L’ISLAM et la Psychologie du Musulman André Servier Préface de Louis BERTRAND Publié chez Augustin CHALLAMEL, Editeur, 17 Rue Jacob, PARIS. 1923 |
A Louis Bertrand,
Permettez-moi d'inscrire votre nom, en tête de ce livre, en témoignage de mon admiration et de ma gratitude.
Mon travail n'est que l'adaptation à l'Islam de l'idée par laquelle vous avez renové l'histoire de la civilisation Nord-Africaine. Ce ne sont pas seulement les Berbères qui se sont abreuvés à la source latine, ce sont aussi tous les peuples d'Asie et d'Orient auxquels les arabes ont imposés l'Islam.
Ces néo-musulmans, nourris de culture gréco-latine, ont conservé, durant des siècles, malgré les Arabes et malgré l'Islam, les enseignements de Rome et d'Athènes. Leurs efforts ont été attibués à tort aux Arabes, mais en réalité, il n'y a pas de civilisation arabe ; il y a seulement une civilisation gréco-latine qui s'est perpétuée à travers les âges, sous la façade arabe et malgré les persécutions de l'Islam.
Cette vérité, si longtemps méconnue, vous l'avez découverte et proclamée au cours de vos pénétrantes études sur la Berbérie ; je ne suis donc qu'un de vos modestes disciples et mon seul mérite est d'avoir réuni, en vingt-cinq années de recherches, les preuves qui établissent la morne stérilité de l'Islam et l'éternelle vigueur de la pensée gréco-latine.
Mais ma faible voix risquait fort d'être impuissante à ruiner les préjugés séculaires qu'une science superficielle ou de parti-pris a consacrés
Vous avez bien voulu appuyer mes efforts en faveur de la vérité et me permettre ainsi de saper la grande erreur que vous avez déjà combattue avec tant d'autorité.
Je vous en exprime ma vive reconnaissance.
André SERVIER.
Je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement M. André Servier, l’auteur de ce livre. Je connais seulement La Psychologie du Musulman, dont il a bien voulu me communiquer le manuscrit. Cet ouvrage me paraît excellent, appelé à rendre les plus grands services à la cause française dans toute l’Afrique du Nord et à éclairer les indigènes eux-mêmes sur leur propre passé.
Ce dont je le loue par-dessus tout, c’est de livrer un si vigoureux assaut à toutes les ignorances françaises. Un des préjugés les plus funestes pour nous consiste à croire que notre domination africaine n’est qu’un accident dans l’histoire du pays, comme on le croit de la domination romaine. Une foule de gens écrivent couramment que Rome n’a fait que passer en Afrique, -qu’elle n’y est restée qu’un siècle ou deux. C’est une erreur monstrueuse. L’empire effectif de Rome en Afrique a commencé avec la ruine de Carthage, en 146 avant J-C, et n’a pris fin qu’avec l’invasion vandale, vers 450 de l’ère chrétienne : soit six cents ans de domination effective. Mais les Vandales étaient des Chrétiens qui continuèrent intégralement la civilisation romaine, qui parlaient et écrivaient le latin. De même les Byzantins qui leur succédèrent et qui, s’ils ne parlaient pas officiellement le latin, pouvaient se considérer comme les héritiers légitimes de Rome. Cela dura ainsi jusqu’à la fin du VII ème siècle.
L’Afrique a donc huit cent cinquante ans de domination latine effective. Si l’on songe que, sous l’hégémonie de Carthage, toute la région, depuis les Syrtes jusqu’aux Colonnes d’Hercule, était en partie hellénisée ou latinisée, on arrive à conclure que l’Afrique du Nord a treize cents ans de latinité, -alors qu’elle ne compte encore que douze cents ans d’Islam.
Cette pénétration profonde du sol africain par la civilisation gréco-latine nous est attestée par les ruines nombreuses et très importantes, qui, aujourd’hui encore, recouvrent le pays. Le Français l’ignorant, l’Algérien lui-même ne connaît de toutes ces villes mortes que Timgad. Or, le réseau urbain créé par Rome embrasse l’Afrique tout entière jusqu’à la limite du Sahara. C’est même dans les régions voisines des terres désertiques, que ces ruines antiques abondent le plus. Si l’on voulait se donner la peine de les exhumer, -ne fût-ce que pour remettre au jour les titres de la latinité en Afrique, -on serait étonné du foisonnement de ces villes et quelquefois de leur beauté.
M. André Servier sait parfaitement tout cela. Mais il va plus loin encore. Avec une patience et une minutie merveilleuse, il nous démontre scientifiquement que les Arabes n’ont jamais rien inventé, que l’Islam, « sécrétion du cerveau arabe », n’a rien ajouté au vieil héritage de la civilisation gréco-latine.
Une science superficielle, seule, a pu accepter sans vérification le préjugé chrétien du Moyen-Age, qui attribuait à l’Islam les sciences et les philosophies grecques que la Chrétienté ne connaissait plus. Par la suite, l’esprit sectaire a trouvé son bénéfice à confirmer et à propager cette erreur. En haine du christianisme, il a fallut faire honneur à l’Islam de ce qui est l’invention et, si l’on peut dire, la propriété personnelle des nos ancêtres intellectuels.
En prenant l’Islam depuis ses débuts jusqu’à nos jours, M. André Servier nous prouve, textes en main, que tout ce que nous croyons « arabe » ou « musulman », ou d’un terme encore plus vague, « oriental », dans les mœurs, les traditions et les coutumes africaines, dans l’art et le matériel de la vie, -tout cela, c’est du latin qui s’ignore, ou qu’on ignore - c’est du Moyen-Age arriéré ou dépassé par nous, - notre Moyen-Age que nous ne connaissons plus et que nous croyons naïvement une invention de l’Islam.
L’unique création des Arabes, c’est leur religion. Or, cette religion est le principal obstacle entre eux et nous. Dans l’intérêt de notre bonne entente avec nos sujets musulmans, nous devons donc éviter soigneusement tout ce qui peut fortifier chez eux le fanatisme religieux et, au contraire, favoriser la connaissance de tout ce qui peut nous rapprocher, - c'est-à-dire, surtout de nos traditions communes.
Nous devons, certes, respecter les religions des indigènes africains. Mais c’est une erreur politique grave que de nous donner l’air d’être plus musulmans qu’eux-mêmes et de nous prosterner mystiquement devant une forme de civilisation qui est très inférieure à la nôtre, qui est manifestement arriérée et rétrograde. L’heure est trop grave pour que nous continuions ces petits jeux de dilettantes ou d’impressionnistes affaissés.
M. André Servier a dit tout cela avec autant de vérité que d’autorité et d’à-propos. Les seules réserves que je ferais se réduisent à ceci : je n’ai pas une fois aussi robuste que lui dans le progrès indéfini et continu de l’humanité, - et je crains qu’il n’ait des illusions à l’égards des Turcs qui restent la tête de l’Islam et qui sont regardés, par les autres musulmans, comme des libérateurs futurs. Mais tout cela est une question de mesure.
Je veux bien croire au progrès dans un certain sens et jusqu’à un certain point. Et je n’hésite point à accorder que les Turcs sont les plus sympathiques des Orientaux, jusqu’au jour où nous-même, par notre imprévoyance et notre sottise, leur fourniront les moyens de redevenir pour nous des ennemis avec lesquels il faudra compter.
Paris, 23 septembre 1922.
Louis BERTRAND
CHAPITRE
I
La France doit avoir une politique musulmane s’inspirant des réalités et non des opinions reçues et des légendes. – On ne peut connaître une fraction quelconque du peuple musulman qu’en étudiant l’histoire Arabe, parce que tous les musulmans sont solidaires et parce que l’Islam n’est qu’une sécrétion du cerveau arabe. - Il n’y a pas des civilisation arabe. - Les origines d’une légende. - Comment furent dupés les clercs du Moyen-Age et les historiens modernes. - L’Arabe est un réaliste et non un imaginatif. - Il a copié, en la déformant, la pensée des autres peuples. - L’Islam, par ses dogmes immuables, a paralysé les cerveaux et tué l’esprit d’initiative.
CHAPITRE
II
Pour connaître et comprendre l’Islam et le
musulman, il faut étudier le Désert.- Le Désert arabe.- Le
Bédouin.- L’influence du Désert.- Le Nomadisme.- La vie dangereuse.-
Guerrier et pillard.- Le fatalisme.- L’endurance.- L’insensibilité.-
L’esprit d’indépendance.- L’anarchie sémite.- L’égoïsme.- L’organisation
sociale : la Tribu.- L’orgueil sémite.- Sensualité.- Idéal.- Religion.-
Manque l’imagination.- Les traits essentiels de la physionomie du
Bédouin.
CHAPITRE
III
L'Arabie au temps de Mahomet. - Pas de
peuple arabe. - Une poussière de tribus sans liens ethniques ou religieux.
- Lue prodigieuse diversité de cultes et de croyances. - Deux groupes
hostiles ; les Yéménites et les Moaddites. - Les sédentaires et les
nomades. - La rivalité des deux centres : Yathreb et La Mecque. - La
propagande juive et chrétienne à Yathreb. - La vie des Mekkois. - Leur
évolution. - La Fédération des Fodhoul. - Les précurseurs de
I'Islam.
CHAPITRE
IV
Mahomet est un bédouin mekkois dégénéré.-
Les circonstances en font un homme d'opposition. - Sa jeunesse
malheureuse et solitaire. - Chamelier et berger. - Son mariage avec
Khadîdja. - Sa fortune. - Comment il conçut l'Islam. - L'Islam est une
réaction contre la vie mekkoise. - Ses déboires à la Mecque. Il
trahit sa tribu. - Son alliance avec les gens de Yathreb. - Sa fuite. -
Ses débuts difficiles à Médine. - Comment il est amené à user de la force.
- La cause principale de son succès l'appât du butin. - La prise de La
Mecque. - Le triomphe du Prophète. - Sa mort.
CHAPITRE
V
La doctrine de Mahomet. - L'Islam, c'est le Christianisme adapté à la mentalité arabe. - Les pratiques essentielles de l'Islam. - Le Koran n'est pas l'oeuvre d'un sectaire, mais d'un politique. - Mahomet cherche à recruter des adeptes par tous les moyens. - Il ménage les forces qu'il ne peut abattre, les coutumes qu'il ne peut supprimer. - La morale musulmane. - Le fatalisme. - Les principes essentiels de la réforme opérée par le Prophète - Extension à tous les Musulmans de la solidarité familiale. - Interdiction du martyre. - Le Musulman s'incline devant la force, mais conserve ses idées. - Le Koran est animé de l'esprit de tolérance, non l'Islam, par la faute des interprétateurs du deuxième siècle qui, en fixant la doctrine et en interdisant toute modification ultérieure, ont rendu tout progrès impossible.
CHAPITRE
VI
L'Islam sous les successeurs de Mahomet. - Même en Arabie, la croyance nouvelle n'a pu s'imposer que par la violence. - C'est le désir de faire du butin et non le souci du prosélytisme qui anima les premiers conquérants musulmans. - L'expansion de l'Islam en Perse, en Syrie, en Égypte, fut favorisée par l'hostilité des autochtones contre les gouvernements Perse et Byzantin. - La lutte d'influence entre La Mecque et Médine, qui avait contribué au succès de 'Mahomet, se poursuit sous ses successeurs, tantôt favorable à Médine, sous les Califats d'Abou-Bekr, d'Omar et d'Ali, tantôt favorable à La Mecque sous le Califat d'Othman. - Le parti Mekkois triomphe finalement avec l'avènement de Moawiah. -- Luttes entre tribus, luttes entre individus, anarchie chronique : voilà les caractéristiques de la société musulmane et les causes de sa ruine future.
CHAPITRE
VII
L'Islam sous les Ommeyades. -La République
théocratique devient une monarchie militaire. - Le Califat s'établit
à Damas où il subit l'influence syrienne, c'est-à-dire gréco-latine.
- Les rivalités qui divisaient la Mecque et Médine éclatent entre ces deux
villes et Damas. - La conquête du Moghreb, puis celle de l'Espagne sont
réalisées grâce à la complicité des autochtones, désireux de se
débarrasser des Grecs et des Wisigoths. -La conquête de la Gaule échoue à
cause de l'opiniâtre énergie des Francs et marque la fin de l'expansion
musulmane. - La dynastie Ommeyade s'éteint dans les orgies de la
décadence byzantine et fait place à la dynastie des
Abbassides.
CHAPITRE
VIII
L'islam sous les Abbassides. - Le Califat est
transféré de Damas à Bagdad où il subit l'influence gréco-perse. Grâce à
1'administration des Barmécides, ministres d'origine perse, les Califes
s'entourent de savants et de lettrés étrangers qui donnent à leur règne
une splendeur incomparable ; mais en voulant organiser la législation
musulmane, les Califes, sous l'inspiration des Vieux Musulmans, fixent
immuablement la doctrine islamique et rendent tout progrès impossible. -
C'est la cause et le commencement de la décadence des peuples de religion
mahométane. - L'Espagne se détache de l'Empire, donnant un exemple
d'indiscipline qui trouvera plus tard des imitateurs.
CHAPITRE
IX
L'Islam sous les derniers, Abbassides. -
L'Empire musulman s'achemine vers la décadence. - Les conquérants
arabes noyés au milieu des populations soumises et incapables
de les gouverner, perdent, à leur contact, leurs qualités guerrières.
- Les Califes, d'ailleurs sans valeur, réduits au rôle de rois fainéants,
sont obligés, pour leur défense, de recourir à des mercenaires étrangers
qui deviennent bientôt leurs maîtres. - Les provinces, obéissant à des
sentiments nationalistes, se séparent de l'Empire. - Les derniers Califes
Abbassides ne possèdent plus que Bagdad. - Leur dynastie s'éteint dans
l'ignominie.
CHAPITRE
X
Les causes du démembrement de l'Empire musulman. -
La principale est l'incapacité des Arabes à gouverner. - L'histoire des
Califes d'Espagne est identique à celle des Califes de Damas et de Bagdad
: Mêmes causes de grandeur éphémère, mêmes causes de décadence. - il n'y a
pas eu, en Espagne, de civilisation arabe, mais un renouveau de la
civilisation latine. - Celle-ci s'est développée sous la façade musulmane
et malgré les musulmans. - Les monuments attribués aux Arabes sont
l'oeuvre d'architectes espagnols.
CHAPITRE
XI
La décadence arabe en Perse, en Mésopotamie et en
Égypte. - Les provinces, tombées momentanément dans la barbarie, sous le
joug arabe, renaissent à la civilisation dès qu'elles peuvent s'émanciper.
- Causes générales de la décadence de l'empire arabe : Nullité politique.
Absence de génie créateur. Absence de discipline. Mauvaise administration.
Pas d'unité nationale. L'Arabe n'a pu gouverner qu'avec la collaboration
des étrangers. - Causes secondaires : La religion, véhicule de la pensée
arabe. Trop grande diversité des peuples soumis. - Pouvoir despotique du
prince. - Condition servile de la femme. - L'Islamisation des peuples
soumis les élèves au niveau du vainqueur et leur permet de le submerger.
Les mariages mixtes. - L'influence nègre. -Diminution des revenus de
l'empire. - Les mercenaires.
CHAPITRE
XII
L'histoire du Moghreb. - Les caractéristiques du
Berbère. -Dans toute l'Afrique du Nord, l’élément arabe a été absorbé au
point de disparaître complètement. - Les qualités de la race berbère :
vigueur, sobriété, prolificité. - Ses défauts : Esprit d'indiscipline,
perfidie. Incapable de se plier à un grand idéal, le peuple berbère
n'a pu s'arracher à la barbarie qu'avec un concours étranger. - L'oeuvre
romaine. - Avec les Arabes, il est retombé dans la barbarie et son esprit
a été frappé de stérilité par le dogme musulman. - L'influence chrétienne
et latine. - Curieux exemples de l'esprit d'opposition et d'indiscipline
du peuple berbère. - L'imprégnation latine.
CHAPITRE
XIII
La Société Musulmane est une Société théocratique.
-La loi religieuse, inflexible et immuable, régit les institutions comme
les actes de l'individu. -La législation. - L'instruction. -Le
gouvernement. - La condition de la femme. - Le commerce. - La propriété. -
Dans les institutions musulmanes, aucune originalité. - L'Arabe a imité en
déformant. - Dans les manifestations de l'activité intellectuelle, il
apparaît comme un paralytique et comme il a imprégné l'Islam de son
inertie, les peuples qui ont adopté cette religion sont frappés de la même
stérilité. - Tous les musulmans, quelle que soit leur origine ethnique,
pensent et agissent comme un Bédouin barbare du temps de
Mahomet.
CHAPITRE
XIV
La stérilité de l'esprit arabe apparaît dans
toutes les manifestations de l'activité intellectuelle. - La civilisation
arabe est le résultat des efforts intellectuels des peuples étrangers
convertis à l'Islam. - La science arabe : astronomie, mathématiques,
chimie, médecine, n'est qu'une copie de la science grecque. - En histoire
et en géographie, les Arabes ont laissé quelques travaux originaux. - En
philosophie, ils sont les élèves de l'École d'Alexandrie. - Eu
littérature, à part quelques poèmes lyriques sans grande valeur, ils
s'inspirent des ouvrages grecs et persans. - La littérature des Arabes
d'Espagne est d'inspiration latine. - Dans les beaux-arts, sculpture,
peinture et musique, la nullité des Arabes est absolue.
CHAPITRE
XV
La Psychologie du musulman. -Foi inébranlable dans
sa supériorité intellectuelle. - Mépris et horreur pour ce qui n'est pas
musulman. - Le monde divisé en deux, parts : les Croyants et les
Infidèles. - Tout ce qui vient des infidèles est détestable. - Le musulman
échappe à toute propagande- - Par la restriction mentale, il échappe même
aux violences. - Échec des tentatives faites pour introduire la
civilisation occidentale dans le monde musulman. - Averrhoës. Khéréddine.
Le Cheikh Gamal ed Dine. Sawas Pacha. - Tentatives infructueuses de
l'Angleterre en Égypte, de la France en Algérie et en Tunisie. - L'idéal
musulman : le Mahdisme et le Califat.
CHAPITRE
XVI
L'Islam en lutte contre les nations européennes.-
Le mouvement nationaliste musulman en Égypte. - Ses origines. - Le Parti
national. - Moustafa Kamel Pacha. – Mohammed Farid Bey. - Le Parti du
peuple. - Loufti Bey es Sayed. - Le Parti des réformes
constitutionnelles. - Le cheikh Aly Youssef. -L'attitude de
l'Angleterre: - Les intrigues des nationalistes égyptiens dans l'Afrique
du Nord. - Le mouvement nationaliste en Tunisie. -L'évolution de la
mentalité tunisienne. - Erreurs commises par le Gouvernement du
Protectorat.
CHAPITRE
XVII
Le mouvement nationaliste en Algérie - Les causes
d'une évolution tardive. - La Société algérienne. - La bourgeoisie : les «
Vieux Turbans » ; les « Jeunes Algériens ». - Le peuple ignorant et
fanatique. - Le rôle des confréries religieuses.- La solidarité musulmane.
- La propagande nationaliste. - Les revendications des Jeunes Algériens. -
Le Bolchevisme.
CHAPITRE
XVIII
Les problèmes musulmans. - Un problème de
politique intérieure. - L'organisation de l'Afrique du Nord et l'attitude
à l'égard des populations indigènes. - La méthode de Bugeaud : l'Algérie,
province française ; l'assimilation des indigènes. - Le rêve de
Prévost-Paradol. - La méthode de Napoléon III. - Le royaume arabe. - La
méthode de Waldeck-Rousseau. - L'évolution des indigènes dans leur
civilisation. - Une formule sans signification. - L'exemple de la Tunisie
et de l'Égypte. -Notre politique extérieure vis-à-vis des peuples
musulmans. - Le rôle de la Turquie.
CHAPITRE
XIX
Un projet de programme de politique africaine. -
Principes généraux applicables à tous les territoires berbères soumis à
notre influence : 1° Développer le peuplement français. - 2° Assurer et
maintenir la prédominance des idées françaises. - 3° Neutralité absolue à
l'égard de la religion musulmane. - 4° Acheminer les indigènes vers le
statut français intégral. - 5° Améliorer la condition des indigènes ; les
intéresser à notre œuvre. - 6° Aider au relèvement de la musulmane.
7° Gouverner avec la masse et non avec une
minorité.
CHAPITRE
XX
La politique musulmane extérieure de la France. -
Nous devons aider la Turquie. -Les enseignements du mouvement
wahabite. - Dans le monde musulman, l'Arabe est un élément de désordre, le
Turc un élément d'équilibre. L'Arabe est condamné à disparaître ; il sera
remplacé par le Turc. - Politique de neutralité vis-à-vis des Arabes
; politique d'appui amical envers la Turquie. -
Conclusion.
* * *
La France doit avoir une politique musulmane s’inspirant des réalités et non des opinions reçues et des légendes. – On ne peut connaître une fraction quelconque du peuple musulman qu’en étudiant l’histoire Arabe, parce que tous les musulmans sont solidaires et parce que l’Islam n’est qu’une sécrétion du cerveau arabe. - Il n’y a pas des civilisation arabe. - Les origines d’une légende. - Comment furent dupés les clercs du Moyen-Age et les historiens modernes. - L’Arabe est un réaliste et non un imaginatif. - Il a copié, en la déformant, la pensée des autres peuples. - L’Islam, par ses dogmes immuables, a paralysé les cerveaux et tué l’esprit d’initiative.
La France est une grande puissance musulmane. C’est un lieu commun, mais c’est aussi une vérité qui cesse d’être banale, malgré les redites, si l’on songe que notre pays tient en tutelle plus de vingt millions de musulmans, cimentés par la solidarité religieuse au bloc formidable des trois cents millions d’adeptes que compte l’Islam.
Ce bloc est divisé, superficiellement, par des rivalités ethniques et même, parfois, par des intérêts opposés, mais la religion exerce une telle influence sur les individualités qui le composent, elle les domine avec une telle force, que l’ensemble forme, au milieu des autres peuples, une véritable nation dont les différentes fractions, fondues dans le même creuset, obéissant au même idéal, possédant les mêmes conceptions philosophiques, sont animées de la même foi intransigeante dans l’excellence du dogme sacré et de la même méfiance hostile à l’égard de l’étranger- l’infidèle- : c’est la Nation Musulmane.
L’Islam n’est pas seulement une doctrine religieuse qui ne compte ni sceptiques ni renégats [1] ; c’est une patrie ; et si le nationalisme religieux dont sont imprégnés tous les cerveaux musulmans n’a pas réussi jusqu’à présent à menacer l’humanité d’un grave péril, c’est que les peuples unis par son lien sont tombés, par la rigidité même de son dogme, par la contrainte impitoyable qu’il exerce sur les esprits, par la paralysie intellectuelle dont il les frappes, dans un tel état de décrépitude et de déchéance, qu’il leur est impossible de lutter contre les forces matérielles mises par la science au service de la civilisation occidentale.[2]
Mais même tel qu’il est, l’Islam n’est pas un élément négligeable dans les destinées de l’humanité. Son bloc de trois cents millions de fidèles s’accroît sans cesse parce que dans la plupart des pays musulmans, le chiffre des naissances dépasse celui des décès et aussi parce que la propagande religieuse recrute chaque jour des nouveaux adhérents parmi les peuplades encore barbares.
