétiens d'Abyssinie, mais l'influence de ces conquérants restait limitée à des régions restreintes (1). Ces posses­sions étrangères formaient comme des comptoirs isolés. L'ambition des envahisseurs s'était brisée sur les côtes, découragée par la pauvreté du pays. « Que trouve-t-on chez vous ? disait un roi de Perse à un prince arabe qui lui demandait des soldats et lui offrait la possession d'une province. Des brebis, des chameaux ! Je ne veux pas pour si peu de chose aventurer mes armées dans vos déserts (2).

Seuls y abordèrent et y restèrent les fugitifs et les errants, toutes les épaves des vieilles civilisations.

Si l'on tente de dégager une idée générale du fatras des chroniques arabes, on parvient à classer ces familles éparses en deux groupes principaux : les Yéménites et les Moaddites (3).

Les premiers, les Aribas, des auteurs musulmans, c'est-à-dire les Arabes proprement dits, venus de l'Irak et de l'Inde, plus de deux mille ans avant notre ère, régnèrent à Babylone en 2218 et en Egypte, à la même époque, sous le nom de Pasteurs. Ils s'établirent dans le Yémen, mais ils en furent chassés plus tard et dispersés dans toute l’Arabie (4).

Les seconds, les Moustaribas des auteurs Musulmans, c'est-à-dire « les devenus arabes », étaient venus de Syrie et de Chaldée. Une fraction de ces émigrés à laquelle appartenaient les ancêtres de Mahomet, prétendait descendre d'Ismaël, fils d'Abraham.(5).

Une vive antipathie divisait ces deux groupes ethniques. Le premier avait comme centre Yathreb qui devint plus tard Médine; le second, La Mecque. Les Yéménites, établis dans les parties fertiles, étaient sédentaires et se livraient à l'agriculture ; les Moaddites étaient, nomades, pasteurs et caravaniers.

Ce n'est là qu'une vue schématique ; en réalité, toutes ces tribus, quelle que fui leur origine, vivaient dans l'anarchie la plus complète : l'anarchie sémite (6).

Aucun lien entre elles : pas de passé, aucun de ces grands souvenirs qui flottent sur les géné­rations comme un drapeau et qui, constituant un patrimoine commun de gloire et de fierté, créent une solidarité entre les individus. Ces pillards, ces caravaniers, ces pasteurs, ces culti­vateurs vivant au jour le jour n'ont pas d'histoire: leur existence monotone de lutte pour la vie ne laisse pas plus de traces que les pas des chameaux sur le sable des dunes.

Même pas de lien religieux (7): chaque tribu avait son idole protectrice, un vague souvenir du culte des ancêtres. Ça et là, quelques tribus juives, venues de Syrie; des tribus chrétiennes, venues (le Syrie ou d'Abyssinie; d'autres venues de Perse, vouées au sabéisme et au manichéisme : une prodigieuse diversité de cultes et de, croyances.

Pas de gouvernement ; pas d'organisation sociale, en dehors de la famille et de la tribu.

Ni art, ni littérature, chez des individus absorbés par les soucis de la vie dangereuse : quel­ques rapsodies rappelant de loin les chants de nos trouvères.

Aucun autre idéal que la satisfaction des besoins immédiats ; aucun but que la poursuite de la subsistance quotidienne. Une proie, un coup de main heureux, un repas plantureux, tel était leur idéal : ce peut être celui d’un individu recroquevillé dans son égoïsme ; ce ne peut être celui d'un peuple (8).

Ces guerriers et ces pillards étaient volontiers épicuriens. Les vers des poètes de l'époque semblent inspirés d'Horace : " Jouissons du présent, car bientôt la mort nous atteindra "(9).

Cependant tu milieu de cette anarchie géné­rale de tribus errantes ou sédentaires, un fait se dessine dès les temps les plus reculés : l'an­tagonisme des Yéménites et des Moaddites : c'est la vieille querelle des sédentaires et des nomades, des cultivateurs et des pasteurs. Cet antagonisme s'affirmait par la lutte entre Yathreb et La Mecque.

Yathreb, plus favorisée que La Mecque sous le rapport du climat, adossée au massif humide du Nedjed, était entourée de terres fertiles. Ses habitants se livraient à l'agriculture et au petit négoce, et comme ce sont des métiers qui fixent, ils devinrent sédentaires. Leurs moeurs s'adoucirent, si bien qu'après des siècles de vie tranquille, ils formaient, au temps de Mahomet, une population paisible de cultivateurs, d'arti­sans et de petits boutiquiers (10). Les Juifs et les Chrétiens, venus en assez grand nombre de Syrie, y propageaient leurs doctrines religieuses. Les idées de fraternité humaine, de pardon des injures du Christianisme, avaient vaguement gagné les esprits. Les Juifs, bercés de vieilles traditions messianiques, parlaient volontiers de la prochaine apparition d'un envoyé de Dieu. Le culte des idoles, sapé par les Juifs et les Chrétiens, était quelque peu déserté. Bref, au milieu de l'anarchie générale, Yathreb était une ville d'ordre, la cité la plus paisible de l'Arabie (11).

A quatre cents kilomètres au sud, La Mecque, située dans un creux sabloneux, au milieu de collines nues et stériles, peuplée de gens turbu­lents, avait tourné son activité vers l'élevage et le grand commerce des caravanes. Communi­quant avec les nations maritimes par son port de Djeddah, elle était devenue le principal entre­pôt de n'importe quel commerce alors existant entre les pays indiens et les pays occidentaux : Syrie, Egypte, voire Italie (12). C'est vers elle que se dirigeaient les caravanes de l'Inde et de la Perse, chargées de produits précieux, ivoire, poudre d'or, soie, aromates.