On estime à plus de six millions le nombre des conversions obtenues depuis vingt ans dans les Indes Anglaises, malgré les précautions du colonisateur. On constate des progrès semblables en Chine, dans le Turkestan, en Sibérie, en Malaisie et en Afrique. Dans le continent noir, toutefois, la propagande active des Pères Blancs combat victorieusement le prosélytisme musulman.
Il importe donc que nous songions, comme l’a dit Le Chatelier, à fonder sur une étude intelligente de l’Islam une politique musulmane dont l’action bienfaisante s’étende non seulement sur nos colonies africaines, mais sur le monde musulman tout entier.
Nous devons comprendre la nécessité de traiter autrement que par prétérition plus de vingt millions d’indigènes qui seront toujours l’unique population active des colonies du Centre et de l’Ouest africain et dont la supériorité numérique en Algérie, en Tunisie et au Maroc ne fera que croître dans l’avenir.[3]
Nous n’arriverons à réaliser une œuvre utile et durable que si nous connaissons parfaitement la mentalité et la psychologie du musulman, autrement que par des préjugés et des légendes.
Il serait puéril de croire qu’il nous suffira de borner cette connaissance à nos seuls sujets musulmans, dans le but de les bien gouverner. Comme il a été dit plus haut, le Musulman n’est pas un être isolé ; le Tunisien, l’Algérien, le Marocain, le Soudanais ne sont pas des individus dont l’horizon s’arrête au limites artificielles créées par les diplomates et les géographes. Avant d’appartenir à telle ou à telle formation politique, ils sont citoyens de l’islam. Ils appartiennent moralement, religieusement, intellectuellement, à la grande Patrie Musulmane dont la capitale est La Mecque et dont le chef – théoriquement incontesté- est le Commandeur des Croyants. Leur mentalité a été au cours des âges, lentement pétrie, modifiée, imprégnée par la doctrine religieuse du Prophète et comme celle-ci n’est, elle-même, qu’une sécrétion du cerveau arabe, il s’ensuit qu’il faut étudier l’Histoire arabe si l’on veut connaître et comprendre l’âme et l’esprit d’une fraction quelconque du monde musulman.
Une telle étude est difficile, non pas que les documents fassent défauts : ils abondent, au contraire :- L’Islam est né et s’est développé en pleine lumière historique, -mais parce que la religion musulmane et les Arabes sont voilés à nos yeux par un nuage si prodigieux d’opinions reçues, de légendes, de préjugés et d’erreurs, qu’il semble à peu près impossible de le dissiper.
Il faut cependant entreprendre cette tâche si nous voulons sortir de l’ignorance dans laquelle nous sommes de la psychologie musulmane.
Jules Lemaître eut, un jour, à présenter au public l’ouvrage d’un jeune écrivain Egyptien sur la poésie arabe. L’auteur, novice, déclarait avec une belle assurance que la littérature arabe était la plus riche et la plus brillante de toutes les littératures connues et que la civilisation arabe était la plus haute et la plus éclatante.
Jules Lemaître qui, dans ses jugements, préférait, comme Sainte-Beuve, s’en tenir prudemment aux opinions moyennes –à mi-côte- éprouvait quelque répugnance à contresigner une pareille affirmation. D’autre part, la courtoisie lui imposait de ne point trop souligner la pauvreté et la sécheresse de la littérature arabe. Il se tira fort habilement de ce pas difficile par cette observation restrictive :
« On a peine à comprendre qu’une civilisation si noble, si brillante, dont les images nous charment toujours et qui eut jadis une telle force d’expansion, semble avoir perdu maintenant sa vertu. C’est un des mystères et une des tristesses de l’histoire. »
Cette remarque d’un esprit subtil, habitué à ne point accepter à la légère les opinions reçues, est parfaitement justifiée. Si l’on admet, en effet, toutes les qualités que l’on prête habituellement à la civilisation arabe, si l’on s’incline béatement devant la prestigieuse splendeur dont la parent historiens et littérateurs, il est difficile d’expliquer comment l’Empire des Califes a pu tomber jusqu’à l’état de décrépitude où nous le voyons aujourd’hui, entraînant dans sa chute des peuples qui, sous d’autres guides, avaient manifesté d’incontestables aptitudes à la civilisation.
Pourquoi les Syriens, les Egyptiens, les Berbères ont-ils perdu, dès qu’ils furent islamisés, l’énergie, l’intelligence, l’esprit d’initiative qu’ils avaient montrés sous les dominations Grecques et Romaine ? Comment les Arabes, eux-mêmes, qui furent, au dire des historiens, les professeurs de l’Occident en science et en philosophie, oublièrent-ils leurs brillantes connaissances pour tomber dans une ignorance qui les relègue aujourd’hui au rang des peuples barbares ?
Si nous nous posons encore ces questions, c’est uniquement parce que nous n’avons jamais recherché les causes réelles de l’expansion rapide de la conquête arabe, que nous n’avons pas situé cette conquête dans son cadre historique, au milieu des circonstances exceptionnelles qui la favorisèrent et aussi parce que n’ayant pas pénétré la psychologie du musulman, nous ne sommes pas à même de comprendre comment et pourquoi l’empire immense des Califes s’est effondré ; comment et pourquoi il devait fatalement s’effondrer, frappé de paralysie et de mort par une doctrine religieuse rigide qui domine et commande tous les actes de la vie, toutes les manifestations de l’activité et qui, ne concevant pas le progrès matériel comme un idéal digne d’être poursuivi, à immobilisé ses adeptes hors des grands courants civilisateurs.
Nous vivons, en Europe, en ce qui concerne l’Islam et les peuples musulmans, sur une vieille erreur qui, depuis les temps les plus lointains, a faussé le jugement des historiens et qui a souvent inspiré aux hommes d’Etat des attitudes et des décisions nullement conformes aux réalités.
Cette erreur consiste à reconnaître aux Arabes une influence civilisatrice qu’ils n’ont jamais exercée. Les écrivains du Moyen-Age qui, par une absence de documentation précise, désignaient sous le nom d’Arabes tous les peuples de religion musulmane et qui voyaient l’Orient à travers le fabuleux mirage des légendes dont l’ignorance entourait alors les contrées lointaines, ont travaillé inconsciemment à répandre cette erreur.
Ils y furent aidés par les Croisés, gens rudes et grossiers pour la plupart, plus soldats que lettrés, qui avaient été éblouis par le faste superficiel des cours orientales et qui rapportèrent de leur séjour en Palestine, en Syrie ou en Egypte des jugements dénués de tout esprit critique. D’autres circonstances contribuèrent également à créer cette légende de la civilisation arabe.
L’établissement du gouvernement des Califes dans le Nord de l’Afrique, en Sicile, puis en Espagne, provoqua des relations entre l’occident et les pays d’Orient. A la faveur de ces relations, des ouvrages de philosophie et de science rédigé en langue arabe ou traduits de l’arabe en latin parvinrent en Europe et les lettrés du Moyen-Age, dont le bagage scientifique était fort léger, admirent ingénument ces écrits qui leur révélaient des connaissances et des méthodes de raisonnement, nouvelles pour eux.
Ils s’enthousiasmèrent pour cette littérature et ils en conclurent de très bonne foi que les Arabes avaient atteint un haut degré de culture scientifique. Or, ces écrits étaient, non pas des productions originales du génie arabe, mais des traductions d’ouvrages grecs des Ecoles d’Alexandrie et de Damas, rédigées d’abord en syriaque, puis en arabe, à la demande des Califes Abbassides, par des scribes syriens devenus musulmans.
Ces traductions n’étaient même pas des reproductions fidèles des ouvrages originaux, mais plutôt des compilations d’extraits et de gloses, tirés des commentateurs d’Aristote, de Galien et d’Hippocrate, appartenant aux Ecoles d’Alexandrie et de Damas, notamment d’Ammonius Saccas, de Plotin, de Porphyre, de Jamblique, de Longin, de Proclus, etc.[4]
Et ces extraits déjà déformés par deux traductions successives, du grec en syriaque et du syriaque en arabe, étaient encore défigurés et tronqués par l’esprit d’intolérance des scribes musulmans. La pensées des auteurs grecs était noyée dans les formules religieuses imposées par le dogme islamique ; le nom des auteurs traduits n’était pas mentionné, de telles sortes que les lettrés européens ne purent soupçonner qu’il y avait traduction, imitation ou adaptation et qu’ils attribuèrent aux Arabes ce qui appartenait aux Grecs. [5]
La plupart de clercs du Moyen-Age ne connurent même pas ces travaux, mais seulement les adaptations qui en furent faites par Abulcasis, Avicenne, Maimonide et Averrhoës. Ceux-ci puisèrent notamment dans les Pandectes de Médecine, d’Aaron, prêtre chrétien d’Alexandrie, qui avait lui-même compilé et traduit en syriaque des fragments de Galien. Les ouvrages d’Averrhoës, Avicenne, et Maimonide furent traduits en latin et c’est par cette dernière version que les lettrés du Moyen-Age connurent la science arabe.
Il convient de rappeler qu’à cette époque la plupart des ouvrages de l’Antiquité étaient ignorés en Europe. Les Arabes passèrent donc pour des inventeurs et des initiateurs, alors qu’ils n’étaient que des copistes. Ce n’est que plus tard, à l’époque de la Renaissance, lorsque les manuscrits des auteurs originaux furent découverts, qu’ont s’aperçut de l’erreur, mais la légende de la civilisation arabe était implantée dans les esprits ; elle y est demeurée et les plus graves historiens en parlent encore aujourd’hui comme d’un fait indiscutable.
Montesquieu en a fait la remarque : « Il y des choses que tout le monde dit, parce qu’elles ont été dites une fois. »
Les historiens ont d’ailleurs été trompés par les apparences. La rapide expansion de l’Islam qui, en moins d’un demi-siècle après la mort de Mahomet, soumit à la domination des califes un immense empire s’étendant de l’Espagne jusqu’à l’Inde, leur a laissé supposer que les Arabes avaient atteint un haut de gré de civilisation. [6] Après les historiens, les littérateurs contemporains, épris d’exotisme, contribuèrent encore à fausser les jugements en nous montrant un monde arabe conventionnel, comme ils nous avaient montré un Japon, une Chine, une Russie de pacotille.
C’est ainsi que s’est créée la légende de la civilisation arabe. A qui tenterait de la combattre, on citerait péremptoirement les cadeaux du Calife Haroun-el-Rachid à Charlemagne, cette horloge merveilleuse qui frappa d’admiration les contemporains du vieil empereur à la barbe fleurie. On citerait également tant de noms illustres, Averrhoës, Avicenne, Avenzoar, Maimonide, Alkendi, pour ne parler que des plus connus.
Mais nous démontrerons plus loin, que ces noms ne sauraient être invoqués en faveur de la civilisation arabe et qu’au surplus cette civilisation n’a jamais existée.
Il y a une civilisation grecque, une civilisation latine ; il n’y a pas de civilisation arabe, si l’on désigne sous ce vocable l’effort personnel, original d’un peuple vers le progrès. Il y a peut-être une civilisation musulmane, mais cette civilisation ne doit rien aux Arabes, ni même à l’islam, les peuples, devenus musulmans, ne réalisèrent des progrès que parce qu’ils appartenaient à d’autres races que la race arabe et parce qu’ils n’avaient pas encore subi trop profondément l’empreinte de l’Islam. Leur effort fut accompli malgré les Arabes et malgré le dogme islamique.
Les prodigieux succès de la conquête arabe ne prouvent rien. Attila, Genseric, Gengis-Khan ont soumis nombre de peuples et cependant la civilisation ne leur doit rien.
Un peuple conquérant n’exerce une action civilisatrice que s’il est plus civilisé que les peuples conquis. Or, tous les peuples vaincus par les armées du Calife étaient parvenus, longtemps avant les Arabes, à un haut degré de culture, de telle sorte qu’ils purent leur communiquer un peu de leur savoir, mais qu’ils n’en retirèrent rien. Nous y reviendrons. Bornons-nous à citer, pour l’instant, les Syriens et les Egyptiens, dont les écoles de Damas et d’Alexandrie recueillirent les traditions de l’Hellénisme, le Nord de l’Afrique, la Sicile, l’Espagne, où survivait la pensée latine, la Perse, l’Inde, la Chine, héritières de civilisations illustres.
Les Arabes auraient pu s’instruire au contact des tant de peuples. C’est ainsi que les Berbères africains et les Espagnols s’assimilèrent très vite la civilisation latine, de même que les Syriens et les Egyptiens s’étaient assimilés la civilisation grecque, si bien que nombre d’entre eux, devenus citoyens de l’Empire Romain ou de l’Empire Byzantin, firent honneur, dans les lettres et les arts, à leur patrie d’adoption.
Contrairement à ces exemples, le conquérant arabe est resté barbare ; pis encore, il a étouffé la civilisation dans les pays conquis.
Que sont devenus les Syriens, les Egyptiens, les Espagnols, les Berbères, les Byzantins sous le joug musulman ? Que sont devenus les peuples de l’Inde et de la Perse, après leur soumission à la loi du prophète ?
Ce qui a fait illusion, ce qui a trompé les historiens, c’est que dans les pays conquis par les Arabes, la civilisation Gréco-Latine n’a pas péri immédiatement. Elle était si vivace, qu’elle continua, pendant deux ou trois générations, à pousser, sous la façade musulmane, des tiges vigoureuses. Le fait s’explique.
Dans les pays conquis, les indigènes avaient à choisir entre la religion musulmane ou un sort misérable, « Convertis-toi ou meurs ! Convertis-toi ou soi esclave ! » telles étaient les conditions du vainqueur.
Comme il n’est que les âmes d’élite capables de souffrir pour une idée – et les âmes d’élite sont peu nombreuses – et comme les religions auxquelles se heurtait l’Islam –paganisme moribond ou christianisme encore mal implanté – n’exerçaient pas encore une influence considérable sur les esprits, la plupart des peuples soumis préférèrent la conversion à la mort ou à l’esclavage. Paris vaut bien une messe : Nous connaissons la formule.
La première génération, devenue musulmane par la simple volonté du vainqueur, ne subit que superficiellement l’empreinte islamique ; elle conserva intactes sa mentalité et ses traditions ; elle continua à penser et à agir, moyennant quelques sacrifices de façade à l’Islam, comme elle en avait l’habitude. La langue officielle étant l’arabe, elle s’exprima en arabe, mais elle pensa en grec, en latin, en araméen, en italien ou en espagnol. De là ces traductions d’auteurs grecs, faites par les Syriens, traductions qui firent croire à nos clercs du Moyen-Age, comme nous l’avons vu, que les arabes avaient fondé la philosophie, l’astronomie et les mathématiques.
La deuxième génération élevée dans le dogme musulman, mais subissant l’influence des parents, manifesta encore quelque originalité, mais les générations suivantes, complètement islamisée, tombèrent vite dans la barbarie.
On constate cette déchéance rapide des générations successives sous le joug musulman dans tous les pays soumis aux Arabes, en Syrie, en Egypte, en Espagne. Après un siècle de domination musulmane, c’est l’anéantissement de toute culture intellectuelle.
Pourquoi ces peuples qui, sous l’influence grecque ou latine, avaient montré des aptitudes remarquables à la civilisation, ont-ils été frappés de paralysie intellectuelle sous le joug musulman, à un point tel qu’ils n’ont pu se relever malgré les efforts des peuples occidentaux ? C’est que leur mentalité a été déformée par l’Islam qui n’est, lui-même, qu’un produit, qu’une sécrétion du génie arabe.
Contrairement à l’opinion courante, l’Arabe est dépourvu de toute imagination. C’est un réaliste ; il constate ce qu’il voit ; il l’enregistre ; il est incapable d’imaginer, de concevoir au-delà de ce qu’il perçoit directement.
La littérature purement arabe est dénuée de toute invention. La part d’imagination qui apparaît dans certains ouvrages, comme les Mille et une Nuits, est d’origine étrangère[7]. Nous le démontrerons au cours de cette étude. C’est d’ailleurs l’absence de facultés inventives, tares du Sémite, qui explique la stérilité totale de l’Arabe en peinture et en sculpture.
En littérature, comme en philosophie et en science, l’Arabe a été un compilateur. Sa pauvreté intellectuelle se manifeste dans ses conceptions religieuses. Avant Mahomet, au temps du paganisme, les divinités arabes sont sans histoires ; aucune légende ne poétise leur existence ; aucun symbolisme ne pare leur culte. Ce sont des noms, probablement empruntés à d’autres peuples, mais derrière ces noms, il n’y a rien.
L’Islam lui-même n’est pas une doctrine originale ; c’est une compilation de tradition gréco-latines, bibliques et chrétiennes ; mais en s’assimilant des matériaux si divers, l’esprit arabe les a débarrassés de toute la parure de poésie, de symbolisme et de philosophie qu’il ne comprenait pas et il en a tiré une doctrine religieuse, froide et rigide, comme un théorème géométrique : Dieu, le Prophète, les hommes.
Cette doctrine s’est parfois ornée,, chez les peuples qui l’ont adoptée et qui n’avaient pas le cerveau stérile des Arabes, de toutes une floraison de légendes et de poésie ; mais ces ornements étrangers ont été combattus avec une farouche énergie par les représentants autorisés du dogme islamique et lorsqu’au deuxième siècle de l’Hégire, les Califes ont décidés, pour éviter toute déformation de la doctrine religieuse, d’en faire préciser l’esprit et la lettre, les travaux des quatre docteurs orthodoxes, hors desquels il est interdit d’interpréter les textes sacrés, ont fixé immuablement le dogme et ont tué, du même coup, chez tous les peuples musulmans, l’esprit d’initiative et l’esprit critique. Ils les ont comme momifiés intellectuellement, de telle sorte qu’ils sont restés, pareils à des rochers, au milieu du torrent qui emporte l’humanité vers le Progrès.
A partir de ce moment, la doctrine islamique, réduite à la simplicité de la conception arabe, a exercé son œuvre de mort avec d’autant plus d’efficacité qu’elle commande tous les actes de la vie ; elle prend le fidèle à son berceau et le conduit à la tombe, à travers toutes les vicissitudes de la vie, en ne lui laissant, dans aucun domaine de la pensée ou de l’activité, la moindre part d’initiative et de liberté. C’est un carcan qui ne permet qu’un certain nombre de mouvements préalablement fixés. Nous aurons à le démontrer.
En résumé, l’Arabe a tout emprunté aux autres peuples ; littérature, art, science, et même idées religieuses. Il a tout passé au crible de son esprit étroit, incapable de s’élever à de hautes conceptions philosophiques ; il a tout déformé, tronqué, désséché.
Cette influence destructive explique la déchéance des peuples musulmans et leur impuissance à s’arracher à la barbarie ; elle explique également les difficultés auxquelles nous nous heurtons dans nos possessions de l’Afrique du Nord.
Nous devons nous inspirer de cette constatation si nous voulons débarrasser notre politique musulmane des erreurs de conceptions et d’attitude qui nous ont coûté parfois si cher.
Etudier la psychologie du musulman, sans aucun parti-pris d’hostilité, comme sans désir préconçu de trouver en lui un type d’humanité supérieur ; préciser son idéal, ses aspirations, ses besoins, le mécanisme de son cerveau ; puis adopter à son égard l’attitude que commande la logique et le bon sens : voilà qu’elles doivent être les préoccupations d’une puissance dont les destinées sont liées à une fraction quelconque du monde islamique.
Préparer les éléments de cette étude : tel est le but de ce modeste essai.
* * *
Pour connaître et comprendre l’Islam et le musulman, il faut étudier le Désert.- Le Désert arabe.- Le Bédouin.- L’influence du Désert.- Le Nomadisme.- La vie dangereuse.- Guerrier et pillard.- Le fatalisme.- L’endurance.- L’insensibilité.- L’esprit d’indépendance.- L’anarchie sémite.- L’égoïsme.- L’organisation sociale : la Tribu.- L’orgueil sémite.- Sensualité.- Idéal.- Religion.- Manque l’imagination.- Les traits essentiels de la physionomie du Bédouin.
Pour connaître et comprendre le Musulman, il faut étudier l’Islam. Pour connaître et comprendre l’Islam, il faut étudier le Bédouin d’Arabie. Pour connaître et comprendre le bédouin, il faut étudier le Désert. Le milieu Désert explique la mentalité spéciale du bédouin, sa conception de l’existence, ses qualités et ses défauts. Il explique par conséquent l’Islam, sécrétion du cerveau arabe et il explique, en définitive, le Musulman, que l’islam a coulé dans son moule rigide.
Un immense plateau de rocaille, de sable et de basalte de 2.000 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 800 kilomètres ; autour, une ceinture de montagne dont certains sommets atteignent 2.000 et 3.000 mètres ; entre cette haute barrière et la mer, une bande fertile de 80 à 100 kilomètres de largeur ; voilà, schématiquement tracé, l’aspect général de l’Arabie.(1)
(1) PALGRAVE.- Une année de voyage
dans l’Arabie Centrale.
LARROQUEE- Voyage dans l’Arabie
heureuse.
STRABON.- Liv.
XVI.
Le plateau est réellement « le pays de l’épouvante et de la soif », comme l’appellent les Bédouins. Placé sous la zone chaude, soustrait à l’influence marine par un mur montagneux qui arrête les vents humides et précipite les pluies sur la bande du littoral, il offre toute les variétés de la nature désertique : désert de lave ou Harra, désert de pierres ou Hammada, désert de sable ou Nefoud, dunes mouvantes, désert gypseux, sebkhas dont la croûte saline s’effondre sous les pas.
L’ensemble est morne et farouche. Les molles ondulations qui reposent la vue dans les pays à climat normal où des siècles de culture ont façonné le sol, sont inconnues au désert. Tout y est disloqué, âpre, hérissé, hostile. Dans les régions basaltiques ou gréseuses, les roches sont taillées en arêtes coupantes. Les accidents de terrains sont brusques et roides, sans transition.
Qu’on imagine la chaîne des Alpes, enlisée par des alluvions jusqu’à cent ou cent cinquante mètres du sommet. On n’apercevrait plus qu’une série de dômes, de pitons, d’aiguilles, de roches écroulées, de colonnes dénudées, surgies brusquement du sol : tel est l’aspect du Harra dont le profil tourmenté évoque les formidables révolutions cosmiques.
Ailleurs, c’est le Hammada, la plaine stérile de pierres, vastes étendues luisantes et monochromes de roches nues, que le vent a récurées de toute terre végétale et que les températures extrêmes ont fait éclater en dalles et en esquilles. C’est un chaos monstrueux de pierres brisées ou la vie ne peut se développer.(1)
Ailleurs, c’est le Nefoud, la mer de sable à perte de vue, d’où émergent de hautes dunes ressemblant à de grandes vagues pétrifiées, avec leurs couloirs parallèles taillés par le vent qui les brasse inlassablement. Avec sa teinte d’un jaune uniforme, cette plaine stérile est d’une monotonie farouche. C’est le domaine de la mort. Elle brûle ou elle glace. La porosité du sable multipliant les surfaces d’absorption et de rayonnement, le sol s’échauffe le jour à un point tel qu’on ne peut s’y aventurer ; la nuit il perd presque instantanément cette chaleur et se couvre de gel.
Sous l’effet du vent qui s’engouffre dans les couloirs et, peut-être aussi de la dilatation, les dunes émettent des sons étranges qui augmentent l’horreur sauvage de la solitude. Elles ronflent littéralement comme une toupie métallique.
Certains voyageurs ont comparé ce bruit à celui d’une machine à battre.(2)
Ailleurs, ce sont de vastes étendues de gypse, d’une blancheur intolérable sous la lumière ardent du soleil. Ailleurs, encore, ce sont des sebkhas, anciennes mares salées qui se sont desséchées et à la surface desquelles le sel, mêlé au sable, forme une croûte trouée de fondrières.
Partout la terre végétale est très rare. Réduite par la sécheresse à l’état de poussière impalpable, elle est emportée par le vent et se précipite, sous l’action des pluies, dans les contrées plus humides.
Subissant dans la même période de vingt quatre heures des chaleurs torrides et des froids excessifs (+ 60 -7), balayé de vents brûlants ou glacés, mais toujours secs, le sol, quel que soit sa nature, est frappé de stérilité.
La végétation est rare au désert. Faute de pluie, elle ne peut s’alimenter que de l’eau de souterraine ; elle ne se développe donc que dans les cuvettes où la nappe aquifère est proche de la surface : quelques plantes rabougries dans les ravines, dans les oueds, dépressions allongées au fond desquelles, en creusant, on trouve un peu d’humidité, des armoises, des genêts, des plantes halophytes. Ca et là, dans les endroits abrités, quelques arbustes chétifs, acacias, tamaris, luttant éperdument contre l’ensablement.
Pas de rivières, pas de sources ; quelques rares puits, sans cesse comblés par les sables et que le voyageur assoiffé doit, chaque fois, nettoyer.
Au milieu de cette nature hostile, les agglomérations humaines sont impossibles ; la faim et la soif les décimeraient. Pas de villes, pas même de bourgades ; des familles faméliques, sans cesse préoccupées du souci de leur existence, errent dans ces étendues semées d'embûches.
Mais si, délaissant ces mornes solitudes, on franchit la barrière montagneuse qui les enclot, on tombe brusquement dans un pays merveilleux, La bande du littoral, arrosée par les vents marins, fertilisée par les oueds qui, aux jours d'orage, roulent en torrents des hauteurs, est, comparativement au plateau désertique, Une contrée d'abondance et de délices. Et cette bande s'élargit encore entre Médine et La Mecque par le plateau granitique du Nedjed, massif montagneux important qui reçoit des pluies et alimente des sources nombreuses.(3)
Là sont des puits qui ne tarissent pas ; là sont des oasis où, sous les palmiers, pousse un double, étage de végétation : arbres fruitiers, céréales et plantes à parfums. Là sont des pâturages oit prospèrent chevaux, chameaux et brebis.
Ce sont les pays heureux du Hedjaz, de 1'Assir, du Nedjed, du Yémen, du Hadramaout et de l'Oman, avec des villes populeuses : Médine et son port de Yambo, La Mecque et son port de Djeddah, Taïf, Sana, Terim, Mirbat, Mascate.
Mais l'attrait de ces régions fertiles n'a pas dépeuplé le désert. Le Bédouin lui est demeuré
fidèle et comme, à côté des tribus sédentaires moins actives et de vie plus douce, il représente l'homme d'action remuant et brutal, c’est, lui qui, finalement, a imposé à toute l'Arabie ses mœurs et sa mentalité. C'est donc lui qu'il importe d'étudier.
Pour le connaître, il n'est pas nécessaire de compulser l'Histoire. L'immobilité étant le caractère distinctif des peuplades arabes(4), le Bédouin n'a pas changé. Tel il était au temps où Mahomet l'arracha à l'idolâtrie, tel exactement nous le voyons décrit dans les récits de la Genèse relatifs à Ismaël ou à Joseph, ou bien figuré sur les bas-reliefs des palais de Ninive qui retracent clos scènes de la guerre d'Assurbanipal, tel il est aujourd'hui(5).
Le Désert; oblige l'individu à un genre de vie spéciale qui développe certaines facultés, certaines qualités, certains défauts.
L'existence y est difficile. Tout est danger c'est le pillard qui rôde autour de la tente et des troupeaux en méditant un coup de main ; c'est le vent hostile qui tarit le trou d'eau et ensable la maigre végétation; c'est le rival qui occupe le pâturage convoité ; c'est le sol qui se creuse de fondrières.
Le Désert impose une première condition d'existence : le nomadisme. Ce n'est pas pour son plaisir que le Bédouin voyage, c'est par nécessité. La culture étant impossible sur un sol stérile, dépourvu de terre végétale et d'humidité, l'homme est voué au métier de pasteur. Mais les pâturages, composés de plantes chétives, poussées dans des dépressions abritées des vents, sont éphémères et peu étendus. En quelques jours, la dent des troupeaux les épuise; il faut s'inquiéter d'en trouver d'autres: d'où la nécessité de se déplacer sans cesse. Le pâturage découvert, il faut s'en assurer la possession, contre des rivaux et, parfois, user de la violence. C'est une vie de fièvre et de bataille, une vie rude et dangereuse.
Le Bédouin mange rarement à sa faim ; il a tout à craindre de la nature et des hommes. Tel un fauve, il vit en état de perpétuelle alerte. Il compte surtout sur les rapines. Trop pauvre pour satisfaire ses désirs, dénué de ressources dans un pays disgracié, il est toujours prêt à saisir l'occasion qui s'offre.
Un chameau éloigné du troupeau lui procure un festin de viande. Un coup de main sur une caravane ou une tribu sédentaire lui fournit des dattes, des aromates et des femmes.
La pratique des armes, l'entraînement à la fatigue ont développé ses facultés guerrières, et comme ce sont ces dernières qui lui permettent de triompher des dangers de sa vie errante et de se procurer les seules satisfactions possibles au désert, il en est arrivé à les considérer comme un idéal.
Le pleutre et l'estropié sont voués au mépris et à la mort. L'estime du prochain est en rapport avec la crainte qu'on lui inspire. Pour mériter l'éloge des poètes et l'amour des femmes, il faut être un brillant cavalier, habile au maniement du glaive et de la lance.
Les femmes elles-mêmes ont pris quelque chose de l'esprit martial de leurs frères et de leurs époux(6). 'Marchant à l'arrière-garde, elles soignent les blessés et encouragent les guerriers en récitant des vers d'une sauvage énergie : « Courage, disent-elles, défenseurs des femmes! Frappez du tranchant de vos glaives. Nous sommes les filles de l’Etoile du matin ; nos pieds foulent des coussins moelleux; nos cols sont ornés de perles, nos cheveux, parfumés de muse. Les braves qui font face à l'ennemi, nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient, nous les délaissons et nous leur refusons: notre amour !(7)»
L'obligation de pourvoir lui-même à ses besoins rend le Bédouin actif ; il est patient à cause des souffrances qu'il endure ; il accepte l'inévitable sans vaines récriminations(8). Ce n'est pas l'Islam qui a créé le fatalisme, c'est le désert, et l'Islam n'a fait qu'adopter et que consacrer un état d'âme du nomade.
Sa vie aventureuse donne au Bédouin du courage, de l'audace et, sinon le mépris, du moins l'habitude de la mort. La nécessité le condamne à l'égoïsme. Le pâturage trop exigu ne saurait être partagé ; il le conserve pour lui et les siens ; de même, le point d'eau. Il tue les filles, causes de difficultés, et quelquefois les enfants mâles, lorsque sa famille .est trop nombreuse. Dur pour lui-même, il est dur aux autres. Faisant bon marché de sa vie, il compte pour rien celle du prochain. « Jamais seigneur parmi nous, dit un poète, n'est- mort dans sa couche. Sur la lame des épées coule notre sang et notre sang ne coule que sur la lame des épées.»(9)
«Nous nous sommes levés, dit un autre poète, et nos flèches sont parties, et le sang qui tachait nos vêtements nous parfumait mieux que la senteur du muse.»(10)
« Je fus créé de fer, s'écrie Antar, et de cœur encore plus résistant ; et j'ai bu le sang des ennemis dans le creux de leurs crânes et je n'en suis pas rassasié. »
A l'appui de cette insensibilité, on peut citer deux traits de la vie de Mahomet : Sept cents Juifs Coraïdites ayant été faits prisonniers, on les égorgea au bord de longues fosses, sous les yeux du Prophète ; et comme le soir tombait, il fit apporter des torches pour ne pas remettre .au lendemain la funèbre besogne.(11)
Plusieurs captifs arabes, pris à Beder, furent mis à mort. L'un d'eux demandant grâce, le Prophète lui dit: « Je remercie le Seigneur de ce qu'il réjouit mes yeux par ta mort. »Et comme le mourant demandait qui prendrait soin de son jeune enfant, Mahomet répondit : « Le feu de 1’enfer ! ».(12)
L'existence solitaire du Bédouin a développé son esprit d'indépendance. Dans le désert, l'individu, est libre ; il n'obéit à aucun gouvernement ; il échappe aux lois ; il ignore la hiérarchie. La seule règle, c'est le droit du plus fort.(13)
Parfois, lorsque leur indépendance était menacée par des peuples voisins : Romains, Perses, Abyssins, les tribus se groupèrent pour défendre leur liberté, mais le péril écarté, elles se dispersèrent aussitôt. Lorsque Abraha-el-Achram envahit le Hedjaz avec quarante mille Abyssins, et qu'il se disposait, après avoir réduit Tebala et Taïef, à pénétrer dans l'enceinte de La Mecque, les tribus voisines se réunirent sous le commandement d'Abd-el-Mottaleb ; mais l'ennemi repoussé, les tribus reprirent leur liberté.(14)
Cet esprit d'indépendance, ce développement exagéré de l'individualisme apparaissent à tout instant au cours de l'histoire arabe. Les Califes eurent à lutter sans cesse contre la turbulence des tribus, hostiles à tout gouvernement régulier, incapables de se plier à une discipline et ce sont leurs rivalités qui finirent par rompre l'unité de l'Empire eu ajoutant un élément de trouble à l'effort de dislocation des peuples soumis.
L'esprit d'anarchie est d'ailleurs un vice du Sémite(15). Dès que celui-ci domine quelque part, c'est le désordre et la révolution. L'Histoire Juive, celle de Carthage en fournissent do nombreux exemples et, plus près de nous, la crise d'autorité qui a bouleversé la Russie, a recruté ses chefs et ses théoriciens les plus autorisés dans l'élément juif.
Les agglomérations sont impossibles au désert faute de ressources ; toutefois, l'individu isolé serait trop faible pour lutter contre les dangers de la vie errante. Les Bédouins ont donc été amenés à se grouper en familles. C'est la base de leur organisation sociale.
La famille étendue est devenue la tribu, mais les individus de la même tribu ne vivent pas ensemble ; ils forment de petits groupes familiaux, unis par la solidarité de la naissance et des intérêts.
Tous les individus d'une tribu reconnaissent le même ancêtre commun ; c'est l'açabia, la solidarité congénitale, une forme élémentaire du patriotisme. C'est ainsi que les Koreich, auxquels appartenait Mahomet, faisaient remonter leur généalogie à Fihr-Koreich, d'origine perpétuellement ingénue, car il était considéré comme descendant d'Ismaël par Adnane, Modher, etc.(16) Les membres d'une même tribu sont, à la lettre, frères ; c'est d'ailleurs le nom que se donnent entre eux les hommes du même âge. Lorsqu'un vieillard s'adresse << un plus jeune, il lui dit : Fils de mon frère.
Aussi, le Bédouin est-il prêt à tout sacrifier à sa tribu. Pour sa gloire, pour sa prospérité, cet égoïste exposera son bien et sa vie : « Aimez votre tribu, dit un poète, car vous êtes attachés à elle par des liens- plus forts que ceux qui existent entre le mari et la femme. »(17)
Durant tout le cours de l'Histoire musulmane, partout où se trouvent des Arabes, en Syrie, en Espagne, en Afrique, on constate le dévouement de l'individu à sa tribu, en même temps que les rivalités entre tribus. Le dignitaire à qui le bon plaisir d'un Calife vient d'octroyer une haute charge s'empresse de servir les intérêts de sa tribu. Il soulève aussitôt la colère des autres qui intriguent jusqu'à ce qu'elles obtiennent sa disgrâce. Le jeu recommence avec un autre.
Le Bédouin vit pour lui et pour sa tribu ; hors de celle-ci, il n'a pas d'amis. Le prochain, e'est l'homme de la tribu, le parent. La fidélité à la parole donnée, l'honnêteté, la franchise ne concernent que les membres de la tribu, les contribules.(18)
Chaque tribu choisit comme chef le plus intelligent, le plus actif, le plus brave, c’est-à-dire le plus apte à la servir. C'est l'Amenokal targui(19); il est, nommé à l'élection, principe qui a présidé par la suite à la désignation des premiers Califes. Mais son autorité est ce qu'elle peut être avec des individus assoiffés d'indépendance; on écoute ses conseils ; on les suit quelquefois ; on ne lui obéit pas toujours.
La richesse n'est pas un titre à l'estime publique, d'abord parce qu'elle ne procure aucune jouissance particulière. A quoi sert d'être riche là où il n'y a rien? Le Bédouin qui possède dix chamelles est aussi heureux que celui qui en possède cent, puisque l'avantage qu'il en retire se limite au lait dont il se nourrit et à la toison dont il se vêt. Et puis, la richesse est instable. Représentée uniquement par les troupeaux, elle est à la merci d'une épizootie, d'une razzia. « Quand une tribu ennemie attaque la sienne et lui enlève tout ce qu'il possède, celui qui, hier, était riche, se trouve réduit tout à coup à la détresse. »(20)
Le poète a résumé d'un vers cette instabilité de la fortune :
La richesse vient le matin et s'en va le soir.
Mais, ruiné, le Bédouin ne se décourage pas. Il lui reste la force et l'audace ; dépouillé aujourd'hui, il se vengera demain sur son ennemi ou sur un autre.
Le Bédouin a, d'ailleurs, une haute opinion de sa personne : c'est un orgueilleux. L'orgueil est un défaut sémite. Le Sémite s'est toujours cru supérieur aux autres peuples ; l'élu de Dieu(21). c'est la raison de l'intransigeance religieuse du juif et du musulman. « Le Bédouin s'estime bien supérieur non seulement à son esclave, mais encore à tous les hommes d'une autre race ; il a la prétention d'avoir été pétri d'un autre limon que les autres créatures humaines. »(22)
Le Bédouin est sobre parce qu'il ne peut pas faire autrement. Au fond, c'est un sensuel. Dans ses courses aventureuses, sous le soleil ardent, à travers des contrées stériles, il apprécie la valeur des jouissances positives. Son idéal cet simple ; c'est celui de l'homme privé de tout : manger, boire, dormir. Ce cavalier errant aspire au repos sur des coussins moelleux ; ce perpétuel affamé désire des mets abondants et savoureux ; cet assoiffé convoite la fraîcheur des sources intarissables. Dans un pays où la beauté des femmes dure ce que vivent les roses, il rêve de femmes qui ne vieillissent point. Au bref, c’est un amateur de franches lippées, prêt à tout pour satisfaire ses désirs.(23)
A cinquante-trois ans, Mahomet s'éprit d'une fillette de huit ans : Aïcha. Elle parut si jeune, même aux yeux des Arabes, que le Prophète, malgré son prestige, dut attendre huit mois pour consommer son mariage(24); mais on s'imagine ce que put être pendant ces huit mois d'attente la cohabitation d'un vieillard passionné, avec une gamine.
Un jour, Mahomet remarque Zineb, femme de Zaïd, un jeune homme qu'il avait adopté. Comme il la désirait, Zaïd s'empressa de répudier Zineb que le Prophète épousa aussitôt, malgré les murmures hostiles de son entourage.(25)
En Syrie, en Espagne, en Egypte, pays d'abondance, les Arabes abandonnèrent très vite leurs habitudes de sobriété pour se livrer aux pires débauches.
Mahomet déclarait aimer trois choses par dessus tout : les parfums, les femmes et les fleurs. Ce pourrait être la devise du Bédouin ; c'est du moins, son idéal.Le Prophète s'en est souvenu. Son paradis, lieu de délices charnelles et de jouissances positives, est tel que le concevait nu nomade du désert.
Sans cesse absorbé par les soucis de son existence aventureuse, le Bédouin ne se préoccupe que des réalités immédiates. Il bataille pour vivre et se soucie peu de philosopher. C'est un réaliste et non un théoricien ; il agit et n'a pas le temps de penser. Ses facultés d'observation se sont développées au détriment de l'imagination et sans l'imagination, il n'y a pas de progrès possible. C'est ce qui explique la stagnation du Bédouin sur qui les siècles passent sans modifier ses habitudes.(26)
L'Arabe est, en effet, totalement dépourvu d'imagination ; l'opinion contraire s'est accréditée ; elle est à réviser. L'impétuosité de son naturel, la chaleur de ses passions, l'ardeur de ses désirs lui ont fait attribuer une imagination déréglée. Sa langue, pauvre en mots abstraits et qui ne peut exprimer et préciser une idée qu’à l'aide d'images et de comparaisons, a entretenu l'illusion. Cependant l'Arabe est l'être le moins imaginatif ; son cerveau est sec; ce n'est pas un philosophe ; aussi n’a-il, jamais manifesté une pensée originale, en religion pas plus qu'en. littérature.
Avant l'Islam, le Bédouin, sorti du culte du Totem, adorait des divinités personnifiant des corps célestes ou des phénomènes cosmiques : les étoiles, la foudre, le soleil ; mais il n'a jamais eu de mythologie. Chez les Grecs, les Indiens, les Scandinaves, les dieux ont un passé, une histoire : l'homme les a façonnés à son image ; il leur a donné ses passions, ses vertus, ses vices. Les divinités du Bédouin ne possèdent aucun caractère distinctif ; ce sont des dieux mornes ; on les redoute, mais on ne les connaît pas. Le panthéon arabe est peuplé de poupées sans vie dont la plupart furent, d'ailleurs, amenées du dehors, notamment de Syrie.(27)
Au surplus, le Bédouin respecte médiocrement ces idoles, il les trompe volontiers en leur sacrifiant une gazelle, quand il leur a promis une brebis et les injurie quand elles ne répondent pas à ses désirs. Quand Amrolcaïs partit pour venger le meurtre de son père sur les Beni -Asad, il s'arrêta dans le temple de l'idole Dhou' el Kholosa, pour consulter le sort au moyen de trois flèches, appelées l'ordre, la défense, l'attente. Ayant tiré la défense, qui lui interdisait de se venger, il recommença : la défense sortit trois fois de suite. Alors brisant les flèches et jetant les morceaux à la tète de l'idole : « Misérable ! s’écria-t-il, si c'était ton père qui eut été tué, tu ne me défendrais pas de le venger!(28)
Même absence d'imagination dans la conception de l'Islam. Sa simplicité est à l'image du cerveau arabe. Ses dogmes sont empruntés à d'autres religions. Le principe de l'unité de Dieu est d'origine sabéenne ; de même la prière musulmane ; de même le jeûne du Ramadhan.(29)
Si la mosquée est sans ornements, ce n'est pas par dessein prémédité ; c'est parce que l'Arabe est incapable de l'orner ; elle est nue, comme le désert, nue comme le cerveau du Bédouin.
La conception arabe du Monde est empruntée aux Sabéens et aux Hébreux. Les sectes religieuses nées sous les derniers Califes, et dont les doctrines subtiles dénotent nue imagination débordante, sont d'inspiration indienne et égyptienne. Elles représentent précisément une réaction des peuples soumis contre la sécheresse et la pauvreté des dogmes musulmans et du génie arabe.
En littérature, même dénuement intellectuel, Les poètes arabes décrivent ce qu'ils voient et ce qu'ils éprouvent ; mais ils n'inventent rien ; s'il leur arrive parfois d'imaginer, leurs compatriotes les traitent de menteurs. L'aspiration vers l'infini, vers l'idéal leur est inconnue et ce qui, déjà dans les temps les plus reculés, importe le plus à leurs yeux, ce n'est pas l'invention c'est la justesse et l'élégance de l’expression, c’est la technique de l’art. L’invention est si rare dans la littérature arabe, que lorsque l’on y rencontre un poème ou un conte fantastique, on peut affirmer d'avance qu'une telle production n'est pas originale, que c'est une traduction. Ainsi, dans les Mille et une Nuits, tous les contes de fées sont d'origine persane ou indienne ; dans cet immense recueil, les seuls récits, vraiment arabes, ce sont les tableaux de mœurs , les anecdotes empruntées à la vie réelle.
Les Moallakat, les plus anciens monuments de la poésie anteislamique sont de pauvres rapsodies, copiées sur un modèle unique. Qui en lit une, connaît les autres. Le poète chante d'abord sa demeure abandonnée, la source où hommes et bêtes venaient se désaltérer, puis les charmes de sa maîtresse et enfin sa monture et ses armes.(30)
« Lorsque les Arabes, établis dans d'immenses provinces conquises à la pointe du sabre, se sont occupés de matières scientifiques, ils ont montré la même absence de puissance créatrice. Ils ont traduit et commenté les ouvrages des anciens ; ils ont enrichi certaines spécialités par des observations.patientes, exactes, minutieuses ; mais ils n'ont rien inventé ; on ne leur doit aucune idée grande et féconde. »(31)
De ce qui précède, on peut résumer en quelques traits essentiels la physionomie du Bédouin: C'est un nomade et un guerrier. Sans cesse préoccupé du souci de chercher sa subsistance et de défendre sa vie contre les hommes et contre la nature ; il mène une existence rude et dangereuse. Ses facultés de lutte et de résistance se sont développées : force physique, endurance, esprit d'observation.
La nécessité en a fait un pillard ; c'est un homme de proie ; il guette le gibier, comme il épie la caravane ou le douar du sédentaire. Comme un fauve, il vil des occasions qui se présentent.
Egoïste, son horizon social s'arrête à la tribu hors de laquelle il ne connaît ni ami, ni prochain. Réaliste, il n'a d'autre idéal que la satisfaction de ses besoins matériels : manger, boire, dormir.
N'ayant pas le temps de se recueillir et de penser, son cerveau s'est atrophié ; il agit au gré des circonstances par réflexe ; il est totalement dépourvu d'imagination et de faculté créatrice. En somme, un être simple, assez près de l'animalité primitive : un barbare.
Voilà l'homme qui a conçu l'Islam et qui, par la force, à coup de sabre, a taillé dans le monde l’Empire musulman.
(1) De LABORDE et LINNANT.- Voyage dans l’Arabie
Pétrée.
(2) Le même phénomène a été observé dans le Sahara. Voir
GAUTIER.- Le Sahara Algérien.
(3) Maurice TAMISIER – Voyage en Arabie.