Les gens de Yathreb, poussés par l'appât du gain, avaient bien essayé de détourner à leur profit une partie de ce trafic; ils n'y avaient pas réussi pour trois raisons :

D'abord, parce que les caravanes préféraient La Mecque qui, placée à une distance égale de trente jours de marche du Yémen et de la Syrie, leur permettait, soit à l'aller, soit au retour, d'hiverner dans le premier de ces pays et d'es­tiver dans l'autre.(13)

Ensuite, parce que les Mekkois, gens entre­prenants, n'attendaient pas les caravanes; ils en organisaient eux-mêmes, échangeant les produits de la Syrie, de l'Egypte et de l'Abyssinie, contre ceux du bassin de l'Euphrate, de la Perse et de l'Inde. Les chameaux koreichites se chargeaient de précieux fardeaux dans les marchés de Sana et de Merab, et dans les ports d'Oman et d'Aden (14). Les Mekkois étaient devenus les rouliers du désert, les courtiers entre les peuples, asiatiques et méditerranéens. Les gens de Yathreb, laboureurs et petits boutiquiers, étaient incapables d'un pareil effort.

Enfin, parce que La Mecque était, depuis les époques les plus reculées, un lieu de pèlerinage ou l'on allait se prosterner dans le temple de la Kaaba, devant une pierre noire qu'on disait avoir été apportée du ciel, au temps d'Abraham, par les serviteurs du Dieu tout puissant (15). Diodore de Sicile rapporte que la Kaaba était, du vivant de César, le temple le plus fréquenté de l'Arabie. Les Koreichites - la tribu de Mahomet - étaient même les administrateurs du temple, ce qui leur procurait des gains appréciables.

Le commerce et la religion faisaient de La Mecque un centre social important. Il en résultait pour elle une grande prospérité dont les gens de Yathreb étaient fort jaloux. Aussi détestaient-ils les Mekkois qui le leur rendaient bien. Ils les détestaient également pour leur vie licencieuse. Riches, d'esprit large, peu scrupuleux, idolâtres, ne connaissant d'autre loi que la satisfaction de leurs désirs, les Mekkois étaient des jouisseurs, dédaigneux des subtilités de la morale.

Un poème de l'époque donne une idée exacte de leurs mœurs : « Dès le matin, quand tu te présenteras – dit le poète à son ami – je t’offrirai une coupe pleine de vin ; et aurais-tu déjà savouré cette liqueur à longs traits, n’importe, tu recommenceras avec moi. Les compagnons de mes plaisirs sont de nobles jeunes gens, dont les visages brillent comme des étoiles. Chaque soir, une chanteuse, parée d’une robe rayée et d’une tunique couleur de safran, vient embellir notre société. Son vêtement est ouvert sur la gorge. Elle laisse les mains amoureuses se promener librement sur ses appas… Je me suis livré au vin et aux plaisirs ; j’ai vendu ce que je possédais, j’ai dissipé les biens que j’avais acquis moi-même et ceux dont j’avais hérité. Censeur qui blâme ma passion pour les plaisirs et les combats, as-tu le moyen de me rendre immortel ? Si ta sagesse ne peut éloigner de moi l’instant fatal, laisse-moi donc prodiguer tout pour jouir avant que le trépas m’atteigne. L’homme qui a des inclinations généreuses s’abreuve à longs traits pendant sa vie. Demain, censeur rigide, quand nous mourrons l’un et l’autre, nous verrons qui de nous deux sera consumé d’une soif ardente.(16)

Les gens de Yathreb, d’esprit étroit – l’esprit des paysans et des boutiquiers – influencés d’ailleurs par la propagande juive et chrétienne, vivaient chichement, en gagne-petit. Comparés aux riches caravaniers de la Mecque, grands brasseurs d’affaires, de conscience élastique, c'étaient de petites gens, de mœurs austères, d'habitudes régulières, de tempérament paisible et débonnaire.(17)

Les Mekkois les traitaient, avec un souverain mépris, de crasseux, de couards, d'eunuques. Rendant injure pour injure, les gens de Yathreb les appelaient bandits et voleurs de grands chemins.

La religion s'en mêlait. Les Juifs, établis à Yathreb, avaient réussi par leur prosélytisme à faire partager leurs croyances à quelques familles des Ans et des Khazdradj. Les Mekkois attachés aux vieux cultes idolâtres, non par conviction religieuse, mais par intérêt, parce que la Kaaba leur attirait des visiteurs et des clients, en profitaient pour cingler leurs adver­saires de l'épithète de Juifs.

La rivalité de Yathreb et de La Mecque a une importance considérable. Au milieu du désordre général, ces deux villes représentent les deux seuls centres de la pensée arabe. Ce sont leurs querelles qui ont favorisé le développement de l'Islam et qui, plus tard, ont été pour l'Empire musulman une cause de troubles et de divisions. Si Mahomet, renié par les Mekkois, traqué, menacé de mort, n'avait pas trouvé à Yathreb un refuge et un appui, il est fort probable que sa tentative eut avorté et que son nom serait tombé dans l'oubli comme ceux de tant d'autres prophètes de la même époque.

Grâce à leur esprit d’entreprise les Mekkois ne tardèrent pas à s'enrichir. Le commerce des caravanes, doublé de celui des esclaves, rapportait gros. Ces bédouins devinrent tout d'un coup de grands seigneurs. Ils en prirent les allures.

Or, la fortune modifie les caractères. Elle diminue l'esprit guerrier ; elle rend conserva­teur. On ne risque sans arrière-pensée sa vie que quand on n'a rien à perdre. Les peuples belliqueux sont toujours les plus pauvres et, parmi les guerriers, les plus ardents à la lutte sont ceux qui ne sont pas encore chargés de butin. L'homme aisé songe à jouir de ses biens et il ne peut en jouir qu'avec l'ordre et la sécurité.

Possédant la richesse, les Mekkois entendaient, vivre agréablement. Ils souffraient fort de l'anar­chie générale à la faveur de laquelle les pillards rançonnaient les caravanes et des luttes entre tribus qui nuisaient au trafic. Aussi s'indignaient ils des actes de brigandage des bédouins et prêchaient-ils le respect du bien d'autrui. Ces anciens forbans devenaient vertueux.

Hommes d'action, les Mekkois ne se conten­tèrent pas de préconiser l'ordre ; ils agirent pour l'imposer. Plusieurs personnages considé­rables de la tribu des Koreichites, Waraca, Othman, Obeidollah, Zaïd, fils d'Amr, fondè­rent dans ce but, en 595, une sorte de ligue, appelée Hilf el Fodhoul, fédération des Fodhoul.

Les Fodhoul se proposaient de combattre par tous les moyens l'anarchie nuisible au commerce et, par conséquent, a leur prospérité ; ils tentè­rent d'abord de supprimer ou tout au moins d'atténuer les conflits entre tribus en instituant des trêves ou suspensions d'hostilités sous les prétextes les plus divers : Mois sacré, pèlerinage, marchés importants (18). Ils travaillèrent même à grouper les tribus, à les fédérer eu usant de différents moyens.

Ils firent d'abord appel à ce qu'on pourrait appeler le patriotisme arabe, à la haine contre l'étranger. Dans cet ordre d'idées, un événe­ment favorisa leurs projets. Les Abyssins, conduits par le Négus Abrahah, avaient tenté de s'emparer de La Mecque dont la richesse excitait - leurs convoitises. Les tribus de la région, ayant accepté, sous la menace du danger, de se réunir sous la direction d'Abd-el-Mottaleb, avaient repoussé l'ennemi. Celui-ci s'étant alors retourné contre le Yémen, en avait été chassé par les tribus groupées sous l'autorité d'un prince hémyarite (19).

A la nouvelle de ce dernier succès, Abd-el­-Mottaleb se rendit en personne à Saana pour féliciter au nom des Koreichites le prince hémyarite. Cette démarche était significative.

C’était un pacte de solidarité : c’étaient les enfants de la même patrie qui se rapprochaient et s’entendaient.

L'ennemi expulsé, les tribus avaient aussitôt repris leur liberté, mais les Fodhoul, encouragés par le succès de leur initiative, se mirent à exploiter les sentiments de xénophobie des Bédouins. Les circonstances favorisaient cette propagande, puisque les Abyssins à l'Ouest, les Grecs au Nord, les Persans à l'Est, menaçaient l'Arabie.

Les Fodhoul songèrent également, pour mieux rapprocher les tribus, à réaliser l’unité de la langue. On ne s’entend bien que lorsque l’on se comprend bien et pour se comprendre, il faut parler la même langue. Or, l’Arabie était une véritable Babel de dialectes. La trame de la langue était bien l'Arabe, mais déformé dans chaque tribu par la prononciation ou par l'usage d'expressions locales, si bien qu’un bédouin du Nedjed ne comprenait, pas celui du Hedjaz et (lue ce dernier n'était pas entendu de son semblable du Yémen (20).

Les Fodhoul utilisèrent très habilement les poètes, sorte de trouvères qui, dans chaque tribu, chantaient les exploits des guerriers et des amoureux. " Ces poètes reçurent mission de créer une langue plus générale. Leurs vers, récités partout, devaient fixer les mots destinés à représenter irrévocablement les idées ; lorsque, plusieurs familles appliquaient deux expressions différentes à la même pensée, on adoptait celle que le poète avait choisie et la langue arabe se forma peu à peu " (21).

Les Fodhoul tentèrent enfin de créer l'unité de religion : Tâche difficile. Chaque tribu idolâ­tre avait sa, divinité protectrice; mais il y avait des tribus juives à Yathreb et à Khaïbar ; des tribus chrétiennes dans le Hedjaz et le Yémen ; le culte sabéen et le manichéisme comptaient des adeptes sur le littoral du golfe Persique.

Chaque tribu tenait à ses croyances. Les Fodhoul ne pouvaient songer à combattre, l'idolâtrie, puisque le temple de la Kaaba attirait à La Mecque de nombreux visiteurs. En gens fort au-dessus des croyances vulgaires, ils conçurent l'idée ingénieuse de fondre tous les cultes en un seul, de façon à satisfaire tout le monde. Ils formèrent le projet d'une sorte de religion arabe qui, respectant les vieilles coutumes des Bédouins, s'assimilerait certaines croyances sabéennes, juives et chrétiennes. C'est ainsi qu'ils adoptèrent le principe sabéen d'un dieu supérieur et l'idée messianique juive relative à la prochaine apparition d'un prophète chargé ; d'établir le règne de la justice. Comme certaines tribus prétendaient descendre d'Abraham, ils vantèrent fort ce patriarche, pour plaire aux Juifs et aux Chrétiens.