(4) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne t.1,
p.3
DELAPORTE. – La Vie de Mahomet, p.47.
LARROQUE. – Voyage dans l’Arabie heureuse, p. 109.
(5) LENORMAND – Histoire des peuples Orientaux VI
p.422
STABON – Livre. V 1.
NOEL DES VERGERS – Histoire de l’Arabie.
(6) DOZY – Hist. Des Musulmans d’Espagne. T I 16 et
17.
PERRON – Les femmes Arabes avant l’Islamisme.
(7) CAUSSIN DE PERCEVAL – Essai sur l’Histoire des Arabes
avant l’Islamisme- t. II p.281
(8) HERDER – Idées sur la philosophie de l’Histoire p.
423.
(9) EL SAMOUAL.
(10) SAFY IL DINE IL HOLLI.
(11) SAVARY. – Le Coran, p. 47.
(12) HAINES. – Islam a missionary religion, p.36.
(13) G. SALES. – Observations historiques et critiques
sur le Mahométisme.
(14) SEDILLOT – Histoire des Arabes. t. I. p.
43.
(15) RENAN – Etudes d’histoire religieuses.
(16) SEIGNETTE – Traduction de Sidi Khelil p.
708.
(17) ABOU’ LABBAS MOHAMED, surnommé MOBARRED, cité par
Ebn Khallikan, dans « La vie des hommes illustrés. »
(18) DOZY – Ouvrage cité p.40.
(19) PELLISSIER de REYNAUD – Annales Algériennes – t. III
p. 429.
(20) BURKHARDT – Notes on THE BEDOUINS – p.40.
(21) DIDE – La fin des Religions. P.12.
(22) DOZY – Histoire des Musulmans d’Espagne – t. I
p.8.
(23) PALGRAVE – Une année de voyage dans l’Arabie
Centrale.
(24) ABOULFEDA. – Vie de Mahomet.
(25) CORAN. – SOURATE XXXIII
(26) DOZY – Essai sur l’Histoire de l’Islam.
(27) LENORMAND – p. 469.
FRESNEL. – Lettre sur l’histoire des Arabes avant
l’islamisme.
(28) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne. – t. I p.
21.22.
(29) RENAN. – Etudes d’histoire religieuse.
(30) Voir la traduction des Moallacat par CAUSSIN de
PERCEVAL.
(31) DOZY – Loc. cit. p. 13.14.
SEDILLOT – Histoire des Arabes. II p. 12, 19,
82.
* * *
L'Arabie au temps de Mahomet. - Pas de peuple arabe. - Une poussière de tribus sans liens ethniques ou religieux. - Lue prodigieuse diversité de cultes et de croyances. - Deux groupes hostiles ; les Yéménites et les Moaddites. - Les sédentaires et les nomades. - La rivalité des deux centres : Yathreb et La Mecque. - La propagande juive et chrétienne à Yathreb. - La vie des Mekkois. - Leur évolution. - La Fédération des Fodhoul. - Les précurseurs de I'Islam.
Connaissant le Désert et le Bédouin, il n'est peut-être pas impossible d'imaginer ce qu'était l'Arabie au temps de Mahomet. Il n'existait pas à proprement parler, de peuple arabe, si l'on appelle de ce nom une collectivité d'individus soumis à un gouvernement régulier, se reconnaissant des origines communes et poursuivant le même idéal. Caussin de Perceval, qui a résumé en trois volumes les chroniques relatives aux temps antéislamiques, n'a pu tirer de ces documents un ensemble de faits, logiquement enchaînés, donnant l'impression d'un peuple.(1)
Il n'y avait qu'une poussière de tribus, sans liens, sans solidarité, en luttes continuelles pour des sujets futiles : vols de troupeaux, enlèvements de femmes, points d'eau et pâturages disputés.(2)
Aucune communauté d'origine, aucune de ces traditions que les générations se lèguent comme un héritage et qui les rendent solidaires.
Contrée barbare, jetée comme une barrière au milieu des vieilles civilisations asiatiques et méditerranéennes, protégée des invasions par ses déserts et ses côtes peu accessibles, l'Arabie a servi de refuge à toutes les peuplades fugitives, opprimées ou dispersées de la Perse, de l'Inde, de la Syrie et de l'Afrique.(3) Trop pauvre ou trop rude, elle a échappé aux grands conquérants.
Une partie de la Syrie était bien au pouvoir des empereurs grecs de Constantinople ; la côte du golfe Persique, sous la domination des rois de Perse ; une parcelle du littoral de la Mer Rouge, soumise aux rois chrétiens d'Abyssinie, mais l'influence de ces conquérants restait limitée à des régions restreintes (1). Ces possessions étrangères formaient comme des comptoirs isolés. L'ambition des envahisseurs s'était brisée sur les côtes, découragée par la pauvreté du pays. « Que trouve-t-on chez vous ? disait un roi de Perse à un prince arabe qui lui demandait des soldats et lui offrait la possession d'une province. Des brebis, des chameaux ! Je ne veux pas pour si peu de chose aventurer mes armées dans vos déserts (2).
Seuls y abordèrent et y restèrent les fugitifs et les errants, toutes les épaves des vieilles civilisations.
Si l'on tente de dégager une idée générale du fatras des chroniques arabes, on parvient à classer ces familles éparses en deux groupes principaux : les Yéménites et les Moaddites (3).
Les premiers, les Aribas, des auteurs musulmans, c'est-à-dire les Arabes proprement dits, venus de l'Irak et de l'Inde, plus de deux mille ans avant notre ère, régnèrent à Babylone en 2218 et en Egypte, à la même époque, sous le nom de Pasteurs. Ils s'établirent dans le Yémen, mais ils en furent chassés plus tard et dispersés dans toute l’Arabie (4).
Les seconds, les Moustaribas des auteurs Musulmans, c'est-à-dire « les devenus arabes », étaient venus de Syrie et de Chaldée. Une fraction de ces émigrés à laquelle appartenaient les ancêtres de Mahomet, prétendait descendre d'Ismaël, fils d'Abraham.(5).
Une vive antipathie divisait ces deux groupes ethniques. Le premier avait comme centre Yathreb qui devint plus tard Médine; le second, La Mecque. Les Yéménites, établis dans les parties fertiles, étaient sédentaires et se livraient à l'agriculture ; les Moaddites étaient, nomades, pasteurs et caravaniers.
Ce n'est là qu'une vue schématique ; en réalité, toutes ces tribus, quelle que fui leur origine, vivaient dans l'anarchie la plus complète : l'anarchie sémite (6).
Aucun lien entre elles : pas de passé, aucun de ces grands souvenirs qui flottent sur les générations comme un drapeau et qui, constituant un patrimoine commun de gloire et de fierté, créent une solidarité entre les individus. Ces pillards, ces caravaniers, ces pasteurs, ces cultivateurs vivant au jour le jour n'ont pas d'histoire: leur existence monotone de lutte pour la vie ne laisse pas plus de traces que les pas des chameaux sur le sable des dunes.
Même pas de lien religieux (7): chaque tribu avait son idole protectrice, un vague souvenir du culte des ancêtres. Ça et là, quelques tribus juives, venues de Syrie; des tribus chrétiennes, venues (le Syrie ou d'Abyssinie; d'autres venues de Perse, vouées au sabéisme et au manichéisme : une prodigieuse diversité de cultes et de, croyances.
Pas de gouvernement ; pas d'organisation sociale, en dehors de la famille et de la tribu.
Ni art, ni littérature, chez des individus absorbés par les soucis de la vie dangereuse : quelques rapsodies rappelant de loin les chants de nos trouvères.
Aucun autre idéal que la satisfaction des besoins immédiats ; aucun but que la poursuite de la subsistance quotidienne. Une proie, un coup de main heureux, un repas plantureux, tel était leur idéal : ce peut être celui d’un individu recroquevillé dans son égoïsme ; ce ne peut être celui d'un peuple (8).
Ces guerriers et ces pillards étaient volontiers épicuriens. Les vers des poètes de l'époque semblent inspirés d'Horace : " Jouissons du présent, car bientôt la mort nous atteindra "(9).
Cependant tu milieu de cette anarchie générale de tribus errantes ou sédentaires, un fait se dessine dès les temps les plus reculés : l'antagonisme des Yéménites et des Moaddites : c'est la vieille querelle des sédentaires et des nomades, des cultivateurs et des pasteurs. Cet antagonisme s'affirmait par la lutte entre Yathreb et La Mecque.
Yathreb, plus favorisée que La Mecque sous le rapport du climat, adossée au massif humide du Nedjed, était entourée de terres fertiles. Ses habitants se livraient à l'agriculture et au petit négoce, et comme ce sont des métiers qui fixent, ils devinrent sédentaires. Leurs moeurs s'adoucirent, si bien qu'après des siècles de vie tranquille, ils formaient, au temps de Mahomet, une population paisible de cultivateurs, d'artisans et de petits boutiquiers (10). Les Juifs et les Chrétiens, venus en assez grand nombre de Syrie, y propageaient leurs doctrines religieuses. Les idées de fraternité humaine, de pardon des injures du Christianisme, avaient vaguement gagné les esprits. Les Juifs, bercés de vieilles traditions messianiques, parlaient volontiers de la prochaine apparition d'un envoyé de Dieu. Le culte des idoles, sapé par les Juifs et les Chrétiens, était quelque peu déserté. Bref, au milieu de l'anarchie générale, Yathreb était une ville d'ordre, la cité la plus paisible de l'Arabie (11).
A quatre cents kilomètres au sud, La Mecque, située dans un creux sabloneux, au milieu de collines nues et stériles, peuplée de gens turbulents, avait tourné son activité vers l'élevage et le grand commerce des caravanes. Communiquant avec les nations maritimes par son port de Djeddah, elle était devenue le principal entrepôt de n'importe quel commerce alors existant entre les pays indiens et les pays occidentaux : Syrie, Egypte, voire Italie (12). C'est vers elle que se dirigeaient les caravanes de l'Inde et de la Perse, chargées de produits précieux, ivoire, poudre d'or, soie, aromates.
Les gens de Yathreb, poussés par l'appât du gain, avaient bien essayé de détourner à leur profit une partie de ce trafic; ils n'y avaient pas réussi pour trois raisons :
D'abord, parce que les caravanes préféraient La Mecque qui, placée à une distance égale de trente jours de marche du Yémen et de la Syrie, leur permettait, soit à l'aller, soit au retour, d'hiverner dans le premier de ces pays et d'estiver dans l'autre.(13)
Ensuite, parce que les Mekkois, gens entreprenants, n'attendaient pas les caravanes; ils en organisaient eux-mêmes, échangeant les produits de la Syrie, de l'Egypte et de l'Abyssinie, contre ceux du bassin de l'Euphrate, de la Perse et de l'Inde. Les chameaux koreichites se chargeaient de précieux fardeaux dans les marchés de Sana et de Merab, et dans les ports d'Oman et d'Aden (14). Les Mekkois étaient devenus les rouliers du désert, les courtiers entre les peuples, asiatiques et méditerranéens. Les gens de Yathreb, laboureurs et petits boutiquiers, étaient incapables d'un pareil effort.
Enfin, parce que La Mecque était, depuis les époques les plus reculées, un lieu de pèlerinage ou l'on allait se prosterner dans le temple de la Kaaba, devant une pierre noire qu'on disait avoir été apportée du ciel, au temps d'Abraham, par les serviteurs du Dieu tout puissant (15). Diodore de Sicile rapporte que la Kaaba était, du vivant de César, le temple le plus fréquenté de l'Arabie. Les Koreichites - la tribu de Mahomet - étaient même les administrateurs du temple, ce qui leur procurait des gains appréciables.
Le commerce et la religion faisaient de La Mecque un centre social important. Il en résultait pour elle une grande prospérité dont les gens de Yathreb étaient fort jaloux. Aussi détestaient-ils les Mekkois qui le leur rendaient bien. Ils les détestaient également pour leur vie licencieuse. Riches, d'esprit large, peu scrupuleux, idolâtres, ne connaissant d'autre loi que la satisfaction de leurs désirs, les Mekkois étaient des jouisseurs, dédaigneux des subtilités de la morale.
Un poème de l'époque donne une idée exacte de leurs mœurs : « Dès le matin, quand tu te présenteras – dit le poète à son ami – je t’offrirai une coupe pleine de vin ; et aurais-tu déjà savouré cette liqueur à longs traits, n’importe, tu recommenceras avec moi. Les compagnons de mes plaisirs sont de nobles jeunes gens, dont les visages brillent comme des étoiles. Chaque soir, une chanteuse, parée d’une robe rayée et d’une tunique couleur de safran, vient embellir notre société. Son vêtement est ouvert sur la gorge. Elle laisse les mains amoureuses se promener librement sur ses appas… Je me suis livré au vin et aux plaisirs ; j’ai vendu ce que je possédais, j’ai dissipé les biens que j’avais acquis moi-même et ceux dont j’avais hérité. Censeur qui blâme ma passion pour les plaisirs et les combats, as-tu le moyen de me rendre immortel ? Si ta sagesse ne peut éloigner de moi l’instant fatal, laisse-moi donc prodiguer tout pour jouir avant que le trépas m’atteigne. L’homme qui a des inclinations généreuses s’abreuve à longs traits pendant sa vie. Demain, censeur rigide, quand nous mourrons l’un et l’autre, nous verrons qui de nous deux sera consumé d’une soif ardente.(16)
Les gens de Yathreb, d’esprit étroit – l’esprit des paysans et des boutiquiers – influencés d’ailleurs par la propagande juive et chrétienne, vivaient chichement, en gagne-petit. Comparés aux riches caravaniers de la Mecque, grands brasseurs d’affaires, de conscience élastique, c'étaient de petites gens, de mœurs austères, d'habitudes régulières, de tempérament paisible et débonnaire.(17)
Les Mekkois les traitaient, avec un souverain mépris, de crasseux, de couards, d'eunuques. Rendant injure pour injure, les gens de Yathreb les appelaient bandits et voleurs de grands chemins.
La religion s'en mêlait. Les Juifs, établis à Yathreb, avaient réussi par leur prosélytisme à faire partager leurs croyances à quelques familles des Ans et des Khazdradj. Les Mekkois attachés aux vieux cultes idolâtres, non par conviction religieuse, mais par intérêt, parce que la Kaaba leur attirait des visiteurs et des clients, en profitaient pour cingler leurs adversaires de l'épithète de Juifs.
La rivalité de Yathreb et de La Mecque a une importance considérable. Au milieu du désordre général, ces deux villes représentent les deux seuls centres de la pensée arabe. Ce sont leurs querelles qui ont favorisé le développement de l'Islam et qui, plus tard, ont été pour l'Empire musulman une cause de troubles et de divisions. Si Mahomet, renié par les Mekkois, traqué, menacé de mort, n'avait pas trouvé à Yathreb un refuge et un appui, il est fort probable que sa tentative eut avorté et que son nom serait tombé dans l'oubli comme ceux de tant d'autres prophètes de la même époque.
Grâce à leur esprit d’entreprise les Mekkois ne tardèrent pas à s'enrichir. Le commerce des caravanes, doublé de celui des esclaves, rapportait gros. Ces bédouins devinrent tout d'un coup de grands seigneurs. Ils en prirent les allures.
Or, la fortune modifie les caractères. Elle diminue l'esprit guerrier ; elle rend conservateur. On ne risque sans arrière-pensée sa vie que quand on n'a rien à perdre. Les peuples belliqueux sont toujours les plus pauvres et, parmi les guerriers, les plus ardents à la lutte sont ceux qui ne sont pas encore chargés de butin. L'homme aisé songe à jouir de ses biens et il ne peut en jouir qu'avec l'ordre et la sécurité.
Possédant la richesse, les Mekkois entendaient, vivre agréablement. Ils souffraient fort de l'anarchie générale à la faveur de laquelle les pillards rançonnaient les caravanes et des luttes entre tribus qui nuisaient au trafic. Aussi s'indignaient ils des actes de brigandage des bédouins et prêchaient-ils le respect du bien d'autrui. Ces anciens forbans devenaient vertueux.
Hommes d'action, les Mekkois ne se contentèrent pas de préconiser l'ordre ; ils agirent pour l'imposer. Plusieurs personnages considérables de la tribu des Koreichites, Waraca, Othman, Obeidollah, Zaïd, fils d'Amr, fondèrent dans ce but, en 595, une sorte de ligue, appelée Hilf el Fodhoul, fédération des Fodhoul.
Les Fodhoul se proposaient de combattre par tous les moyens l'anarchie nuisible au commerce et, par conséquent, a leur prospérité ; ils tentèrent d'abord de supprimer ou tout au moins d'atténuer les conflits entre tribus en instituant des trêves ou suspensions d'hostilités sous les prétextes les plus divers : Mois sacré, pèlerinage, marchés importants (18). Ils travaillèrent même à grouper les tribus, à les fédérer eu usant de différents moyens.
Ils firent d'abord appel à ce qu'on pourrait appeler le patriotisme arabe, à la haine contre l'étranger. Dans cet ordre d'idées, un événement favorisa leurs projets. Les Abyssins, conduits par le Négus Abrahah, avaient tenté de s'emparer de La Mecque dont la richesse excitait - leurs convoitises. Les tribus de la région, ayant accepté, sous la menace du danger, de se réunir sous la direction d'Abd-el-Mottaleb, avaient repoussé l'ennemi. Celui-ci s'étant alors retourné contre le Yémen, en avait été chassé par les tribus groupées sous l'autorité d'un prince hémyarite (19).
A la nouvelle de ce dernier succès, Abd-el-Mottaleb se rendit en personne à Saana pour féliciter au nom des Koreichites le prince hémyarite. Cette démarche était significative.
C’était un pacte de solidarité : c’étaient les enfants de la même patrie qui se rapprochaient et s’entendaient.
L'ennemi expulsé, les tribus avaient aussitôt repris leur liberté, mais les Fodhoul, encouragés par le succès de leur initiative, se mirent à exploiter les sentiments de xénophobie des Bédouins. Les circonstances favorisaient cette propagande, puisque les Abyssins à l'Ouest, les Grecs au Nord, les Persans à l'Est, menaçaient l'Arabie.
Les Fodhoul songèrent également, pour mieux rapprocher les tribus, à réaliser l’unité de la langue. On ne s’entend bien que lorsque l’on se comprend bien et pour se comprendre, il faut parler la même langue. Or, l’Arabie était une véritable Babel de dialectes. La trame de la langue était bien l'Arabe, mais déformé dans chaque tribu par la prononciation ou par l'usage d'expressions locales, si bien qu’un bédouin du Nedjed ne comprenait, pas celui du Hedjaz et (lue ce dernier n'était pas entendu de son semblable du Yémen (20).
Les Fodhoul utilisèrent très habilement les poètes, sorte de trouvères qui, dans chaque tribu, chantaient les exploits des guerriers et des amoureux. " Ces poètes reçurent mission de créer une langue plus générale. Leurs vers, récités partout, devaient fixer les mots destinés à représenter irrévocablement les idées ; lorsque, plusieurs familles appliquaient deux expressions différentes à la même pensée, on adoptait celle que le poète avait choisie et la langue arabe se forma peu à peu " (21).
Les Fodhoul tentèrent enfin de créer l'unité de religion : Tâche difficile. Chaque tribu idolâtre avait sa, divinité protectrice; mais il y avait des tribus juives à Yathreb et à Khaïbar ; des tribus chrétiennes dans le Hedjaz et le Yémen ; le culte sabéen et le manichéisme comptaient des adeptes sur le littoral du golfe Persique.
Chaque tribu tenait à ses croyances. Les Fodhoul ne pouvaient songer à combattre, l'idolâtrie, puisque le temple de la Kaaba attirait à La Mecque de nombreux visiteurs. En gens fort au-dessus des croyances vulgaires, ils conçurent l'idée ingénieuse de fondre tous les cultes en un seul, de façon à satisfaire tout le monde. Ils formèrent le projet d'une sorte de religion arabe qui, respectant les vieilles coutumes des Bédouins, s'assimilerait certaines croyances sabéennes, juives et chrétiennes. C'est ainsi qu'ils adoptèrent le principe sabéen d'un dieu supérieur et l'idée messianique juive relative à la prochaine apparition d'un prophète chargé ; d'établir le règne de la justice. Comme certaines tribus prétendaient descendre d'Abraham, ils vantèrent fort ce patriarche, pour plaire aux Juifs et aux Chrétiens.
Comme on le voit, les Mekkois, à qui les voyages avaient ouvert l'esprit, étaient des gens fort habiles. En travaillant, par intérêt commercial, au rapprochement des tribus et à la fusion des croyances, ils préparèrent sans s'en douter le terrain à l'Islam. Les Fodhoul furent les précurseurs de Mahomet qui, d'ailleurs, appartenant à leur ligue, puisa sans aucun doute dans ce milieu bien des idées dont on ne s'expliquerait pas autrement la source.
(1) LENORMANT.- Ouvrage cité t. V, p. 337.
(2) DOZY. – Ouvrage cité p.47.
(3) SEDILLOT. – Histoire Générale des Arabes, t.1, p.24.
(4) Sylvestre de SACY. – Mémoire sur
l’Histoire des Arabes avant Mahomet.
(5) KAZIMIRSKY. – Introduction à la
traduction du Coran, p.3.
(6) Voir DIODORE de SICILE. – Livre II.
HERODOTE. – Livre
III.
STRABON Livre
16.
DION DE CASSIUS. – Livre 53.
(7) BURCKHARDT. – Ouvrage cité p. 160.
(8) BURCKHARDT. – Ouvrage cité p. 41.
(9) MOALLAKA d’AMR-Ibn-Kolthoum.
(10) LARROQUE.- Voyage dans la Palestine,
p.110.
(11) G. SALE.- Observations historiques et
critiques sur le Mahométisme, p.473.
(12) CARLYLE.- Les Héros, p.80.
(13) QOT’B EDDIN MOHAMED EL MEKKI.-
Histoire de la Mecque.
(14) MASSOUDI.
(15) SEDILLOT.-
Ouvrage cité, t. I, p.12.
Dr LEBON.- La civilisation des Arabes, p. 117.
(16) TARAFA.
(17) ES-SAHMOUDI.-
Histoire de Médine. Traduction Wüstenfeld.
(18) AL KAZOUINI et AL
SHAHRASTANI.
(19) CAUSSIN de
PERCEVAL.- Ouvrage cité.
SYLVESTRE de SACY.- Mémoire sur l’Histoire des
Arabes.
(20) SYLVESTRE de
SACY.- Histoire des Arabes avant Mahomet.
(21) SEDILLOT.-
Ouvrage cité p. 44.
* * *
Mahomet est un bédouin mekkois dégénéré.- Les circonstances en font un homme d'opposition. - Sa jeunesse malheureuse et solitaire. - Chamelier et berger. - Son mariage avec Khadîdja. - Sa fortune. - Comment il conçut l'Islam. - L'Islam est une réaction contre la vie mekkoise. - Ses déboires à la Mecque. Il trahit sa tribu. - Son alliance avec les gens de Yathreb. - Sa fuite. - Ses débuts difficiles à Médine. - Comment il est amené à user de la force. - La cause principale de son succès l'appât du butin. - La prise de La Mecque. - Le triomphe du Prophète. - Sa mort . (*).