Comme on le voit, les Mekkois, à qui les voyages avaient ouvert l'esprit, étaient des gens fort habiles. En travaillant, par intérêt commer­cial, au rapprochement des tribus et à la fusion des croyances, ils préparèrent sans s'en douter le terrain à l'Islam. Les Fodhoul furent les précurseurs de Mahomet qui, d'ailleurs, appar­tenant à leur ligue, puisa sans aucun doute dans ce milieu bien des idées dont on ne s'explique­rait pas autrement la source.


(1) LENORMANT.- Ouvrage cité t. V, p. 337.
(2) DOZY. – Ouvrage cité p.47.
(3) SEDILLOT. – Histoire Générale des Arabes, t.1, p.24.
(4) Sylvestre de SACY. – Mémoire sur l’Histoire des Arabes avant Mahomet.
(5) KAZIMIRSKY. – Introduction à la traduction du Coran, p.3.
(6) Voir DIODORE de SICILE. – Livre II.
HERODOTE. – Livre III.
STRABON Livre 16.
DION DE CASSIUS. – Livre 53.
(7) BURCKHARDT. – Ouvrage cité p. 160.
(8) BURCKHARDT. – Ouvrage cité p. 41.
(9) MOALLAKA d’AMR-Ibn-Kolthoum.
(10) LARROQUE.- Voyage dans la Palestine, p.110.
(11) G. SALE.- Observations historiques et critiques sur le Mahométisme, p.473.
(12) CARLYLE.- Les Héros, p.80.
(13) QOT’B EDDIN MOHAMED EL MEKKI.- Histoire de la Mecque.
(14) MASSOUDI.
(15) SEDILLOT.- Ouvrage cité, t. I, p.12.
Dr LEBON.- La civilisation des Arabes, p. 117.
(16) TARAFA.
(17) ES-SAHMOUDI.- Histoire de Médine. Traduction Wüstenfeld.
(18) AL KAZOUINI et AL SHAHRASTANI.
(19) CAUSSIN de PERCEVAL.- Ouvrage cité.
SYLVESTRE de SACY.- Mémoire sur l’Histoire des Arabes.
(20) SYLVESTRE de SACY.- Histoire des Arabes avant Mahomet.
(21) SEDILLOT.- Ouvrage cité p. 44.

*  *  *

CHAPITRE IV (4)

Mahomet est un bédouin mekkois dégénéré.- Les circonstances en font un homme d'oppo­sition. - Sa jeunesse malheureuse et solitaire. - Chamelier et berger. - Son mariage avec Khadîdja. - Sa fortune. - Comment il conçut l'Islam. - L'Islam est une réaction contre la vie mekkoise. - Ses déboires à la Mecque. Il trahit sa tribu. - Son alliance avec les gens de Yathreb. - Sa fuite. - Ses débuts difficiles à Médine. - Comment il est amené à user de la force. - La cause principale de son succès l'appât du butin. - La prise de La Mecque. - Le triomphe du Prophète. - Sa mort . (*).

Connaissant le bédouin mekkois, c'est-à-dire le nomade transformé, par son séjour à La Mecque, par les grands voyages et par la richesse acquise dans le commerce des caravanes, il est possible de comprendre celui que Carlyle a appelé l'Homme Mahomet.

Mahomet, c'est un bédouin mekkois, mais un bédouin dégénéré et, en plus de cela, par suite de certaines circonstances, c'est, par rapport au milieu dans lequel il vivait, un homme d'opposition ; c'est un rebelle au seul sentiment de solidarité qui animait les Bédouins : l'esprit de tribu.

Mahomet a méconnu et desservi les intérêts de sa tribu et de sa ville natale. Sa propagande s'est exercée contre les Koreichites et les Mekkois,malgré eux, avec l'appui de leurs ennemis. Il est facile d'expliquer les raisons de son attitude.

Comparé aux riches personnages de La Mecque Mahomet était un indigent. Sa famille, les Hachems, jadis aisée, était tombée dans la misère au point de devenir la plus pauvre de la tribu de Koreich. Elle vivait de la garde du temple de la Kaaba, c'est-à-dire des libéralités des pèlerins (1). L'enfance de Mahomet fut pauvre et triste. A un père et à une mère débiles, anémiés par une vie sans activité et par les privations, il devait un tempérement maladif, d'une nervosité excessive. Impressionnable et taciturne, atteint de crises épileptiques, son caractère s'assombrit encore du fait de sa condition misérable. Aimant la solitude, " toujours tourmenté par une inquiétude vague, pleurant et sanglotant comme une femme quand il était indisposé, manquant de courage, son caractère formait un bizarre contraste avec celui des Arabes, ces hommes robustes, énergiques et belliqueux, qui ne comprenaient rien à la rêverie et regardaient comme une faiblesse honteuse qu'un homme pleurât, fut-ce même sur la perte des objets de sa plus tendre affection " (2).


(1) WEIL.- Le Prophète Mohammed.
(2) DOZY.- Ouvrage cité.

(*) Sur Mahomet, les ouvrages abondent :
ABOULAFIA.- La vie de Mahomet.
IBN-ISHAM.- Sirat-el-Résoul.
TABARI : Chronique.
GAGNIER : Vie de Mahomet.
PRIDEAUX-BOULAINVILIERS-TURPIN : Histoire de la vie de Mahomet. Histoire de l’Alcoran.

C'était un bédouin dégénéré, déformé par la vie sédentaire. Sa jeunesse fut une lutte contre la misère. Il perdit son père deux mois après sa naissance (570) et six ans plus tard, sa mère, Amina, une femme douce et maladive, sujette à des hallucinations (1). Dès son plus jeune âge, il connut l'âpre existence d'un orphelin sans ressources, dans un milieu où la puissance et la richesse seules donnaient des droits. Il souf­frit en silence de sa faiblesse, de sa pauvreté et du dédain avec lequel il était traité par les caravaniers enrichis de son entourage. Il se replia sur lui-même : son caractère s'aigrit et, dès ce moment, il dut éprouver quelque animo­sité contre les Mekkois.

A la mort de sa mère (576), il fut recueilli par son grand-père Abd-el-Mottaleb, bon vieillard qui n'eut pas le temps de l'entourer d'affection, puisqu'il mourut trois ans plus tard (579).

Le jeune Mahomet passa alors dans la famille de son oncle Abou-Taleb. Celui-ci, grand brasseur d'affaires, n'avait pas de temps à perdre en vaine sensiblerie. Homme d'action, il utilisa l'enfant comme il put ; il en fit un chamelier, et c'est dans ces conditions, qu'entre dix et quatorze ans, Mahomet fit plusieurs voyages en Syrie et dans les contrées voisines.

On prétend, sans aucune vraisemblance, qu'au cours de ces voyages, il fit connaissance d'un moine nestorien qui lui enseigna les doctrines chrétiennes (2). Mahomet était alors bien jeune pour profiter de pareilles leçons et il est probable qu'il eut plus tard de meilleures occasions de connaître les idées chrétiennes, en Arabie même, ou les adeptes du Galiléen étaient nombreux.

Au retour de ces voyages, Abou-Taleb, ayant rassemblé les tribus voisines de La Mecque pour repousser les Abyssins du Négus Ahrahah, Mahomet dut, pour la première fois, affronter, les dangers de la guerre. Impressionnable, nerveux et maladif, il ne put supporter la vue du champ de bataille ; il s’enfuit, et comme cette attitude le vouait aux risées de son entourage, il quitta le service de son oncle et ne revint pas à la Mecque (3) . Il dut, pour vivre, se faire berger ; le métier le plus pauvre, la condition la plus humble. Il avait vingt-cinq ans (595). II souffrait de cette situation humi­liante ; aussi accepta-t-il de suivre comme aide un marchand de toile, nommé Saïb. Les hasards du commerce conduisirent Saïb et son second à Hayacha, marché important au sud de La Mecque. Là, Mahomet, fit connaissance d'une riche veuve, Khadidja, qui se livrait au grand commerce caravanier. Il entra à son service, d'abord comme chamelier, puis comme gérant et enfin, comme associé (4).

Il la servit avec dévouement et reconnaissance, car il lui savait gré de l'avoir arraché à la misère. Khadidja avait quarante ans ; dans un pays où la beauté des femmes se fane précoce­ment, elle pouvait être considérée comme une personne âgée, mais toute passion n'était pas encore éteinte dans son coeur.

Comme tous les nerveux, Mahomet subissait l'influence du milieu et des circonstances. La pauvreté l'avait fait timide et taciturne ; la prospérité lui rendit l'assurance et la vie active, la vigueur.

Khadidja l'aima ; peut-être dernière passion d'une femme avant les renoncements de la vieillesse ; peut-être nécessité de s'adjoindre un second pour gérer sa fortune. Mahomet, qui avait connu la dure école de la misère, ne rejeta pas l'occasion de fortune qui s'offrait. Il épousa Khadidja. Il l'épousa plus par reconnaissance que par amour, peut-être aussi par intérêt.

Désormais, il était assuré de l'avenir. Il consacra sou énergie et son intelligence au développement de son entreprise commerciale. Pendant dix ans, il mena la vie rude et large des caravaniers. A trente-cinq ans, il était riche. C'était alors un fort gaillard, trempé par l'infor­tune, assoupli par l'expérience, instruit par les voyages et la fréquentation des hommes, confiant en son étoile, sûr de son intelligence et de son habileté. Son cousin Ali, fils d'Abou-Taleb, en a tracé un portrait vivant : " Il était d'une taille moyenne ; sa tête était forte, sa barbe épaisse, ses pieds et ses mains rudes ; sa charpente osseuse annonçait la vigueur ; son visage était coloré. Il avait les cheveux noirs, les joues unies, le cou semblable à celui d'une urne d'argent " (5).

De trente-cinq à quarante ans, Mahomet jouit de sa fortune, mais en homme simple, sans ostentation. Blessé jadis par la vie fastueuse des Mekkois, il se gardait de tomber dans le même travers (6). Il vivait d'ailleurs à l'écart de ses concitoyens et même des gens de sa tribu qu'il n'aimait pas parce qu'il les voyait à travers les souvenirs de son enfance malheureuse.

Ceux-ci, d'ailleurs, le tenaient en maigre estime ; ils l'avaient connu pauvre et ils lui en voulaient de sa fortune rapide, acquise en dehors d'eux, par un mariage avec une veuve âgée, marché ridicule dans un pays où l'orgueil du mâle exige des vierges à peine nubiles ; ils lui reprochaient sa défaillance sur le champ de bataille ; d'aucuns l'avaient vu pleurer comme une femme ; bref, ils le considéraient comme un être inférieur.