Connaissant le bédouin mekkois, c'est-à-dire le nomade transformé, par son séjour à La Mecque, par les grands voyages et par la richesse acquise dans le commerce des caravanes, il est possible de comprendre celui que Carlyle a appelé l'Homme Mahomet.
Mahomet, c'est un bédouin mekkois, mais un bédouin dégénéré et, en plus de cela, par suite de certaines circonstances, c'est, par rapport au milieu dans lequel il vivait, un homme d'opposition ; c'est un rebelle au seul sentiment de solidarité qui animait les Bédouins : l'esprit de tribu.
Mahomet a méconnu et desservi les intérêts de sa tribu et de sa ville natale. Sa propagande s'est exercée contre les Koreichites et les Mekkois,malgré eux, avec l'appui de leurs ennemis. Il est facile d'expliquer les raisons de son attitude.
Comparé aux riches personnages de La Mecque Mahomet était un indigent. Sa famille, les Hachems, jadis aisée, était tombée dans la misère au point de devenir la plus pauvre de la tribu de Koreich. Elle vivait de la garde du temple de la Kaaba, c'est-à-dire des libéralités des pèlerins (1). L'enfance de Mahomet fut pauvre et triste. A un père et à une mère débiles, anémiés par une vie sans activité et par les privations, il devait un tempérement maladif, d'une nervosité excessive. Impressionnable et taciturne, atteint de crises épileptiques, son caractère s'assombrit encore du fait de sa condition misérable. Aimant la solitude, " toujours tourmenté par une inquiétude vague, pleurant et sanglotant comme une femme quand il était indisposé, manquant de courage, son caractère formait un bizarre contraste avec celui des Arabes, ces hommes robustes, énergiques et belliqueux, qui ne comprenaient rien à la rêverie et regardaient comme une faiblesse honteuse qu'un homme pleurât, fut-ce même sur la perte des objets de sa plus tendre affection " (2).
(1) WEIL.- Le
Prophète Mohammed.
(2)
DOZY.- Ouvrage cité.
(*)
Sur Mahomet, les ouvrages
abondent :
ABOULAFIA.- La vie de
Mahomet.
IBN-ISHAM.-
Sirat-el-Résoul.
TABARI :
Chronique.
GAGNIER : Vie de
Mahomet.
PRIDEAUX-BOULAINVILIERS-TURPIN : Histoire de la vie de Mahomet.
Histoire de l’Alcoran.
C'était un bédouin dégénéré, déformé par la vie sédentaire. Sa jeunesse fut une lutte contre la misère. Il perdit son père deux mois après sa naissance (570) et six ans plus tard, sa mère, Amina, une femme douce et maladive, sujette à des hallucinations (1). Dès son plus jeune âge, il connut l'âpre existence d'un orphelin sans ressources, dans un milieu où la puissance et la richesse seules donnaient des droits. Il souffrit en silence de sa faiblesse, de sa pauvreté et du dédain avec lequel il était traité par les caravaniers enrichis de son entourage. Il se replia sur lui-même : son caractère s'aigrit et, dès ce moment, il dut éprouver quelque animosité contre les Mekkois.
A la mort de sa mère (576), il fut recueilli par son grand-père Abd-el-Mottaleb, bon vieillard qui n'eut pas le temps de l'entourer d'affection, puisqu'il mourut trois ans plus tard (579).
Le jeune Mahomet passa alors dans la famille de son oncle Abou-Taleb. Celui-ci, grand brasseur d'affaires, n'avait pas de temps à perdre en vaine sensiblerie. Homme d'action, il utilisa l'enfant comme il put ; il en fit un chamelier, et c'est dans ces conditions, qu'entre dix et quatorze ans, Mahomet fit plusieurs voyages en Syrie et dans les contrées voisines.
On prétend, sans aucune vraisemblance, qu'au cours de ces voyages, il fit connaissance d'un moine nestorien qui lui enseigna les doctrines chrétiennes (2). Mahomet était alors bien jeune pour profiter de pareilles leçons et il est probable qu'il eut plus tard de meilleures occasions de connaître les idées chrétiennes, en Arabie même, ou les adeptes du Galiléen étaient nombreux.
Au retour de ces voyages, Abou-Taleb, ayant rassemblé les tribus voisines de La Mecque pour repousser les Abyssins du Négus Ahrahah, Mahomet dut, pour la première fois, affronter, les dangers de la guerre. Impressionnable, nerveux et maladif, il ne put supporter la vue du champ de bataille ; il s’enfuit, et comme cette attitude le vouait aux risées de son entourage, il quitta le service de son oncle et ne revint pas à la Mecque (3) . Il dut, pour vivre, se faire berger ; le métier le plus pauvre, la condition la plus humble. Il avait vingt-cinq ans (595). II souffrait de cette situation humiliante ; aussi accepta-t-il de suivre comme aide un marchand de toile, nommé Saïb. Les hasards du commerce conduisirent Saïb et son second à Hayacha, marché important au sud de La Mecque. Là, Mahomet, fit connaissance d'une riche veuve, Khadidja, qui se livrait au grand commerce caravanier. Il entra à son service, d'abord comme chamelier, puis comme gérant et enfin, comme associé (4).
Il la servit avec dévouement et reconnaissance, car il lui savait gré de l'avoir arraché à la misère. Khadidja avait quarante ans ; dans un pays où la beauté des femmes se fane précocement, elle pouvait être considérée comme une personne âgée, mais toute passion n'était pas encore éteinte dans son coeur.
Comme tous les nerveux, Mahomet subissait l'influence du milieu et des circonstances. La pauvreté l'avait fait timide et taciturne ; la prospérité lui rendit l'assurance et la vie active, la vigueur.
Khadidja l'aima ; peut-être dernière passion d'une femme avant les renoncements de la vieillesse ; peut-être nécessité de s'adjoindre un second pour gérer sa fortune. Mahomet, qui avait connu la dure école de la misère, ne rejeta pas l'occasion de fortune qui s'offrait. Il épousa Khadidja. Il l'épousa plus par reconnaissance que par amour, peut-être aussi par intérêt.
Désormais, il était assuré de l'avenir. Il consacra sou énergie et son intelligence au développement de son entreprise commerciale. Pendant dix ans, il mena la vie rude et large des caravaniers. A trente-cinq ans, il était riche. C'était alors un fort gaillard, trempé par l'infortune, assoupli par l'expérience, instruit par les voyages et la fréquentation des hommes, confiant en son étoile, sûr de son intelligence et de son habileté. Son cousin Ali, fils d'Abou-Taleb, en a tracé un portrait vivant : " Il était d'une taille moyenne ; sa tête était forte, sa barbe épaisse, ses pieds et ses mains rudes ; sa charpente osseuse annonçait la vigueur ; son visage était coloré. Il avait les cheveux noirs, les joues unies, le cou semblable à celui d'une urne d'argent " (5).
De trente-cinq à quarante ans, Mahomet jouit de sa fortune, mais en homme simple, sans ostentation. Blessé jadis par la vie fastueuse des Mekkois, il se gardait de tomber dans le même travers (6). Il vivait d'ailleurs à l'écart de ses concitoyens et même des gens de sa tribu qu'il n'aimait pas parce qu'il les voyait à travers les souvenirs de son enfance malheureuse.
Ceux-ci, d'ailleurs, le tenaient en maigre estime ; ils l'avaient connu pauvre et ils lui en voulaient de sa fortune rapide, acquise en dehors d'eux, par un mariage avec une veuve âgée, marché ridicule dans un pays où l'orgueil du mâle exige des vierges à peine nubiles ; ils lui reprochaient sa défaillance sur le champ de bataille ; d'aucuns l'avaient vu pleurer comme une femme ; bref, ils le considéraient comme un être inférieur.
Mahomet vivait seul avec Khadidja, donnant libre cours à son tempérament contemplatif et rêveur. Il se retirait chaque année, pendant le mois sacré de Rhamadan, sur une montagne proche de La Mecque, le Mont Hira, où des cavernes offraient des abris naturels. Là, dans le recueillement du silence et de la solitude, il restait des journées entières à réfléchir. Il n'est pas impossible d'imaginer le fond de ses pensées. Il ne concevait pas, comme l'ont prétendu certains historiens, des rêves grandioses. L'Islam n'est pas sorti tout d'un coup de son cerveau, comme Minerve du cerveau de Jupiter. Il ne visait ni si haut, ni si loin et si la faible lueur qui scintillait dans un coin de son crâne est devenue par la suite une lumière éclatante, c'est grâce à des circonstances que ne prévoyait, ni ne pouvait prévoir le futur Prophète.
Dépourvu d'imagination comme la plupart des Bédouins, ce n'est pas à l'avenir que songeait Mahomet dans sa caverne du Mont Hira : c'est au passé et au présent. Il revivait sa jeunesse de misère, de privations et d'humiliations parmi les riches Mekkois, alors que, seul et pauvre, il devait, pour subsister, accepter les plus humbles occupations. Il songeait à l'orgueil insolent de ces caravaniers, enrichis grâce à leur audace et aussi grâce au renom dont jouissait parmi les tribus idolâtres le temple de la Kaaba, ce panthéon des divinités païennes. Il songeait à l'injustice de cette société barbare où les faibles étaient victimes des forts. Il songeait à l'abomination des luttes entre tribus, surtout à cette bataille malheureuse où il avait connu toutes les transes de la peur et ou il avait encouru la honte de fuir sous les yeux de ses concitoyens. Peut être se rappelait-il aussi quelques-unes des idées chères aux Fodhoul : le rapprochement des tribus par l'unité de croyances et par la poursuite d'un but commun ; peut-être pensait-il aussi à la propagande des Juifs de Yathreb, en faveur d'un Dieu unique (7).
Un Dieu unique ! C’était la suppression des idoles de la Kaaba, c'était un coup porté à l'autorité de La Mecque. Cette idée lui souriait parce qu'elle servait sa rancune ; et par esprit d'opposition, il était prêt à caresser tous les projets dont la réalisation pouvait nuire aux riches Mekkois: l'égalité des hommes, la condamnation de la vie licencieuse, l'abaissement des riches, le retour aux moeurs pures des premiers temps du monde, dont Juifs et Chrétiens vantaient les charmes d'après la Bible : ces aspirations généreuses qui, à toutes les époques, ont constitué l'idéal de ceux que la vie a meurtris.
Ces réflexions alternaient probablement avec des hallucinations, crises de son tempérament nerveux, crises fréquentes sous un climat débilitant qui, aux heures chaudes du jour, frappe l'esprit d'une morne torpeur, sorte de demi-sommeil propice aux rêves et aux visions.
Une autre idée devait hanter son esprit. Les Juifs, propageant les traditions messianiques, annonçaient la prochaine apparition d'un prophète qui rétablirait le règne de la justice. Ces traditions avaient trouvé quelque crédit parmi les Bédouins, surtout à Yathreb, et Mahomet, désireux de jouer un rôle, désireux surtout de se venger des humiliations subies jadis, fut peut-être amené, dans une heure d’hallucination, à se croire cet homme prédestiné, cet envoyé de Dieu. (8)
Un jour qu’il sortait d'une de ses extases, il en fit le récit à Khadidja : « Je dormais profondément lorsqu'un ange m'apparut en songe ; il tenait à la main une pièce d'étoffe de soie, couverte de caractères d'écriture ; il me la présenta en disant : lis. - Que lirai-je ? Lui demandai-je. Il m'enveloppa de cette étoffe et répéta : lis. - Je répétai ma demande : Que lirai-je ? - Il répondit : Au nom de Dieu qui a créé toute chose, qui a créé l'homme de sang coagulé, lis, par le nom de ton Seigneur qui est généreux; c'est lui qui a enseigné l'Ecriture ; il a appris à l'homme ce qu'il ne savait pas. - Je prononçai ces mots après l'ange et il s'éloigna. Je m'éveillai et je sortis pour aller sur le penchant de la montagne. Là j'entendis au-dessus de ma tète une voix qui disait : O Mohammed, tu es l'envoyé de Dieu et je suis Gabriel. Je levai mes yeux et j'aperçus l'ange. Je demeurai immobile, les regards fixés sur lui jusqu'à ce qu'il disparut. »
Khadidja accepta la foi nouvelle; le contraire aurait étonné; suivant les moeurs de l'époque, une femme ne pouvait pas penser autrement que son mari. Et puis Khadidja avait cinquante-cinq ans et elle aimait Mahomet.
Le second disciple du nouveau prophète fut Zaïd, son esclave; mais un esclave est bien obligé d'obéir à son maître. Le troisième disciple fut Ali, fil, d'Abou-Taleb, un jeune homme de seize ans, de tempérament enthousiaste et qui, par la suite, devait montrer un goût prononcé pour les aventures. Ali, c est le Don Quichotte de l’Islam.
Somme toute, ces trois conversions n'étaient pas de nature à entraîner la foule par leur exemple; néanmoins, Mahomet essaya de convaincre ses concitoyens. Sa propagande fut accueillie par des rires et des quolibets. Il ne se découragea pas. Après trois années d'efforts opiniâtres, il avait réussi à grouper autour de lui treize partisans, tous, sauf Ali, gens sans influence et sans relations.
Voulant frapper un grand coup, il réunit chez lui, en un repas, quarante notables Koreichites et là, avec une belle ardeur, il leur exposa sa doctrine : Le culte des idoles n'est que mensonge ; les grossières statues de bois et de pierre du temple de la Kaaba ne sont que de vains simulacres, sans conscience et sans pouvoir. Il n'y a qu'un Dieu qui a créé le monde et les hommes. Lui, Mahomet, est le Prophète, l'Envoyé de ce Dieu unique. Voilà la vraie croyance, hors de laquelle tout n'est qu'erreur. Les gens de Koreich sont-ils prêts à soutenir cette doctrine? Si oui, leur salut est assuré; si non, ils connaîtront les tourments de la géhenne ardente.
Seul des assistants, Ali, obéissant à son tempérament généreux, se déclara prêt à défendre la nouvelle croyance. Les autres éclatèrent de rire et répondirent par des sarcasmes à la mise en demeure dont ils étaient l'objet.
L'aventure connue, les Mekkois se moquèrent fort des prétentions du fils d'Abd'Allah, de cet ancien loqueteux qui devait sa fortune à son mariage avec une veuve décrépite et qui pleurait comme une femme à la moindre contrariété. Un prophète, cet ancien berger ? Un envoyé de Dieu, ce couard qui s'enfuyait du champ de bataille? Allons donc ! On l'accabla de quolibets (9).
On s'indignait surtout de ce qu'il osait dénigrer les idoles et proclamer l'existence d'une autre divinité ; une pareille croyance aurait amené la ruine du temple de la Kaaba et compromis la prospérité de la ville. La propager, c'était donc nuire à la collectivité ; c'était méconnaître les devoirs sacrés envers sa tribu; c'était se rebeller contre les usages établis ; c'était agir en ennemi.
Après avoir ri, on s'indigna ; après s'être moqué de ce rêveur, on le considéra comme un traître. Abou-Taleb qui, fidèle à l'esprit de famille, ne pouvait oublier que l'égaré était de son sang, essaya, par de sages paroles, de le détourner de son projet ridicule ; il lui conseilla, sinon d'abandonner ses idées, du moins de les garder pour lui. Mahomet pleura, mais refusa de renier ce qu'il considérait comme la vrai foi. Comprenant cependant qu'il ne convaincrait pas les Koreichites, il s'adressa aux étrangers qui fréquentaient La Mecque. Il trouva des auditeurs complaisants parmi les gens de Yathreb dont certains lui promirent même leur appui, et cela, pour deux raisons : d'abord parce que la propagande juive les avait habitués à l'idée d'un Dieu unique et à celle d'un prophète, envoyé par ce Dieu ; ensuite et surtout, parce que la croyance nouvelle déplaisait aux Mekkois et parce qu'elle portait atteinte au renom du temple de la Kaaba. Mahomet détesté à la Mecque, devenait un homme précieux pour Yathreb.
Ces pourparlers n'échappèrent pas aux Koreichites; ils attisèrent leur haine. Mahomet devint à leurs yeux un ennemi, traître aux devoirs les plus sacrés de solidarité familiale, un renégat qui abandonnait sa tribu pour pactiser avec ses pires ennemis. La foule s'ameutait contre ce misérable qui prétendait empêcher ses semblables de jouir librement de la vie; puis, les haines croissant-, il fut dénoncé comme ennemi de la religion, comme un abominable sacrilège ; Il fût mis hors la loi avec ceux qui partageaient ses idées. Sans l’influence d’Abou-Taleb, il eut été tué. Il comprit le danger et s’enfuit. Pendant des mois, il vécu hors de la Mecque, dans les cavernes du Mont Hira, poursuivant sa propagande auprès des caravanes qui passaient à sa portée.
Pendant ce temps, Abou-Taleb, qui considérait son neveu comme un détraqué, usait de son autorité pour apaiser les colères. La tâche était difficile ; cependant, en 619, il obtint la levée de l'interdiction dont était frappé Mahomet. Celui ci put rentrer à La Mecque. Sur les conseils de son oncle, il se montra plus prudent ; mais AbouTaleb mourut (619}, puis Khadidja (620). Demeuré seul, Mahomet poursuivit sa propagande ; mais convaincu qu'il n'avait rien à attendre des Mekkois, il s'aboucha avec les gens de Yathreb qui lui avaient fait des ouvertures (621). De longs pourparlers furent engagés. Le prophète hésitait : s'entendre avec Yathreb, c'était, à l'égard de La Mecque, la pire des trahisons; le désir du succès l'emporta et il finit par se décider au cours d'une réunion qui eut lieu sur le Mont Acaba (622).(10)
Les gens de Yathreb lui offraient leur appui et asile dans leur ville, mais ils posaient une condition qui révèle leurs mobiles : « Rappelé par ses concitoyens, Mahomet abandonnera-t-il ses alliés ? Jamais ! répondit Mahomet. Je vivrai et je mourrai avec vous. Votre sang est mon sang; votre ruine serait la mienne. Je suis, dès à présent, votre ami et l'ennemi de vos ennemis ».
C'était la formule de serment en usage lorsqu'on changeait de tribu. Mahomet venait de commettre le pire des crimes. En s'unissant aux gens de Yathreb, il venait de briser avec les Koreichites le lien du sang, un lien sacré que les Bédouins respectaient scrupuleusement.
Quand les Mekkois apprirent ce pacte, leur fureur ne connut plus de bornes ? Cette foi, rien ne protégeait plus Mahomet. Abou-Taleb était mort. Ils résolurent de se débarrasser du traître. Chacune des tribus Mekkoises ou alliées désigna un justicier : il y en eut quarante.
Mahomet n'était pas homme à braver ce danger; il s'enfuit avec ses partisans Zaïd, Ali, Abou-Bekr, son nouveau beau-père, Othman, son gendre et Omar. Ce fut l'Hégire (Septembre 622). Yathreb devint, de ce jour, la ville du Prophète, Medinet-en-Nebi, dont on a fait Médine. C'est de cette fuite à Médine que commence l'Islam. Mahomet a rompu avec les siens ; il s'est allié à leurs ennemis. Si les Médinois avaient refusé de l'accueillir, c'en était fait de la religion nouvelle ; elle serait restée le projet d'un songe creux. Mis à mort par les Mekkois, le prophète n'aurait pu réaliser son oeuvre. L'Islam doit donc sa naissance à l'hostilité de Médine contre La Mecque. Ses premières manifestations furent d'ailleurs des actes d'hostilité contre cette ville et l'adhésion de Yathreb à la foi nouvelle fut inspirée plus par la politique que par la religion. Mahomet fut reçu à Médine avec sympathie, parce qu'il était l'ennemi de La Mecque, mais le premier moment d'enthousiasme passé, cette population de boutiquiers et de laboureurs lui demanda de tenir ses promesses: En somme, ces gens là avaient traité une affaire. Ils voulaient ruiner la cité rivale pour hériter de sa prospérité.
Mahomet dut s'exécuter. Il construisit d'abord une mosquée. Au temple mekkois de la Kaaba, il opposait un temple médinois. Puis, il dut commencer les hostilités, bien qu'il ne fut guère partisan des combats. En se lançant dans les aventures guerrières, il obéissait à deux mobiles : d'abord plaire aux Médinois et ensuite, s'arracher à une situation difficile.
Il était très discuté. Les Mekkois n'ayant pu se débarrasser de lui par le meurtre, tentaient de le discréditer. Ils avaient, à Médine même, des émissaires, chargés de saper son influence naissante, de le tourner en ridicule, de montrer que c'était un homme comme les autres, sujet aux mêmes faiblesses, soumis aux mêmes passions et surtout incapable de faire des miracles (11).
Mahomet était également combattu par les Juifs qui, le considérant comme un imposteur, refusaient de l'accepter comme le Prophète annoncé par les Ecritures.
Ses adversaires le pressaient de questions insidieuses. Ils lui demandaient de prouver la vérité de sa mission : Si le Dieu tout puissant était avec lui, que n'intervenait-il en sa faveur ?(12).
Ses partisans n'étaient pas moins gênants. A tout moment, ils lui demandaient conseil et il devait avoir sans cesse sur les lèvres des versets de son livre divin, pour indiquer les règles de conduite de la religion nouvelle. Ses moindres actes étaient contrôlés ; sa vie publique, commentée par tous, ne devait révéler aucune contradiction. Il devait aussi s'occuper d la direction de ses plus zélés disciples Ali, aïd, Abou-Bekr, Omar, Othman.
Pour échapper à ces difficultés, Mahomet se résolut à l'action. La guerre contentait à la fois, la soif de butin de ceux qui ne voyaient dans cette affaire qu'une occasion de pillage et la passion généreuse des vrais croyants, brûlant d’imposer leur foi aux incrédules. Les succès guerriers étaient d'ailleurs la seule preuve miraculeuse que le prophète pouvait offrir de la protection divine.
C'est dans ces conditions, qu'après bien des hésitations, il s'attaqua aux Mekkois. Ce fut un succès. A Beder (624), ses partisans battirent six cents Mekkois. Cette victoire affermit son prestige, mais elle eut l'inconvénient d'exciter l'ardeur et l'ambition des Médinois. Une seconde affaire permit aux Koreichites de prendre leur revanche (Mont Ohod).
Mahomet, pour plaire à son entourage et pour satisfaire son propre ressentiment, aurait volontiers continué la lutte contre La Mecque ; il avait une vengeance à tirer des insolents Koreichites qui l'avaient bafoué et chassé, mais l'insuccès d'Ohod révélait le danger d'une pareille entreprise : les Mekkois étaient des guerriers ; les Médinois, au contraire, n'étaient que des boutiquiers et des laboureurs. Poursuivre les hostilités contre de puissants ennemis, c'était risquer un échec irréparable. Il importait donc, pour ne pas abandonner toute action, de rechercher des adversaires moins redoutables; par exemple les tribus juives. C'est ainsi que furent attaqués successivement les Caïnoca, les Nadhirites, les Corzha, les Lalyan et les Mostelik. Ce furent de belles occasions de pillage. Les vaincus furent expulsés et leurs biens partagés entre les Musulmans. Ce butin inespéré enflamma le zèle des prosélytes et fut un appât auquel ne résistèrent pas les Bédouins. On peut dire que l'attrait du pillage fut le meilleur moyen de propagande de la religion nouvelle et qu'il lui valut plus de partisans que les discours du Prophète.