Mahomet vivait seul avec Khadidja, donnant libre cours à son tempérament contemplatif et rêveur. Il se retirait chaque année, pendant le mois sacré de Rhamadan, sur une montagne proche de La Mecque, le Mont Hira, où des cavernes offraient des abris naturels. Là, dans le recueillement du silence et de la solitude, il restait des journées entières à réfléchir. Il n'est pas impossible d'imaginer le fond de ses pensées. Il ne concevait pas, comme l'ont prétendu certains historiens, des rêves grandioses. L'Islam n'est pas sorti tout d'un coup de son cerveau, comme Minerve du cerveau de Jupiter. Il ne visait ni si haut, ni si loin et si la faible lueur qui scintillait dans un coin de son crâne est devenue par la suite une lumière éclatante, c'est grâce à des circonstances que ne prévoyait, ni ne pouvait prévoir le futur Prophète.

Dépourvu d'imagination comme la plupart des Bédouins, ce n'est pas à l'avenir que songeait Mahomet dans sa caverne du Mont Hira : c'est au passé et au présent. Il revivait sa jeunesse de misère, de privations et d'humiliations parmi les riches Mekkois, alors que, seul et pauvre, il devait, pour subsister, accepter les plus humbles occupations. Il songeait à l'orgueil insolent de ces caravaniers, enrichis grâce à leur audace et aussi grâce au renom dont jouissait parmi les tribus idolâtres le temple de la Kaaba, ce panthéon des divinités païennes. Il songeait à l'injustice de cette société barbare où les faibles étaient victimes des forts. Il songeait à l'abomination des luttes entre tribus, surtout à cette bataille malheureuse où il avait connu toutes les transes de la peur et ou il avait encouru la honte de fuir sous les yeux de ses concitoyens. Peut ­être se rappelait-il aussi quelques-unes des idées chères aux Fodhoul : le rapprochement des tribus par l'unité de croyances et par la pour­suite d'un but commun ; peut-être pensait-il aussi à la propagande des Juifs de Yathreb, en faveur d'un Dieu unique (7).

Un Dieu unique ! C’était la suppression des idoles de la Kaaba, c'était un coup porté à l'autorité de La Mecque. Cette idée lui souriait parce qu'elle servait sa rancune ; et par esprit d'opposition, il était prêt à caresser tous les pro­jets dont la réalisation pouvait nuire aux riches Mekkois: l'égalité des hommes, la condamna­tion de la vie licencieuse, l'abaissement des riches, le retour aux moeurs pures des premiers temps du monde, dont Juifs et Chrétiens van­taient les charmes d'après la Bible : ces aspira­tions généreuses qui, à toutes les époques, ont constitué l'idéal de ceux que la vie a meurtris.

Ces réflexions alternaient probablement avec des hallucinations, crises de son tempérament nerveux, crises fréquentes sous un climat débi­litant qui, aux heures chaudes du jour, frappe l'esprit d'une morne torpeur, sorte de demi-­sommeil propice aux rêves et aux visions.

Une autre idée devait hanter son esprit. Les Juifs, propageant les traditions messianiques, annonçaient la prochaine apparition d'un pro­phète qui rétablirait le règne de la justice. Ces traditions avaient trouvé quelque crédit parmi les Bédouins, surtout à Yathreb, et Mahomet, désireux de jouer un rôle, désireux surtout de se venger des humiliations subies jadis, fut peut-être amené, dans une heure d’hallucination, à se croire cet homme prédestiné, cet envoyé de Dieu. (8)

Un jour qu’il sortait d'une de ses extases, il en fit le récit à Khadidja : « Je dormais profondément lorsqu'un ange m'apparut en songe ; il tenait à la main une pièce d'étoffe de soie, cou­verte de caractères d'écriture ; il me la présenta en disant : lis. - Que lirai-je ? Lui demandai-je. Il m'enveloppa de cette étoffe et répéta : lis. - Je répétai ma demande : Que lirai-je ? - Il répondit : Au nom de Dieu qui a créé toute chose, qui a créé l'homme de sang coagulé, lis, par le nom de ton Seigneur qui est généreux; c'est lui qui a enseigné l'Ecriture ; il a appris à l'homme ce qu'il ne savait pas. - Je prononçai ces mots après l'ange et il s'éloigna. Je m'éveillai et je sortis pour aller sur le penchant de la montagne. Là j'entendis au-dessus de ma tète une voix qui disait : O Mohammed, tu es l'envoyé de Dieu et je suis Gabriel. Je levai mes yeux et j'aperçus l'ange. Je demeurai immobile, les regards fixés sur lui jusqu'à ce qu'il disparut. »

Khadidja accepta la foi nouvelle; le contraire aurait étonné; suivant les moeurs de l'époque, une femme ne pouvait pas penser autrement que son mari. Et puis Khadidja avait cinquante-cinq ans et elle aimait Mahomet.

Le second disciple du nouveau prophète fut Zaïd, son esclave; mais un esclave est bien obligé d'obéir à son maître. Le troisième disci­ple fut Ali, fil, d'Abou-Taleb, un jeune homme de seize ans, de tempérament enthousiaste et qui, par la suite, devait montrer un goût prononcé pour les aventures. Ali, c est le Don Quichotte de l’Islam.

Somme toute, ces trois conversions n'étaient pas de nature à entraîner la foule par leur exemple; néanmoins, Mahomet essaya de con­vaincre ses concitoyens. Sa propagande fut accueillie par des rires et des quolibets. Il ne se découragea pas. Après trois années d'efforts opiniâtres, il avait réussi à grouper autour de lui treize partisans, tous, sauf Ali, gens sans in­fluence et sans relations.

Voulant frapper un grand coup, il réunit chez lui, en un repas, quarante notables Koreichites et là, avec une belle ardeur, il leur exposa sa doctrine : Le culte des idoles n'est que men­songe ; les grossières statues de bois et de pierre du temple de la Kaaba ne sont que de vains simulacres, sans conscience et sans pouvoir. Il n'y a qu'un Dieu qui a créé le monde et les hommes. Lui, Mahomet, est le Prophète, l'Envoyé de ce Dieu unique. Voilà la vraie croyance, hors de laquelle tout n'est qu'erreur. Les gens de Koreich sont-ils prêts à soutenir cette doctrine? Si oui, leur salut est assuré; si non, ils connaîtront les tourments de la géhenne ardente.

Seul des assistants, Ali, obéissant à son tempérament généreux, se déclara prêt à défendre la nouvelle croyance. Les autres éclatèrent de rire et répondirent par des sarcasmes à la mise en demeure dont ils étaient l'objet.

L'aventure connue, les Mekkois se moquè­rent fort des prétentions du fils d'Abd'Allah, de cet ancien loqueteux qui devait sa fortune à son mariage avec une veuve décrépite et qui pleurait comme une femme à la moindre con­trariété. Un prophète, cet ancien berger ? Un envoyé de Dieu, ce couard qui s'enfuyait du champ de bataille? Allons donc ! On l'accabla de quolibets (9).

On s'indignait surtout de ce qu'il osait déni­grer les idoles et proclamer l'existence d'une autre divinité ; une pareille croyance aurait amené la ruine du temple de la Kaaba et com­promis la prospérité de la ville. La propager, c'était donc nuire à la collectivité ; c'était méconnaître les devoirs sacrés envers sa tribu; c'était se rebeller contre les usages établis ; c'était agir en ennemi.

Après avoir ri, on s'indigna ; après s'être moqué de ce rêveur, on le considéra comme un traître. Abou-Taleb qui, fidèle à l'esprit de famille, ne pouvait oublier que l'égaré était de son sang, essaya, par de sages paroles, de le détourner de son projet ridicule ; il lui conseilla, sinon d'abandonner ses idées, du moins de les garder pour lui. Mahomet pleura, mais refusa de renier ce qu'il considérait comme la vrai foi. Comprenant cependant qu'il ne convaincrait pas les Koreichites, il s'adressa aux étrangers qui fréquentaient La Mecque. Il trouva des auditeurs complaisants parmi les gens de Yathreb dont certains lui promirent même leur appui, et cela, pour deux raisons : d'abord parce que la propagande juive les avait habitués à l'idée d'un Dieu unique et à celle d'un prophète, envoyé par ce Dieu ; ensuite et surtout, parce que la croyance nouvelle déplaisait aux Mekkois et parce qu'elle portait atteinte au renom du temple de la Kaaba. Mahomet détesté à la Mecque, devenait un homme précieux pour Yathreb.

Ces pourparlers n'échappèrent pas aux Koreichites; ils attisèrent leur haine. Mahomet devint à leurs yeux un ennemi, traître aux devoirs les plus sacrés de solidarité familiale, un renégat qui abandonnait sa tribu pour pactiser avec ses pires ennemis. La foule s'ameutait contre ce misé­rable qui prétendait empêcher ses semblables de jouir librement de la vie; puis, les haines croissant-, il fut dénoncé comme ennemi de la religion, comme un abominable sacrilège ; Il fût mis hors la loi avec ceux qui partageaient ses idées. Sans l’influence d’Abou-Taleb, il eut été tué. Il comprit le danger et s’enfuit. Pendant des mois, il vécu hors de la Mecque, dans les cavernes du Mont Hira, poursuivant sa propagande auprès des caravanes qui passaient à sa portée.

Pendant ce temps, Abou-Taleb, qui considérait son neveu comme un détraqué, usait de son autorité pour apaiser les colères. La tâche était difficile ; cependant, en 619, il obtint la levée de l'interdiction dont était frappé Mahomet. Celui ­ci put rentrer à La Mecque. Sur les conseils de son oncle, il se montra plus prudent ; mais Abou­Taleb mourut (619}, puis Khadidja (620). Demeuré seul, Mahomet poursuivit sa propa­gande ; mais convaincu qu'il n'avait rien à attendre des Mekkois, il s'aboucha avec les gens de Yathreb qui lui avaient fait des ouvertures (621). De longs pourparlers furent engagés. Le prophète hésitait : s'entendre avec Yathreb, c'était, à l'égard de La Mecque, la pire des tra­hisons; le désir du succès l'emporta et il finit par se décider au cours d'une réunion qui eut lieu sur le Mont Acaba (622).(10)

Les gens de Yathreb lui offraient leur appui et asile dans leur ville, mais ils posaient une condition qui révèle leurs mobiles : « Rappelé par ses concitoyens, Mahomet abandonnera-t-il ses alliés ? Jamais ! répondit Mahomet. Je vivrai et je mourrai avec vous. Votre sang est mon sang; votre ruine serait la mienne. Je suis, dès à présent, votre ami et l'ennemi de vos ennemis ».

C'était la formule de serment en usage lorsqu'on changeait de tribu. Mahomet venait de commettre le pire des crimes. En s'unissant aux gens de Yathreb, il venait de briser avec les Koreichites le lien du sang, un lien sacré que les Bédouins respectaient scrupuleusement.