C'est dans l'exaltation de ces triomphes faciles que Mahomet, payant d'audace, envoya des messages comminatoires â Chosroës II, roi de Perse, à Héraclius, empereur de Byzance, au roi d'Abyssinie et au Gouverneur d'Egypte. Il ne risquait pas grand'chose, attendu que ces souverains se souciaient fort peu d'intervenir dans un pays dénué de ressources.
Les succès remportés n'avaient pas seulement aguerri les Médinois ; ils avaient groupé autour d'eux toutes les tribus guerrières, avides de butin. Mahomet put alors songer à s'attaquer à La Mecque. Son expédition, préparée en secret, réussit pleinement. Le 12 janvier 630, La Mecque tombait au pouvoir des Musulmans (13).
Ce jour-là, les Médinois s'étaient promis de faire payer cher à ces orgueilleux marchands leur insupportable mépris. « C'est aujourd'hui le jour du carnage, le jour où rien ne sera respecté », avait dit le chef des Khazradj. L'espoir des Médinois fut déçu. Mahomet ôta à ce chef son commandement et prescrivit à ses généraux d'user de la plus grande modération. Les Mekkois assistèrent en silence à la destruction des idoles de leur temple, véritable panthéon de l'Arabie, qui renfermait trois cent soixante divinités qu'adoraient autant de tribus, et, la rage au coeur ils reconnurent en Mahomet l'envoyé de Dieu, en se promettant intérieurement de se venger un jour de ces rustres, de ces juifs de Médine qui avaient eu l'audace de les vaincre (14).
Cependant, en gens habiles, ils surent dissimuler leur colère ; ils essayèrent de gagner la confiance du prophète, de lui faire oublier le passé et de s'introduire dans tous les emplois importants. C'est ainsi qu'Abou-Sofian, l'indomptable Kereichite qui avait dirigé l'affaire d'Ohod contre Mahomet, se soumit, donna, comme secrétaire au prophète son fils Moawiah. Cet exemple de diplomatie adroite fut suivi par la plupart des notables Mekkois.
Sachant par expérience que, pour triompher, la lutte ouverte n'est pas le plus sûr moyen, ils se plièrent aux circonstances. Mais la rivalité entre Médine et La Mecque n'était pas éteinte. On la retrouvera. Elle domine toute l'histoire musulmane. De son côté, Mahomet, désireux d'accroître le nombre de ses partisans, n'abusa pas de la victoire. Il conserva à sa ville natale, contrairement aux désirs des Médinois, son importance religieuse. La Kaaba, panthéon des idoles, devint le temple du Dieu unique.
La prise de La Mecque consacrait le succès du prophète. Les rares tribus, restées hostiles ou indifférentes, se soumirent au cours des années suivantes. Vers 632, presque toute l'Arabie était musulmane, sinon de coeur, du moins en apparence.
Pour affirmer son triomphe par une cérémonie propre à frapper les esprits, Mahomet fit un pèlerinage solennel à La Mecque (632). Plus de quarante mille Musulmans l'accompagnèrent. Après les dévotions d'usage, dévotions païennes qu'il reprit pour le compte de l'Islam, il monta sur le Mont Arafat et harangua la foule. Il résuma les grandes lignes de la doctrine nouvelle, puis il s'écria ; « O mon Dieu, ai-je rempli ma mission ? » et toutes les voix répondirent : « Oui, tu l'as remplie !».
Revenu à Médine, il tomba gravement malade ; il annonça lui-même, dans la mosquée, l'approche de sa mort ; il expira peu après dans les bras de son épouse favorite, Aïcha.
On se ferait une fausse idée de Mahomet, si on se le représentait comme une sorte de personnage divin, entouré d'une atmosphère de ferveur, de respect et d'adoration Mahomet fut pour ses contemporains un chef de partisans, bien plus qu'un personnage religieux. II s'imposa par la force, plus que par la persuasion.
Il se peut que ses prédications aient exercé quelque influence sur les Bédouins grossiers et qu'elles leur soient apparues comme l'expression de la volonté divine, mais il semble bien que son entourage immédiat ne prit pas au sérieux son rôle messianique.
Il y avait, dans soit entourage, des Mekkois sceptiques qui connaissaient la vie de Mahomet, sa généalogie, ses débuts modestes et difficiles, ses défaillances, et qui ne voyaient en lui qu'un parvenu favorisé par les circonstances.
Beaucoup de ces partisans, surtout ceux de la dernière heure, semblent avoir été guidés par le désir d'exploiter son influence, mais bien peu le considéraient comme un prophète.
Ce qui révèle leur scepticisme, c'est l'attitude de quelques-uns d'entre eux.
Son secrétaire, Abd-Allah, qui écrivait, sous sa dictée, les révélations divines, n'hésitait pas à en dénaturer le sens, afin de pouvoir s'en moquer avec ses amis. Il poussa si loin la plaisanterie, que Mahomet dut le chasser.
Il est notoire que l'une de ses épouses préférées, Aïcha, le trahit. Il en résulta un scandale que le prophète n'apaisa que par une déclaration, qu'il prétendit inspirée de Dieu, mais qui ne trompa personne. On sait qu'au cours d'une discussion, un certain Okba lui cracha au visage et faillit même l'étrangler. On sait aussi qu'une juive de Khaïbar, que Mahomet courtisait, tenta de l'empoisonner.
Ce sont là autant d'indices qui permettent de supposer que le prophète n'inspirait pas à ses contemporains les sentiments d'admiration et de respect dont on trouve l'expression dans les écrits postérieurs à sa mort.
Le mysticisme n'est entré dans l'Islam que plus tard, lorsque les Arabes, sortant de leur pays, se mêlèrent à d'autres peuples. Le Bédouin, dépourvu d'imagination, était incapable de créer une légende autour de Mahomet. Ce sont les étrangers islamisés, les Syriens, les Perses, les Egyptiens qui créèrent cette légende et qui, passant l'histoire du prophète au crible de leur imagination, l'ornèrent au point d'en faire une sorte de roman mystique.
* * *
Sommaire
La doctrine de Mahomet. - L'Islam, c'est le Christianisme adapté à la mentalité arabe. - Les pratiques essentielles de l'Islam. - Le Koran n'est pas l'oeuvre d'un sectaire, mais d'un politique. - Mahomet cherche à recruter des adeptes par tous les moyens. - Il ménage les forces qu'il ne peut abattre, les coutumes qu'il ne peut supprimer. - La morale musulmane. - Le fatalisme. - Les principes essentiels de la réforme opérée par le Prophète - Extension à tous les Musulmans de la solidarité familiale. - Interdiction du martyre. - Le Musulman s'incline devant la force, mais conserve ses idées. - Le Koran est animé de l'esprit de tolérance, non l'Islam, par la faute des interprétateurs du deuxième siècle qui, en fixant la doctrine et en interdisant toute modification ultérieure, ont rendu tout progrès impossible.
L'Islam, c'est le Christianisme adapté à la mentalité arabe ou, plus exactement, c'est tout ce que le cerveau d'un Bédouin, pauvre d'imagination et opiniâtrement fidèle aux habitudes ancestrales, a pu s'assimiler des doctrines chrétiennes.
Incapable d'imaginer, le Bédouin copie et, en copiant, il déforme. C'est ainsi que la législation musulmane n'est que le Code romain, revu et corrigé par des Arabes ; de même, la science musulmane n'est que la science grecque interprétée par le cerveau arabe ; de même encore, l'architecture musulmane n'est qu'une imitation et une déformation de l'architecture byzantine.
On peut se demander pourquoi le Christianisme, qui comptait des adeptes en Arabie, ne s'y est pas développé, comme il l'a fait ailleurs. C'est d'abord, parce que les Arabes, protégés par leurs déserts, n'ont pas été soumis à une propagande soutenue par la force ; c'est aussi parce que ses dogmes étaient trop compliqués pour le cerveau des Bédouins ; c'est enfin parce qu'il refusait avec intransigeance tout compromis avec les traditions, les coutumes et les superstitions locales : polygamie, pèlerinage au temple de la Kaaba, mois sacré, circoncision, etc.
Mahomet a simplifié le Christianisme ou plutôt, car il ne s'est pas livré à un travail conscient, selon un plan préconçu, il l'a involontairement déformé en l'interprétant comme pouvait l'interpréter un cerveau arabe.
Il lui a emprunté tout ce qui ne heurtait pas les idées et les coutumes des Bédouins : l'unité de Dieu, la mission du Prophète, l'immortalité de l'âme.
Les Arabes étaient préparés de longue date à la conception d'un Dieu unique, vieille croyance sabéenne. Il semble bien d’ailleurs que le temple de la Kaaba comptait parmi ses nombreuses idoles une divinité plus puissante ou plus renommée que les autres : Ilah (1), que l’on peut rapprocher de l’Eloah hébreu.
Ils étaient, de même, préparés à l’idée d’un prophète par les traditions messianiques des Juifs et même des Chrétiens. Quant à la notion de l’immortalité de l’âme, le culte des ancêtres y conduisait logiquement.
Mahomet a rejeté comme d’abominables erreurs ce qu’il ne comprenait pas ou ce que n’aurait pas compris le cerveau arabe ou ce qui aurait heurté les coutumes des Bédouins. Il en est résulté un singulier mélange de croyances.
La doctrine générale de l’Islam est simple : un Dieu suprême, comme celui des Juifs ou des Chrétiens (2). Pas de Trinité, pas de fils de Dieu (3). Le Saint-Esprit est remplacé, comme intermédiaire entre le Prophète et la divinité, par l’ange Gabriel. Les Anges sont les messagers divins, mais ils sont mortels et ressusciteront comme les autres créatures au jour du jugement dernier. Les Juifs, en niant la mission céleste du Christ, ont encourus la malédiction du Tout-Puissant. Les Chrétiens se sont égarés en inventant les dogmes qui n’ont pas été révélés ; mais les fidèles des deux religions peuvent faire leur salut, puisqu’ils admettent les deux principes essentiels : un Dieu unique et le jugement dernier.
Jésus-Christ est un prophète, mais non le fils de Dieu ; il est l’esprit de Dieu " Rohou Illahi " (4) ; il a été conçu miraculeusement par la Vierge Marie.(5) A la fin des temps, il descendra sur terre pour y exterminer les infidèles et pour y faire régner le bonheur et la justice.(6)
Après la mort, des peines ou des récompenses sont attribuées à ceux qui ont suivi ou transgressé les préceptes divins. Les peines de l’enfer sont éternelles ou non, suivant la volonté du Tout-Puissant. Il y a un Purgatoire (7). Le Paradis est réservé aux vrais croyants qui ont pratiqué le bien et la vertu. La religion seule ne fait pas le salut ; la pratique du bien est nécessaire (8) ; mais ce point est douteux.
Dieu gouverne le monde d’une façon absolue et dans les plus humbles détails ; il a tout réglé d’avance, mais il peut modifier ses décisions. (9)
Est interdit l’usage des boissons fermentées et de certains mets jugés nuisibles à la santé : animaux morts ou non saignés, sang, chair du porc (10).
Aucun souci moralisateur. Mahomet obéit, en toutes circonstances, à des préoccupations politiques. C'est un chef de parti qui lutte pour imposer son influence ; le succès, à ses yeux, n'a d'autre consécration que la suprématie matérielle.
Pour arriver à ses fins, il compte surtout sur l'emploi de la force. Ceux qu'il veut convaincre, il les traite par le feu et par le fer. Crois, ou meurs ! Crois, ou sois esclave ! Voilà son argument suprême. Quand on lui demande un miracle prouvant l'appui divin, il cite ses succès guerriers. Je suis le plus fort, donc Allah est avec moi. Mahomet est un conquérant, non un moraliste. Moïse lutte contre les mauvais instincts de son peuple ; il flétrit les vices ; c'est un juge sévère des moeurs. Jésus exhorte à la vertu ; il prêche le pardon des injures, l'amour du prochain quel qu'il soit, l'horreur de la violence. Celui qui triomphera par le glaive, périra par le glaive. Çakya-Mouni est un sage qui se contente d'enseigner les plus douces vertus et d'en donner l'exemple. Les uns et les autres n'attendent le succès et la diffusion de leurs doctrines que de la persuasion. Ils ne songent pas à recourir à la force.
Mahomet ne s'embarrasse pas de pareilles préoccupations. Il ne combat pas les mauvais instincts de son peuple ; il les exploite et, par politique, il transige avec eux. Il tolère la polygamie : mieux, il la pratique lui-même. Il ignore le prochain, tel que le conçoit Jésus. A l'esprit de tribu, il substitue la solidarité musulmane ; le prochain, c'est, exclusivement, le musulman, c'est-à-dire son partisan. Il reconnaît l'esclavage, le concubinage, la loi du talion.
Le « Croyant », tel qu'il l'a défini, n'est pas un homme qui se distingue par ses vertus ; c'est simplement celui qui s'enrôle sous la bannière de l'Islamisme et l'Islamisme n'est pas, lui-même, une doctrine visant a la perfection de l'individu, mais seulement au groupement de ceux qui reconnaissent Mahomet comme le prophète de Dieu.
Gabriel apparut un jour Mahomet, sous la figure d'un bédouin et lui demanda : - En quoi consiste l'Islamisme ? Mahomet lui répondit : - A professer qu'il n'y a qu'un Dieu et que je suis son prophète, à observer exactement les heures de la prière, à donner l'aumône et à faire, si on le peut, le pèlerinage de La Mecque - C'est précisément cela ! s'écria Gabriel en se révélant.
Où l'on aperçoit le véritable esprit de l'islam, c'est dans ses moyens de propagande. En Afrique, dans l'Ouganda et le Nyanza, par exemple, nos Pères Blancs se sont trouvés en lutte avec les propagandistes musulmans. Or, ceux-ci ont souvent remporté quelques succès, parce qu'ils s'ingéniaient à flatter les passions mauvaises des noirs. Ils toléraient volontiers les pratiques du paganisme, se contentant de la profession de foi coranique. Ils faisaient valoir aux chefs nègres, comme avantages de leur croyance qu'elle acceptait la polygamie, le concubinage et l’esclavage (11). Ces procédés jugent une croyance.
Le paradis musulman ne s'acquiert pas par la pratique de la vertu, mais par la foi seule. Il suffit, au pécheur le plus endurci, de prononcer à l'heure de la mort, la profession de foi, ( La Chahada ), pour être admis au séjour des élus.
Comme 1'a très bien montré Palgrave, la formule « La Ilah illa Allah : il n'y a d'autre Dieu qu'Allah », n'a pas, chez les Arabes, sens qu'on lui attribue en Europe. Cette formule n'est pas seulement la négation de toute pluralité de nature ou de personne dans l'Etre suprême, mais elle indique aussi que Dieu est le seul agent, la seule force, la seule action qui existe et que toutes les créatures, matière et esprit, instinct ou intelligence, sont purement passives ; d'où la conclusion : les choses sont ce qui plaît à Dieu.
Cet Etre incommensurable, devant lequel les créatures sont confondues sous un même niveau d'inertie et de passivité, ne connaît d'autre règle, d'autre frein que sa seule et absolue volonté (12).
On trouve dans les Commentaires de Beydaoui et dans le Miskat-el-Mesabih, une tradition qui ne laisse aucun doute sur la conception que Mahomet et ses contemporains se faisaient de la divinité. Quand Allah résolut de créer l'espèce humaine, il prit entre ses mains le limon qui devait servir à former l'humanité, et dans lequel tout homme préexistait ; il le divisa en deux portions égales, jeta l'une en l'enfer en disant :« Ceux-ci pour le feu éternel » ; puis, avec la même indifférence , il jeta l'autre au ciel en ajoutant :« Ceux-ci pour le Paradis ».
Est-il besoin de montrer ce qu'une pareille doctrine a de décevant ? Les actions regardées par les hommes comme bonnes ou mauvaises, deviennent en réalité indifférentes ; elles n'ont d'autre valeur que celle que leur attribue la volonté arbitraire du Tout-Puissant. C'est l'anéantissement de toute morale. Et comme les Musulmans se trouvent dans la fraction de l'humanité vouée aux délices du Paradis, il importe peu qu'ils soient bons ou mauvais : il leur suffit d'observer les pratiques extérieures qui permettent de distinguer le bon musulman de l'infidèle.
Le culte extérieur comprend cinq pratiques essentielles :
1° La prière, faite cinq fois par jour et précédée chaque fois d'une ablution. (13)
C'est une pratique empruntée aux Sabéens. A noter que chez les Musulmans, la prière est plutôt un acte d'adoration et de recueillement qu'une demande adressée au Tout-Puissant qui connaît nos besoins légitimes, sans que non les lui signalions ;
2° Le jeûne pendant le mois sacré de Ramadhan ; c'est encore une coutume sabéenne (14);
3° L'aumône qui consiste à donner aux pauvres la dixième partie du revenu annuel (15); Cette aumône ou zekkat, c'est le gouvernement qui la perçoit, se fondant sur ce que cette institution ayant en vue l'utilité générale, c'est à lui comme représentant de la collectivité qu'il appartient d'en régler l'emploi (16)
4° Le pèlerinage à La Mecque, coutume des tribus idolâtres (17) ;
5° La Guerre Sainte ou la propagande religieuse. (Djihad).
Le Djihad est un devoir. Le monde est divisé en deux parts : les musulmans et les non musulmans, le Dar el Islam ou pays de l'Islam et le Dar el Harb ou pays de la guerre. «Achève mon œuvre, a dit le Prophète ; étendez partout la maison de l'Islam. La maison de la guerre est à Dieu ; Dieu vous la donne. Combattez les infidèles jusqu’à leur extermination. »
Il résulte de cette prescription que la guerre est l'état normal de l'Islam. Les interprétateurs orthodoxes ont d'ailleurs fixé ce point avec un soin tout particulier : Le croyant ne doit jamais cesser de combattre ceux qui pensent pas comme lui, sauf quand il n'est pas le plus fort:
« Il ne peut y avoir de paix avec l’infidèle, mais quand les musulman n'ont pas de forces suffisantes, il n’y a pas de mal qu'ils renoncent au Djihad pour un temps indéterminé. »
Cette dernière recommandation explique l'attitude des musulmans momentanément soumis à une puissance étrangère. Réduits à l'impuissance, ils attendent en dissimulant leur impatience, la venue du Moul-es-Sââ », du Maître de l'heure ; de l'homme de génie qui saura, avec la protection divine, grouper toutes les forces de l'Islam pour délivrer les croyants du joug de l'infidèle.
Ce mélange de coutumes païennes, de pratiques sabéennes et de doctrines empruntées au Christianisme indique le caractère éclectique de l'Islam ou plutôt du Koran, car il convient d'établir une distinction entre le Koran et l'Islam. Le Koran est animé d'un certain esprit de tolérance ; l'Islam, au contraire, est devenu une religion intolérante qui n'admet aucune idée étrangère, même hors du domaine purement confessionnel.
Le Koran n’est pas l’œuvre d’un sectaire aveuglé par un parti-pris étroit ; c'est l'œuvre d'un politique désireux de s'attirer par tous les moyens le plus grand nombre de partisans. Suivant les circonstances, Mahomet flatte, promet ou menace, mais il flatte et promet plus souvent qu'il ne menace.
On en comprend la raison. Il lutte pour établir sa doctrine : il s'ingénie donc il la rendre séduisante, en acceptant tantôt les préjugés des uns, tantôt les coutumes des autres. Il ne s'attaque pas de front aux idées reçues ou aux habitudes invétérées ; il les incorpore dans sa doctrine en les atténuant quand elles lui déplaisent. De même, il ne combat pas ouvertement les puissances trop solidement assises : il transige avec les unes, s'incline devant les autres, quitte à se dresser contre elles lorsque les circonstances le lui permettent.
C'est ainsi qu'il ménage les Chrétiens, les Juifs et les Sabéens, parce qu'ils sont nombreux en Arabie. " Les Chrétiens, affirme-t-il, seront jugés par l'Evangile ; ceux qui les jugeront autrement seront des prévaricateurs... Ne discutez avec les Juifs et les Chrétiens qu'en termes honnêtes et modérés... Certes, les Musulmans, les Juifs, les Chrétiens et les Sabéens, tous ceux qui croiront à Dieu et au Jugement dernier et qui feront le bien en recevront la récompense de ses mains ; ils seront exempts de la crainte et des supplices." (18)
Plus tard, il les combat, mais avec prudence. De même, il cherche à se faire une alliée de la femme dont il parle toujours avec bienveillance et dont il s'efforce d'améliorer la condition (19). Avant lui, les femmes et les enfants n'héritaient pas ; pis encore, le plus proche parent du défunt s'emparait de ses femmes et de leurs biens, comme il s'emparait de ses esclaves et de leur pécule. Mahomet donne aux femmes le droit d'hériter et insiste souvent en leur faveur. Qu'on se rappelle son dernier sermon à La Mecque : « Traitez bien vos femmes ; elles sont vos aides et elles ne peuvent rien par elles seules. II n’ignore pas que si la femme est esclave le jour, elle est reine la nuit et que son influence est toujours considérable.
Il s'efforce aussi de s'attirer les esclaves; il rend leur affranchissement plus facile ; il le recommande comme un acte méritoire. Il précise qu'une esclave qui conçoit du fait de son maître acquiert la liberté et que le fils d'une esclave et d'un homme libre est libre.
Si l'on voulait expliquer par un exemple emprunté à la vie moderne l'attitude du Prophète, on ne pourrait mieux la comparer qu'à celle d'un candidat député en tournée de propagande électorale.
Comme lui, Mahomet ne recherche pas la qualité des partisans, mais le nombre et, pour emporter leur adhésion, il est prêt à toutes les concessions ; il ferme volontairement les yeux sur les divergences d'opinions ; il modère ses exigences.
C'est ainsi que pour ne pas heurter les coutumes arabes, il accepte la polygamie, mais il la tempère en limitant a quatre le nombre des épouses et en améliorant la condition de la femme et celle des enfants. Il accepte de même la circoncision, l'esclavage, le jeûne du mois sacré, le pèlerinage à La Mecque, le culte rendu à la pierre de la Kaaba, tous ces rites du paganisme arabe.
On retrouve ce désir de plaire dans la peinture du paradis qu'il promet aux élus (20) ; c'est l'idéal d'un Bédouin : ombrages, sources fraîches, femmes agréables qui ne vieillissent point, c’est en somme ce que le nomade trouve dans l'oasis, au retour de ses randonnées à travers le désert. Les almées ne vieillissent pas non plus, ou du moins on ne les voit pas vieillir, car elles abandonnent leur profession dès que l'âge les rend moins désirables.
En politique habile, Mahomet ménage tout le monde, cherche à plaire à tout le monde. Il ne pose qu'une condition : accepter l'Islam, reconnaître sa mission divine (21).
La plupart de ses conceptions personnelles, celles qu'il semble avoir tirées de son propre fond, s'inspirent de ce désir de recruter des adhérents et surtout de les maintenir dans la foi musulmane, de les empêcher d'en sortir. Il en est deux qui dominent tout l'Islam et qui ont exercé sur les peuples musulmans une influence considérable.
La première, c'est l'extension à tous les Croyants de l'esprit de solidarité qui animait les membres de la même tribu. Chez les Bédouins, l'horizon social s'arrêtait à la tribu. Le prochain, c'était l'homme de la même tribu, c'est-à-dire le parent, le consanguin. Hors de la tribu, pas de prochain et, partant, pas de devoirs sociaux. En proclamant la fraternité de tous ses adeptes, Mahomet réussit à faire de l'Islam une famille étroitement unie et à créer entre les individus des sentiments de solidarité dont on peut encore aujourd'hui constater la puissance.
Certes, les tribus n'oublièrent pas toujours leurs vieilles rivalités, surtout dans les premiers siècles de l'Islam et l'histoire musulmane abonde en incidents, provoqués par l’antagonisme des familles : mais avec le temps, les haines et les malentendus s'atténuèrent et si aux périodes de splendeur de l'Empire des Califes, les tribus, n'ayant pas d'ennemi extérieur à combattre, donnèrent libre cours à leur esprit d'indépendance, il n'en est pas moins vrai que lorsqu'un danger a menacé l'Islam, elles se sont rappelé leur fraternité religieuse pour former bloc contre l'ennemi commun. Et de nos jours encore, on voit que toute atteinte portée à la liberté d'une fraction musulmane quelconque, provoque aussitôt un frémissement dans l'Islam tout entier.
Cette solidarité fut d'un grand attrait pour les peuples soumis et c'est le désir d'en profiter qui attira le plus de recrues à l’Islam (22). Tout converti jouissait des avantages du Musulman, hier, étranger et ennemi, il devenait, par sa simple conversion, un égal et un frère :
« Sachez -a dit Mahomet, dans son dernier, sermon à La Mecque - sachez que vous êtes tous égaux entre vous et que vous faites une famille de frères. »
Cet esprit de solidarité est entretenu par la coutume du pèlerinage à La Mecque. Le devoir absolu, imposé au Croyant de visiter, au moins une fois dans sa vie, la Ville Sainte, a contribué dans la plus large mesure à maintenir dans l'Islam l'unité des croyances en même temps que le sentiment de la fraternité religieuse. Chaque année, autour du temple de la Kaâba, des représentants de toutes les fractions du monde musulman, depuis l'Inde jusqu'au Maroc, se rencontrent, se mélangent, vivent dans l'intimité, accomplissant côte à côte les mêmes rites, les mêmes pratiques et communiant dans le même idéal. Toute opinion divergente, toute hérésie naissante, sont aussitôt balayées par le grand souffle d'unité qui passe sur ces peuples prosternés dans l'adoration de la même idée. Aucune religion n'offre rien de comparable à ce pèlerinage à la ville qui, selon l'expression arabe, est le Nombril de la foi islamique.
La seconde conception originale du Prophète, c'est l'interdiction du martyre. Mahomet a souvent insisté sur ce point : le «Musulman ne doit pas souffrir pour ses croyances. S'il est le plus fort, il doit les imposer, mais s'il se trouve trop faible pour résister avec chance de succès, il doit se soumettre momentanément à toute loi étrangère qui lui est imposée par la violence. D'après un dogme fondamental de la législation islamique, le dogme de la contrainte, son impuissance enlève à sa conduite tout caractère blâmable (23). Obéir à une force non musulmane ou même contraire à l'Islam, ce n'est pas abjurer sa religion, c'est simplement éviter des souffrances inutiles. On cède en apparence, mais on conserve intactes, dans son cœur, sa foi et ses idées. Quelle que soit son attitude, le Musulman ne cesse jamais d'être Musulman : mais aussitôt que, la force qui rend la contrainte effective cesse, il doit se dérober immédiatement à la loi qui lui est imposée, sous peine d'encourir un châtiment éternel.
Par le dogme de la contrainte, le Musulman est à l'abri de toute violence. Quelles que soient les circonstances et les vicissitudes, sa conscience reste intacte. Il peut s'engager, sous la menace de la force, par les serments les plus solennels : ce sont paroles sans valeur. C'est, en somme, la théorie du chiffon de papier que les Allemands ont rendue célèbre. Le mérite du martyre disparaît, mais l'abjuration est impossible (24). Il en résulte que le cerveau du croyant est inattaquable, impénétrable, irrémédiablement fermé aux idées étrangères et c'est ce qui explique qu'à travers les siècles, le peuple musulman n'a consenti aucune concession au progrès et qu'il n'a rien abandonné de ses croyances.
C'est ce qui explique aussi le retour aux pratiques des ancêtres de tant de nos sujets algériens, officiers ou fonctionnaires, qui, après une carrière loyalement accomplie en apparence sous une domination étrangère, reviennent, lorsque les circonstances le leur permettent, à, leurs vieilles habitudes. Ils ont pu vivre au milieu de nous en donnant l'illusion d'adopter nos mœurs et nos conceptions, sans être atteints le moins du monde par nos idées. Malgré les concessions de façade aux habitudes du siècle ; ils conservent intacte cette foi robuste qui n'admet ni compromis, ni raisonnement et qui, naïvement, se complait dans son credo quia absurdum (25).
Mahomet n'avait certainement pas prévu une intransigeance poussée à ce degré, puisqu'il n’hésitait pas à emprunter aux autres croyances ce qu'il jugeait convenable. Comment l'Islam, contrairement à l'esprit du Koran, est-il donc devenu intolérant? C'est que le Koran n'agit plus sur les individus ; ce n'est plus lui qui dirige ou règle la conduite des fidèles.
Le Koran n'est pas, comme ou le croit généralement, le code civil et religieux des Musulmans. Il contient en puissance toute la législation islamique ; il constitue une sorte de quintessence des lois, mais il ne peut les remplacer. Il est la loi des Musulmans, comme le Pentateuque est la loi des Juifs et l’Evangile celle des Chrétiens. Les mêmes causes ayant produit les mêmes effets dans les trois religions, on voit, dès les premiers siècles de l'Eglise, les Conciles Chrétiens interdire l'interprétation des Evangiles et leur substituer comme code le corps du droit canonique ; de même, les Juifs substituent au Pentateuque le Talmud : de même, les Califes, successeurs de Mahomet, d'accord avec les docteurs de la Foi, interdisent toute explication du Koran, en dehors de ses quatre interprétations orthodoxes qui ont formé, depuis lors jusqu'à nos jours, le Corpus juris des nations musulmanes. Ce corps du droit, sanctionné par l'accord unanime des peuples et des princes, est la loi, loi d'autorité divine selon leur croyance comme le Koran dont elle est l'expression.
Ce travail fut accompli au deuxième siècle de l’Hégire, à une époque où l'Islam triomphant, disposant d'une force matérielle irrésistible, n'avait plus à ménager aucune autorité. Il dictait ses volontés à tous les peuples ; il les imposait par la violence. Les chefs des armées musulmanes se présentaient à l'infidèle avec cette formule :« Abjure ou meurs, abjure où sois esclave. »
Aussi, pour connaître la véritable doctrine de l'Islam, celle qui a exercé une influence sur les peuples musulmans, ce n'est pas dans le Koran qu'il faut la chercher, c'est dans les interprétations du Koran faites par les docteurs de la Foi. Ceux-ci ont fixé la doctrine, l'ont rendue définitive, immuable et, par conséquent, imperfectible. Et comme chez les Musulmans, c'est la loi d'inspiration religieuse qui régit tous les actes, il en est résulté qu'aucun progrès n'a pu: être accepté, même parmi ceux qui ne portent aucune atteinte à la Foi, comme par exemple dans l'ordre économique ou scientifique.
L'esprit des interprétateurs orthodoxes du Koran est totalement différent de celui de Mahomet. Le Prophète entendait s'approprier des autres peuples tout ce qui lui semblait capable de renforcer sa doctrine, de lui attirer adeptes. C'était une conception libérale qui aurait pu faire de l'Islam la religion universelle. Malheureusement les docteurs de la Foi ont rendu toute modification, toute adjonction impossible. Par eux, un fanatisme aveugle a remplacé, l'esprit libéral du Koran et a tué dans l'Islam tout germe de progrès.
L'immuabilité des institutions a fini par modeler les individus et la nation toute entière. C'est ce qui explique que les peuples musulmans sont restés et restent insensibles et même hostiles à la civilisation occidentale.
Le Croyant ne peut accepter sans abjurer une vérité de n'importe quelle nature, si elle n'est pas islamisée, c'est-à-dire s'il ne lui est pas démontré qu'elle s'appuie sur l'une des assises sacrées, jetées par Dieu et son, Prophète. Or, il n'est plus permis à personne dans l'Islam d'établir cette preuve ; il est donc impossible d'introduire dans la Loi et, par conséquent, dans la société, les modifications dictées par l'évolution des idées et les progrès de la science.
Pour comprendre cette «immobilisation » des peuples musulmans, il faudrait s'imaginer ce que serait devenu le monde chrétien si, aucune distinction n'étant établie entre le spirituel et le temporel, il était resté sous la discipline du droit canonique des premiers siècles; l'autonomie accordée à chacun des deux pouvoirs a permis au temporel d'évoluer selon le progrès, sans avoir à se rebeller contre le spirituel. Chez les Musulmans, cette distinction n'existe pas : la loi religieuse est, en même temps, la loi civile. Dieu est le Législateur: tous les actes du Croyant, quels qu'ils soient, dépendent de sa volonté, sont soumis à son jugement.
Cette conception a fait de l'Islam une société à gouvernement théocratique, comme les sociétés disparues de l'Egypte et de l'Orient.
Et il est de toute évidence qu'une pareille société, obstinément hostile à toute évolution, c'est-à-dire à tout progrès, ne peut que stagner hors des courants civilisateurs qui emportent l'humanité vers l'avenir.
Pour s'arracher à son immobilité, il lui faudrait renier sa foi; or, il n'apparaît pas que le Musulman, sous quelque latitude qu'il vive, y ait jamais songé sans horreur.
Dans le monde moderne, l'Islam se dresse comme une morne statue du Passé.
(1) CAUSSIN de PERCEVAL.- Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’Islamisme.
(2) KORAN. – Chapitre II, vers. 59
(3) KORAN. – Chapitre IV. Vers. 169.
(4) KORAN. – Chapitre II. Vers. 254.
(5) KORAN. – Chapitre III. Vers. 3.
Chapitre XIX. Vers. 20.
(6) KORAN. – Chapitre IV. Vers. 157.
(7) KORAN. – Chapitre 65, 66, 76.
(8) KORAN. – Chapitre II. Vers. 23
Chapitre IV. Vers.25.
(9) KORAN. – Chapitre II, IV et X.
(10) KORAN. – Chapitre V, VI et XVI.
(11) Voir les biographies de missionnaires publiées par les Pères-Blancs de Maisson-Carrée : LE PÈRE
AUGUSTE ACHTE, par le P. G. Leblond et LE PÈRE SIMON LOURDEL, par l'Abbé Nicq.
(12) PALGRAVE.- Une année dans l’Arabie Centrale.
(13) KORAN. – Chapitre II, IV et XX.
(14) KORAN. – Chapitre II.
(15) KORAN. – Chapitre II.
(16) PELLISSIER de REYNAUD.- Les Annales Algériennes, T. 3. p. 483.
(17) KORAN. –Chapitre II et 42.
(18) KORAN. – Chapitre II, IV, V et VII.
(19) KORAN. – Chapitre IV.
(20) KORAN. – Chapitre 69, 75.
(21) CAUSSIN de PERCEVAL. – Ouvrage cité.
(22) DE CASTRIES. – L’Islam. P. 85.
SEIGNETTE. – Introduction à la traduction de Khalil.
(23) SAWAS-PACHA. – Etudes sur la théorie du Droit Musulman.
SNOUCK HURGRONJE. – Le Droit Musulman.
(24) DE CASTRIES. – L’Islam. P. 211.
(25) Louis RINN. – Marabouts et Khouan.
* * *
CHAPITRE SIXIÈME
Sommaire
L'Islam sous les successeurs de Mahomet. - Même en Arabie, la croyance nouvelle n'a pu s'imposer que par la violence. - C'est le désir de faire du butin et non le souci du prosélytisme qui anima les premiers conquérants musulmans. - L'expansion de l'Islam en Perse, en Syrie, en Égypte, fut favorisée par l'hostilité des autochtones contre les gouvernements Perse et Byzantin. - La lutte d'influence entre La Mecque et Médine, qui avait contribué au succès de 'Mahomet, se poursuit sous ses successeurs, tantôt favorable à Médine, sous les Califats d'Abou-Bekr, d'Omar et d'Ali, tantôt favorable à La Mecque sous le Califat d'Othman. - Le parti Mekkois triomphe finalement avec l'avènement de Moawiah. -- Luttes entre tribus, luttes entre individus, anarchie chronique : voilà les caractéristiques de la société musulmane et les causes de sa ruine future.
L'oeuvre de Mahomet, accomplie trop rapidement, reposait sur des assises fragiles. Ce n'est pas en vingt années qu'on modifie profondément la mentalité d'un peuple, au point d'extirper des cerveaux tout germe des anciennes croyances. Pour atteindre un pareil résultat, il faut agir sur plusieurs générations successives et le Prophète mourut avant que la génération qu'il avait conquise à l'Islam eût été remplacée par une autre.
« Conquise » est le mot, juste. C'est surtout par la force qu'il avait imposé sa doctrine, et aussi en servant les goûts de rapine des Bédouins. Toute tribu rebelle était immédiatement attaquée, ses biens confisqués. Elle cédait à la violence et acceptait la foi nouvelle ; puis, gagnée elle-même par l'appât du butin, elle se joignait aux musulmans pour piller à son tour le voisin.
C'est ainsi que l'Islam s'était rapidement répandu dans toute l'Arabie ; mais ce mode d’expansion présentait un danger. Quand il n'y aurait plus d'infidèles à piller, comment satisfaire les instincts belliqueux des nouveaux croyants ? Sans l'attrait du butin qui constituait, à leurs yeux, le principal mérite de l'Islam et leur raison de rester fidèles à une cause qui leur procurait de nombreuses satisfactions matérielles, ne l'abandonneraient-ils pas, n'oublieraient ils pas la fraternité musulmane pour revenir aux vieilles querelles entre tribus ?
Mahomet y avait pensé ; aussi songeait-il à lancer les Bédouins à la conquête de la Syrie. La maladie l'avait obligé à retarder l'exécution de ce projet et la mort l'empêcha de l'entreprendre.
Ce concours de circonstances faillit être funeste à la religion nouvelle. Domptées par la force, peut-être aussi influencées par l'ascendant moral du Prophète et par le prestige qu'une suite ininterrompue de succès lui avait valu, les tribus lui étaient restées fidèles, parce qu'elles le redoutaient; mais dès que sa maladie fut connue, les plus turbulentes se soulevèrent. Avant de mourir, Mahomet apprit que, dans le Yémen, un certain Aihala-le-Noir, qui joignait à d'immenses richesses une éloquence entraînante, se prétendant chargé d'une mission divine, avait chassé les chefs musulmans et pris plusieurs villes (1).
La mort du Prophète fut le signal d'une insurrection générale (2). La vieille rivalité entre La Mecque et Médine s'affirmait à nouveau; l'importance donnée à cette dernière ville n'était pas pour satisfaire l'orgueil et l’ambition des Mekkois. Ceux-ci et les tribus qui leur étaient alliées ne supportaient qu'en frémissant d'impatience le joug des boutiquiers de Médine qu'ils méprisaient et qui, d'ailleurs, se rendaient intolérables par leur foi intransigeante.
L'ambition suscitait partout de faux envoyés de Dieu qui entraînaient à leur suite les tribus avides de pillage. Des chefs musulmans, des réfugiés, des "Défenseurs", les "Ansars", chassés par les rebelles, arrivaient chaque jour à Médine.
Le nombre des faux prophètes, le succès de quelques-uns d'entre eux montrent quel terrain favorable l'anarchie arabe offrait aux imposteurs; ils expliquent aussi comment Mahomet avait pu concevoir et exécuter son projet.
Partie des régions les plus éloignées, la révolte gagnait de proche en proche. La ville du Prophète elle-même fut menacée (3).
L'instant était critique. En ne désignant pas son remplaçant, Mahomet avait encouragé toutes les ambitions. Les Mekkois s’agitaient dans l'intention de s'emparer du pouvoir que les Médinois entendaient conserver.
Le successeur tout indiqué du Prophète semblait être son cousin et gendre Ali, l'un de ses premiers adeptes; mais Ali avait une ennemie acharnée dans sa propre famille : Aïcha, l'épouse favorite de Mahomet qui ne lui pardonnait pas d'avoir, un jour, suspecté sa fidélité conjugale (4). Le ressentiment s’aggravait de rivalités féminines entre Aïcha et Fatma, femme d'Ali et fille de l'Envoyé de Dieu.
Bref. Aïcha ne voulait pas d'Ali et elle intrigua avec une telle énergie qu'elle le fit écarter. Puis, gagnant à sa cause les compagnons de Mahomet, ceux qui, l'ayant suivi clans sa fuite de La Mecque à Médine, avaient partagé sa bonne et sa mauvaise fortune, elle leur fit accepter son père Abou-Bekr. Les compagnons se résignèrent à ce choix, sur les instances d'Omar, parce qu’il fallait prendre nue décision immédiate, afin d'arrêter les ambitions mekkoises.
Abou-Bekr fut donc proclamé Calife. C'était un vieillard de moeurs simples qui, malgré son élévation inattendue, vécut dans la pauvreté. Quand il mourut, il laissa un vêtement usagé, une esclave et un chameau. Un vrai patriarche conforme l'idéal médinois ; mais il avait une grande qualité. Il était énergique et il possédait ce qui avait donné la victoire à Mahomet et ce qui manquait à ses ennemis : une conviction inébranlable, une foi intransigeante (5). C'était l'homme de la situation.
Ce vieillard, d’apparence débonnaire, se dressa au milieu de l’insurrection générale et, avec l'implacable fermeté d'un croyant, il recommença l'oeuvre de Mahomet. Il su choisir ses auxiliaires, notamment ce Khalid, chef guerrier d'un caractère farouche, d'une cruauté froidement raisonnée dont le nom seul inspirait la terreur. Il lui donna des ordre brefs et précis : "Détruisez les apostats sans pitié, par le fer, par le feu, par tous les genres de supplices ".
Khalid obéit à la lettre. Il y eut de formidables hécatombes dans le Nedjed et dans le Yemana. Les insurgés, décimés, traqués, cernés, furent égorgés par milliers ; leurs biens, pillés on détruits (6).
D'autres chefs, dignes émules de Khalid accomplirent la même besogne dans les régions du centre et du sud. En quelques mois, le calme était rétabli.
On commet une erreur grossière, Lorsqu'on croit que l'Islam s'est imposé aux esprits par l'attrait de sa doctrine. En Arabie même, dans le propre pays de Mahomet, il n'a gagné ses adeptes que par la violence. Il en fut de même ailleurs. Parfois, les peuples soumis à un autre pouvoir, comme en Égypte, dans l'Afrique du Nord et en Espagne, et impatients de changer de maîtres dans l'espoir d'obtenir une condition meilleure, accueillirent tout d'abord l'Islam comme un instrument de libération (7) ; mais dès que l'expérience leur eût révélé l'insupportable tyrannie d'une religion intransigeante, ils se révoltèrent. Seulement, il était trop tard. L'Islam, disposant d'une force matérielle irrésistible, brisait toute opposition et noyait dans le sang toute velléité de rébellion. Et puis, les générations passaient ; les nouvelles, élevées dans la foi musulmane, enserrées dans ses dogmes étroits, s'immobilisaient dans la résignation et ne songeaient plus à changer de croyance, ni de maîtres.
Les massacres commis en Arabie sur l'ordre d'Abou-Bekr firent rentrer les tribus dans le droit chemin, non pas qu'elles fuissent persuadées de la vérité de l'Islam, mais parce qu'elles étaient convaincues que la religion nouvelle avait pour elle, à défaut de droit divin, une puissance matérielle formidable. Les insurgés se résignèrent donc à être musulmans, mais leur orthodoxie était plus que douteuse. Si l'apostasie était impossible en raison de l'implacable sévérité des châtiments, ces convertis par la violence n'avaient ni piété, ni foi sincères. A ces hommes qui considéraient la vengeance comme le plus sacré des devoirs, il ne fallait pas demander une grande reconnaissance envers une religion qui leur avait coûté la vie de tant de parents (8). Ils en ignoraient même les principes les plus élémentaires. Les auteurs arabes citent de cette ignorance des exemples typiques qui éclairent d'un jour singulier les mœurs des premiers musulmans.
Un vieux Bédouin avait, convenu avec un jeune homme qu'il lui céderait sa femme de deux nuits l'une et qu'en retour le jeune homme garderait son troupeau. Ce pacte singulier étant venu aux oreilles du Calife, il fit comparaître ces deux hommes et leur demanda s'ils ne savaient pas que l'islamisme défendait de partager sa femme avec un autre. Ils jurèrent qu'ils n'en savaient rien.
Un autre avait épousé deux sœurs.
- Ne savais-tu pas, lui demanda le calife, que la religion interdit ce que tu as fait ? - Non, lui répondit le coupable, je l'ignorais complètement et j'avoue que je ne vois rien de répréhensible dans l'acte que vous blâmez.
- Le texte de la Loi est formel, cependant. Répudie sur-le-champ l'une des deux soeurs, ou je te coupe la tête.
- Parlez-vous sérieusement ?
- Très sérieusement !
- Eh ! bien, c'est une détestable religion que celle qui défend de telles choses ! (9)
Le malheureux ne se doutait même pas, tant son ignorance était grande, qu'en parlant de la sorte, il s'exposait à être décapité comme blasphémateur ou comme apostat.
Abou-Bekr n'avait aucune illusion sur la valeur des nouveaux convertis, ni sur leurs véritables sentiments. Aussi, comprenant qu'il importait de leur offrir des occasions de butin, il les enrôla aussitôt dans les armées musulmanes qu'il envoyait en Syrie et dans l'Irak. Il se débarrassait ainsi des gens turbulents, tout en leur faisant servir la cause de l'Islam (10).
On se fait généralement une fausse conception des armées musulmanes. C'étaient plutôt des hordes que des troupes régulièrement constituées. Aucune organisation; pas de discipline; pas de cohésion. Les tribus formaient autant de corps séparés, dont chacun avait son drapeau que portait le chef ou un guerrier désigné par lui. L'ensemble offrait un aspect de désordre invraisemblable : des cavaliers mêlés à des fantassins, les, uns à peine vêtus, d'autres chargés de défroques volées; chacun armé suivant sa fantaisie d'un arc, d'une pique ou d'une massue, d'un sabre ou d'une lance. Les femmes suivaient les guerriers pour participer au pillage et garder le butin (11).