Quand les Mekkois apprirent ce pacte, leur fureur ne connut plus de bornes ? Cette foi, rien ne protégeait plus Mahomet. Abou-Taleb était mort. Ils résolurent de se débarrasser du traître. Chacune des tribus Mekkoises ou alliées dési­gna un justicier : il y en eut quarante.

Mahomet n'était pas homme à braver ce danger; il s'enfuit avec ses partisans Zaïd, Ali, Abou-Bekr, son nouveau beau-père, Othman, son gendre et Omar. Ce fut l'Hégire (Septembre 622). Yathreb devint, de ce jour, la ville du Prophète, Medinet-en-Nebi, dont on a fait Médine. C'est de cette fuite à Médine que com­mence l'Islam. Mahomet a rompu avec les siens ; il s'est allié à leurs ennemis. Si les Médinois avaient refusé de l'accueillir, c'en était fait de la religion nouvelle ; elle serait restée le projet d'un songe creux. Mis à mort par les Mekkois, le prophète n'aurait pu réaliser son oeuvre. L'Islam doit donc sa naissance à l'hostilité de Médine contre La Mecque. Ses premières mani­festations furent d'ailleurs des actes d'hostilité contre cette ville et l'adhésion de Yathreb à la foi nouvelle fut inspirée plus par la politique que par la religion. Mahomet fut reçu à Médine avec sympathie, parce qu'il était l'ennemi de La Mecque, mais le premier moment d'enthou­siasme passé, cette population de boutiquiers et de laboureurs lui demanda de tenir ses pro­messes: En somme, ces gens là avaient traité une affaire. Ils voulaient ruiner la cité rivale pour hériter de sa prospérité.

Mahomet dut s'exécuter. Il construisit d'abord une mosquée. Au temple mekkois de la Kaaba, il opposait un temple médinois. Puis, il dut commencer les hostilités, bien qu'il ne fut guère partisan des combats. En se lançant dans les aventures guerrières, il obéissait à deux mobi­les : d'abord plaire aux Médinois et ensuite, s'arracher à une situation difficile.

Il était très discuté. Les Mekkois n'ayant pu se débarrasser de lui par le meurtre, tentaient de le discréditer. Ils avaient, à Médine même, des émissaires, chargés de saper son influence naissante, de le tourner en ridicule, de montrer que c'était un homme comme les autres, sujet aux mêmes faiblesses, soumis aux mêmes passions et surtout incapable de faire des mira­cles (11).

Mahomet était également combattu par les Juifs qui, le considérant comme un imposteur, refusaient de l'accepter comme le Prophète annoncé par les Ecritures.

Ses adversaires le pressaient de questions insidieuses. Ils lui demandaient de prouver la vérité de sa mission : Si le Dieu tout puissant était avec lui, que n'intervenait-il en sa faveur ?(12).

Ses partisans n'étaient pas moins gênants. A tout moment, ils lui demandaient conseil et il devait avoir sans cesse sur les lèvres des versets de son livre divin, pour indiquer les règles de conduite de la religion nouvelle. Ses moindres actes étaient contrôlés ; sa vie publique, com­mentée par tous, ne devait révéler aucune contradiction. Il devait aussi s'occuper d la direction de ses plus zélés disciples Ali, aïd, Abou-Bekr, Omar, Othman.

Pour échapper à ces difficultés, Mahomet se résolut à l'action. La guerre contentait à la fois, la soif de butin de ceux qui ne voyaient dans cette affaire qu'une occasion de pillage et la passion généreuse des vrais croyants, brûlant d’imposer leur foi aux incrédules. Les succès guerriers étaient d'ailleurs la seule preuve miraculeuse que le prophète pouvait offrir de la protection divine.

C'est dans ces conditions, qu'après bien des hésitations, il s'attaqua aux Mekkois. Ce fut un succès. A Beder (624), ses partisans battirent six cents Mekkois. Cette victoire affermit son prestige, mais elle eut l'inconvénient d'exciter l'ardeur et l'ambition des Médinois. Une seconde affaire permit aux Koreichites de prendre leur revanche (Mont Ohod).

Mahomet, pour plaire à son entourage et pour satisfaire son propre ressentiment, aurait volontiers continué la lutte contre La Mecque ; il avait une vengeance à tirer des insolents Koreichites qui l'avaient bafoué et chassé, mais l'insuccès d'Ohod révélait le danger d'une pareille entreprise : les Mekkois étaient des guerriers ; les Médinois, au contraire, n'étaient que des boutiquiers et des laboureurs. Poursuivre les hostilités contre de puissants ennemis, c'était risquer un échec irréparable. Il importait donc, pour ne pas abandonner toute action, de rechercher des adversaires moins redoutables; par exemple les tribus juives. C'est ainsi que furent attaqués successivement les Caïnoca, les Nadhi­rites, les Corzha, les Lalyan et les Mostelik. Ce furent de belles occasions de pillage. Les vaincus furent expulsés et leurs biens partagés entre les Musulmans. Ce butin inespéré enflamma le zèle des prosélytes et fut un appât auquel ne résistèrent pas les Bédouins. On peut dire que l'attrait du pillage fut le meilleur moyen de propagande de la religion nouvelle et qu'il lui valut plus de partisans que les discours du Prophète.

C'est dans l'exaltation de ces triomphes faciles que Mahomet, payant d'audace, envoya des messages comminatoires â Chosroës II, roi de Perse, à Héraclius, empereur de Byzance, au roi d'Abyssinie et au Gouverneur d'Egypte. Il ne risquait pas grand'chose, attendu que ces souverains se souciaient fort peu d'intervenir dans un pa