On a souvent montré ces hordes dominées par une foi surhumaine et bravant la mort avec une sorte de joie fanatique, dans l'espoir de gagner le paradis. C'est une erreur. A part les quelques compagnons de Mahomet qui exerçaient le commandement et qui étaient animés de convictions sincères, la foule des guerriers n'avait qu'un idéal : le butin. C'est d'ailleurs ce qui leur valut leurs succès. Ces Bédouins faméliques se ruaient comme des bêtes de proie sur les riches provinces offertes à leur rapacité. Dépourvus de tout moyen de ravitaillement, ils ne pouvaient vivre que sur le vaincu ; pour vivre, il leur fallait d'abord vaincre. La victoire ne leur donnait pas seulement du butin, elle leur procurait toutes les jouissances matérielles qu'ils pouvaient désirer : de la mangeaille, des femmes, des esclaves.
Les hommes du Désert, habitués aux pires privations et au gain modeste des caravanes pillées, devinrent d'enthousiastes partisans de l'Islam, dès qu'ils connurent la liesse des provinces dévastées, des villes mises à sac, des femmes violées, mais la foi religieuse n'eût aucune part dans cet enthousiasme.
Telles étaient les hordes qui se ruèrent à la conquête du monde.
Sous le commandement du farouche Khalid, elles s'attaquèrent d'abord à l'Irak, soumis aux Perses Sassanides (12). L'lrak-el-Arabi, c'est la basse vallée du Tigre et de l'Euphrate, un pays plat d'alluvions fertiles. L'humidité du sol et la douceur du climat en faisaient une véritable oasis. La population paisible et laborieuse vivait uniquement de la culture : un peuple de laboureurs et de jardiniers qui avaient poussé très avant la science de l'hydraulique (13).
La richesse de ce territoire avait, de tout temps, excité les convoitises des voisins : hordes du Turkestan au nord et à l'est, empereurs byzantins à l'ouest. Les Bédouins s'y jetèrent comme un troupeau de bêtes affamées. Ces vergers d'arbres fruitiers, ces jardins verdoyants coupés de canaux, ces hameaux prospères leur apparaissaient comme un paradis (14).
Les habitants résistèrent farouchement : ils tenaient à leurs biens et à leur religion : le Mazdéisme, une croyance élevée qui concevait le Monde en proie à deux puissances en lutte éternelle : le bien et le mal. Mais Khalid usa de telles violences contre les réfractaires, que les populations, terrifiées au spectacle des incendies, des tueries et des viols, se résignèrent, pour sauver leurs biens, à se plier à l'Islam (634) (15).
L'Irak pacifié, Khalid se rua sur la Syrie où opérait déjà Mothana. Les Byzantins qui gouvernaient le pays, grisés par de récents succès remportés sur les Perses, se livraient à la douceur de vivre et, pour occuper leurs loisirs de gens heureux, ils s'adonnaient aux discussions philosophiques et religieuses : vaines subtilités d'une casuistique stérile auxquelles leur nom est pour jamais lié. La lutte verbale était alors très vive entre différentes sectes chrétiennes: les monophysites, les catholiques et les monothélites, pour ne citer que les principales (16).
L'empereur Héraclius, passionné pour ces futilités doctrinales, se souciait fort peu des musulmans. Quand il apprit leur agression, il se contenta d'envoyer d'Antioche cinq mille hommes de renfort (17). Il jugeait cet appoint suffisant contre des hordes de loqueteux sans discipline ; mais il oubliait qu'entre ces loqueteux et les soldats grecs, la lutte était inégale ; les premiers, affamés, dénués de tout, combattaient pour vivre, pour arracher par la violence ce qui leur manquait; les Grecs, comblés de biens, attachés à l'existence, perdaient tout en perdant la vie ; aussi luttaient-ils avec prudence.
Les Bédouins, poussés par la soif du pillage, exaltés par les promesses de leurs chefs qui leur vantaient les délices et les richesses de la Syrie, bousculèrent les Grecs. Ils furent peut-être servis jusqu'à un certain point par les discussions entre chrétiens et il est probable que dans l’aveuglement des passions religieuses déchaînées, certains sectaires, pour se débarrasser de leurs adversaires, favorisèrent la ruée musulmane. Il est prouvé que Romanus, Gouverneur de Bosra, trahit les siens et se vendit aux envahisseurs.
La Syrie fut abominablement pillée. Pour la première lois, les musulmans combattaient une collectivité chrétienne et l’on aurait pu s'attendre, sur la foi du Koran, à ce qu'ils manifestassent quelque modération à l'égard de ceux que le Prophète avait appelés « les gens du Livre » et qu’à, plusieurs reprises, il avait conseillé de ménager!
Il n'en fut rien. Les chrétiens furent traités comme des idolâtres et des apostats « par le fer par le feu, par tous les genres de supplices », selon l'expression d'Abou-Bekr. Et ceci prouve bien que l'Islam, doctrine conçue par un cerveau barbare, pour un peuple barbare, n'admet la modération que quand il y est contraint, mais qu'il use, quand il le peut, de toutes les formes de la violence.
En Syrie, comme dans l'Irak, les massacres alternèrent avec les incendies. Les habitants de Damas qui, après une résistance acharnée, avaient été autorisés par un traité solennel à s'expatrier, en emportant une partie de leurs biens, fuirent traîtreusement assaillis, dès qu'ils furent en rase campagne, dépouillés et massacrés (18). C'était un singulier procédé de propagande, mais les Bédouins se souciaient fort peu de gagner des recrues à l'Islam. Leurs chefs ne leur avaient d'ailleurs nullement demandé, de faire du prosélytisme. Le butin, seul, leur importait.
Abou-Bekr mourut avec la satisfaction d'avoir, en deux années, pacifié I'Arabie et conquis à 1'Islam deux importantes provinces. Pour éviter de nouveaux troubles, il avait, avant sa mort, désigné, comme son successeur, Omar, qui avait été l'un de ses appuis les plus fermes lors de son élévation au Califat.
Avec Omar (634-644), un réfugié de La Mecque, lors de la fuite du Prophète, c'était encore le parti Médinois qui triomphait (19). Les Mekkois en furent exaspérés.
Omar acheva la conquête de la Syrie et y ajouta celle de la Palestine. Les barbares Bédouins se trouvèrent tout à coup au milieu d'un peuple raffiné qui avait hérité des riches trésors de la pensée hellénique. Ces hordes indisciplinées, sans lois, sans organisation sociale, durent éprouver quelque étonnement au spectacle d'une société régulièrement constituée, dont les individus, pris dans l'engrenage d'une administration savamment agencée, ne pouvaient accomplir les actes les plus simples, sans avoir à se conformer à des règles précises.
Omar s'inspira de cette organisation pour établir les premiers fondements du gouvernement musulman, de ce gouvernement des Califes qui devait, plus tard, commander à tant de peuples.
Administrateur habile, il songea à monnayer les victoires musulmanes ; il réglementa le pillage et fit payer des indemnités aux vaincus. Jérusalem acheta, par un tribut annuel, le droit de conserver ses églises et de pratiquer son culte. Les habitants d'Alep échappèrent au massacre en versant trois cent mille pièces d'or (20). Les autres villes se rachetèrent de la même façon. C'est dans cette sage mesure prise par Omar qu'il faut voir l’origine du trésor des Califes qui devait atteindre, sous les Ommeïades et les Abassides, des proportions fabuleuses.
Mais s'il respectait momentanément moyennant finances une foi qu'il eût été dangereux de persécuter parce qu'elle prescrivait le martyre, Omar prenait des garanties pour l'avenir. Les parents chrétiens étaient libres de pratiquer leur culte, mais l'éducation des enfants leur était enlevée ; la langue arabe devenait la langue officielle ; tous les emplois, toutes les faveurs, toutes les libertés étaient uniquement octroyés aux seuls Musulmans, de telle sorte que les individus étaient amenés insensiblement à renoncer à leurs croyances (21).
Le régime de faveur appliqué aux Musulmans bouleversa la société syrienne. Les humbles et les déshérités s'empressèrent d'adopter la religion nouvelle parce que, devenant du jour au lendemain les égaux du vainqueur, ils passaient de la condition de serviteurs à celle de maîtres. A la faveur de ce bouleversement, ce fut, pour employer une expression moderne, le prolétariat syrien qui administra le pays, sous la tutelle arabe, tandis que la classe aisée, retenue par le souci de sa dignité et refusant de pactiser avec le vainqueur, s'appauvrit soudain par la perte de ses privilèges.
La Syrie, pacifiée et soumise à un tribut, échappait au pillage. Ce n'était pas pour, plaire aux Bédouins, uniquement préoccupés de rapines. Pour les satisfaire, Omar les envoya en Égypte, avec Amrou (639).
L’Égypte, gouvernée par les Grecs, était alors profondément divisée, d'abord par l'antagonisme de race entre les Grecs conquérants et les autochtones et ensuite par des querelles religieuses. Les Égyptiens avaient adopté le christianisme, mais dans ce foyer alexandrin où tant d'idées nouvelles avaient fermenté au déclin du paganisme, les doctrines chrétiennes n'avaient pu conserver leur pureté primitive. Toute une littérature s'était développée pour satisfaire les tendances de la mentalité égyptienne : actes apocryphes des apôtres, apocalypses d'Élie et de Sophonie etc. ; finalement, les chrétiens, balancés entre cent hérésies, avaient adopté la doctrine monophysite d'Eutychès, condamnée en 415 par le Concile de Chalcédoine. Ils formaient sous l'autorité des patriarches d'Alexandrie, une église indépendante de la papauté (22).
Persécutés pour leurs idées par les empereurs orthodoxes de Constantinople, accablés d'impôts et de vexations, ils accueillirent les musulmans comme des libérateurs. Trahis, noyés dans une population hostile, les Grecs furent battus dès la première rencontre. Quelques villes résistèrent, mais elles durent se rendre, par la trahison des chrétiens, des Coptes comme les appelaient; les Arabes. En 641, le pays était entièrement aux mains des envahisseurs.
Les Coptes furent récompensés de leur trahison ; ils obtinrent d'abord de nombreux privilèges et furent autorisés à pratiquer leur religion, moyennant le paiement d'un tribut annuel de deux ducats par tète. La première année (640), ce tribut produisit douze millions de ducats, somme considérable pour l’époque (23).
Encouragé par ce résultat, Omar étendit l'impôt à tous les habitants, puis il taxa les propriétaires fonciers, suivant la valeur de leurs biens.
Comme les Coptes, par leur connaissance de la langue et des habitudes du pays, étaient seuls capables de remplacer les fonctionnaires grecs dans la direction d'une administration compliquée, ce furent eux qui occupèrent les différentes charges et qui, notamment, perçurent les impôts. Ils s'enrichirent à ce Métier; toute la fortune de la contrée passa dans leurs mains et y resta. Leur prospérité causa leur perte. On verra, un siècle plus tard, à la suite d'un revirement dans la politique musulmane vis à vis des étrangers, les Coptes, dont les biens excitaient les convoitises, abominablement spoliés et traités en parias. On alla jusqu'à les obliger a porter un turban bleu, pour permettre de les distinguer des musulmans et Jusqu'à marquer leurs prêtres d'un fer rouge. Plus tard encore, lorsque le fanatisme religieux se développa, ils furent réduits à une condition si misérable que la plupart durent abandonner leurs croyances.
En même temps qu’il poursuivait la conquête de la Syrie et de l'Égypte, Omar continuait celle de la Perse, amorcée, sous le Califat d’Abou-Bekr, par l'occupation de l’Irak. Les Perses résistèrent tout d'abord avec des alternatives de succès et de revers ; Ils furent définitivement battus à Cadésiah (634), où périt Roustem, leur héros national et à Djalulah et à Néhavend où le roi Iez-Dedjerd fut contraint à la fuite (24). Les Musulmans s'emparèrent successivement de l'Assyrie, de la Médie, de la Suziane, de la Perside et des provinces perses placées sous l'autorité de la Chine. Leur butin fut immense. Après la seule bataille de Cadésiah, chaque cavalier reçut la valeur de 6,000 dirhems, chaque fantassin, celle de 2,000 dirhems (25).
L'Islam dominait sur de vastes territoires, mais son influence était loin d'avoir pénétré dans les moeurs. En Arabie même, exception faite de Médine où régnait une sorte de puritanisme mystique, ses dogmes étaient peu observés et, d'ailleurs, ignorés de la plupart des Bédouins. Les Mekkois, impatients du joug médinois, exaspérés du triomphe de leurs rivaux, donnaient l'exemple de l'indiscipline. Ils violaient les prescriptions du Prophète pour le plaisir de désobéir, par esprit d'opposition.
Habitués aux jouissances de la richesse, l'esprit élargi par les voyages, il leur répugnait de se plier aux momeries des bigots loqueteux de Médine ; mais trop habiles pour engager une lutte ouverte contre les doctrines de Mahomet, ils se contentaient de ne pas les observer. Ils buvaient du vin, possédaient des femmes au delà du nombre permis, ne pratiquaient pas les jeûnes, se livraient au jeu (26) ; et cependant, malgré leur mépris pour les Médinois, ils les ménageaient, attendant habilement l'occasion qui leur permettrait de prendre leur revanche. Ils intriguaient d'ailleurs pour obtenir toutes les charges importantes. C'est ainsi que Moawiah, fils d'Abou-Sophian, qui avait été secrétaire du Prophète, réussit à se faire nommer gouverneur de la Syrie (614).
Omar fut heureux de se débarrasser ainsi d'un personnage influent et turbulent du parti Koréichite, d'un mauvais sujet, célèbre pour sa vie déréglée et son parfait dédain des lois religieuses.
En Syrie, Moawiah se conduisit en grand seigneur. Séduit par les moeurs des habitants qui avaient acquis, au contact de la civilisation byzantine, le goût des plaisirs et une science du luxe et du bien-être insoupçonnée en Arabie, il oublia totalement l'islam le Prophète et le calife. Dans la riche société de Damas, où l'on n'ignorait aucune des subtilités de la philosophie, aucun des raffinements de la décadence greco-latine, on ne se souciait ni de religion, ni de morale ; dans l'incertitude de l'avenir, on se hâtait de jouir du présent, sans s'arrêter à de vains scrupules.
Moawiah vivait un beau rêve. Il écrivit sont enthousiasme à ses amis de La Mecque et il leur fit une peinture si attrayante du pays et de l'existence qu'on y menait ; il leur promit des charges si lucratives, que la plupart s'empressèrent de le rejoindre, heureux de fuir le joug des Médinois, leur fanatisme intransigeant et leur ladrerie.
La noblesse Mekkoise émigra en Syrie (27) Moawiah s'entoura ainsi d'une cour élégante et raffinée qui s'assimila très vite les moeurs byzantines et qui forma un contraste saisissant avec la société puritaine des vieux musulmans de Médine.
Ceux des Koréichite qui restèrent à La Mecque continuèrent leur opposition sournoise. Omar s'en inquiétait : il prévoyait les difficultés, que l’ambition susciterait, dans un avenir prochain, quand il faudrait nommer son successeur. Aussi, lorsqu'il fut poignardé par un guèbre, dans la mosquée de Médine, et qu'il connut la gravité de sa blessure, son unique pensée fûtelle d'éviter les intrigues et les compétitions que sa mort allait provoquer. Il fit appeler six des personnages les plus considérables de l'Islam, ceux qu'il estimait comme les plus sûrs, les plus dévoués, les plus désintéressés et il les chargea de désigner le nouveau Calife. Parmi ces personnages, figuraient Ali, Othman, Zobeir et Talha (644).
Omar avait vu juste, mais ses précautions furent vaines. Aussitôt après sa mort, il y eut un fourmillement d'intrigues : entre les Mekkois et les Médinois, entre les membres chargés de choisir le Calife et qui eux-mêmes briguaient le pouvoir, entre Aïcha, la veuve de Mahomet et les filles de ce dernier, l'une épouse d'Ali, l’autre épouse d'Othman.
Obéissant, à des mobiles divers, tous tombèrent d'accord pour désigner Othman. Les membres du Conseil le choisirent à cause de son grand âge -il avait soixante-dix ans- qui leur laissait espérer une succession prochaine ; Aïcha l'accepta pour éviter la nomination d'Ali ; les Koreichites, parce qu'ils pensaient avoir assez d'influence sur lui pour exercer le pouvoir à sa place ; les Médinois, parce qu'il était pieux, modeste, effacé ; les vrais musulmans, parce qu’il avait été l'un des premiers compagnons du Prophète et qu'il était son gendre ; la foule, parce qu'il était riche et généreux (28).
Othman-Ibn-Affan avait été, dans son âge mûr, un homme dune belle énergie et d'un noble caractère ; il avait fait, jadis, à La Mecque, figure de grand seigneur ; mais après sa conversion à l'Islam et son séjour à Médine, peut-être aussi par un effet de la vieillesse, son tempérament s'était modifié.
Priant et jeûnant avec un zèle exemplaire, d'une bonhomie et d'une modestie extrême, on l'eut pris pour un bigot médinois ; sa dévotion l'avait rendu populaire parmi les Musulmans fanatiques, mais il n'était pas l'homme de la situation. Sa timidité était si grande que lorsqu'il monta pour la première fois en chaire, dans la mosquée de Médine, il n'eut pas le courage de commencer son sermon. « Commencer, c'est bien difficile » murmura-t-il en soupirant et il descendit de la chaire (29).
Les Mekkois exploitèrent habilement la faiblesse du nouveau Calife. Ils l'entourèrent de prévenances et de flatteries, jouèrent de ses sentiments de solidarité familiale, et surent si bien capter sa confiance, qu'ils finirent par gouverner en son nom. Ces gens qui n'avaient accepté l'Islam que le glaive sur la gorge et qui, depuis leur conversion, avaient toujours vécu dans une sourde révolte, s'emparèrent de toutes les charges. Cette fois, les Mekkois tenaient leur revanche ; ils en profitèrent. Toute l'autorité passa en leurs mains et par une singulière anomalie, c'étaient précisément les anciens ennemis du Prophète qui furent chargés de veiller aux intérêts de l'Islam.
Merwân, cousin du Calife, devint son secrétaire et son vizir : c'était le fils de Hakam que le Prophète avait maudit et exilé, pour trahison, après la prise de la Mecque.
Moawiah était maintenu comme gouverneur de la Syrie ; c'était le fils d'Abou-Sophian, chef de la troupe qui avait battu Mahomet à Ohod et qui l'avait assiégé dans Médine. Sa mère Hind était une mégère ; elle s'était fait, avec les oreilles et les nez des musulmans tués à Ohod, un collier et des bracelets ; elle avait ouvert le ventre de Hamza, l'oncle de l'Envoyé de Dieu et en avait arraché le foie qu'elle avait déchiré de ses dents (30).
Abd'allah, frère de lait du Calife, fut nommé Gouverneur de l'Égypte. Étant secrétaire du prophète, il avait été maudit par ce dernier, parce qu'il avait volontairement dénaturé le sens de certaines révélations, pour s'en moquer avec ses amis.
Walid, son frère utérin, était Gouverneur de Koufah ; c'était le fils d'Okba qui avait craché au visage de Mahomet. Une autre fois, il avait failli l'étrangler; fait plus tard, prisonnier par le Prophète et condamné à mort, il s'était écrié : « Qui recueillera mes enfants après moi ? » Et Mahomet lui avait répondu ; « Le feu de l'enfer. » Et le fils, l'enfant de l'enfer, comme on l'appelait, semblait soucieux de justifier cette prédiction. Un jour, après un repas, égayé par le vin et la présence de belles chanteuses, qui s'était prolongé jusqu'à l'aube, il entendit le muezzin annoncer, du haut du minaret, l'heure de la prière. Le cerveau encore troublé par les fumées du vin, et sans autre vêtement que sa tunique, il se rendit à la mosquée et y bredouilla les formules d'usage ; puis, par vantardise d'ivrogne, pour se prouver il lui-même qu'il n'avait pas trop bu, il demanda à1'assemblée s'il devait ajouter une autre prière. « Par Allah ! s'écria alors un pieux musulman, je n'attendais rien d'autre d'un homme tel que toi; mais je n'avais pas pensé que l'on nous enverrait de Médine un tel gouverneur! »
Tels étaient les personnages qui, à la faveur de la faiblesse d'un vieillard, exerçaient l'autorité. Le Califat d'Othman, c'était le Califat des camarades ; c'était l'exploitation de l'Islam par le parti Koreichites, dont le représentant le plus actif était alors Moawiah, le gouverneur de la Syrie.
Les Mekkois profitèrent des circonstances pour se venger des vieux musulmans Médine. Plusieurs compagnons du Prophète furent maltraités; les généraux qui, sous Abou-Bekr et Omar, avaient conquis l'Irak, la Syrie et l'Égypte, furent destitués et remplacés par des membres de la famille d'Othman ou par des favoris. Les prescriptions religieuses furent dédaignées; les moeurs se relâchèrent; les coutumes du paganisme reprirent le dessus (31).
A Médine, ce fut une explosion d'indignation. Les Médinois étaient exaspérés de voir le pouvoir leur échapper; leur colère était attisée par Ali, Zobeïr et Talha qui briguaient le Califat et qui, ayant fondé des espoirs sur la fin prochaine, d'Othman, redoutaient maintenant l'ambition des Mekkois.
De son côté, Aïcha, mécontente de l'attitude des Koreichites à son égard, intriguait parmi les tribus, les poussait à la révolte et leur donnait, comme chef, un jeune homme ambitieux, Mohammed, fils d'Abou-Bekr, dont elle avait su flatter la vanité.
Toutes les haines se tournèrent contre Othman. Un incident futile précipita les événements. Quand le Calife montait dans la chaire de la mosquée, pour le sermon quotidien, il occupait la place même de Mahomet, au lieu de s'asseoir, comme ses prédécesseurs, deux marches plus bas. Cet acte, probablement irréfléchi, fut exploité par les ennemis du Calife qui l'accusèrent de mépriser la mémoire du Prophète. Les anciens compagnons de Mahomet firent demander, à ce sujet, des explications au Calife qui maltraita leur envoyé. Le lendemain, comme Othman s'apprêtait à occuper sa place habituelle dans la mosquée, les vieux musulmans le frappèrent et ils l'auraient probablement massacré sans l'intervention d'Ali, toujours généreux; mais la foule ameutée assiégea la demeure du Calife et, à l'instigation de Mohammed, fils d'Abou-Bekr, instrument d'Aïcha, le mit en demeure d'abdiquer. Othman refusa. Les insurgés pénètrent alors chez lui et le tuèrent (656) (32).
L'infortuné vieillard payait de sa vie son attachement à la solidarité familiale.
Pendant son Califat, Othman avait ajouté l'Arménie aux contrées déjà soumises à l'Islam. Cette province, enlevée aux Byzantins par les Perses, était en proie aux luttes religieuses. Les Byzantins avaient propagé le christianisme dans le peuple ; seul, la noblesse du pays, fidèle aux vieilles traditions, pratiquait le Mazdéisme. Les Perses, agissant en sens contraire, persécutèrent les Chrétiens et donnèrent tous les emplois aux Guèbres. Ces derniers commirent de telles exactions, que le peuple, impatient de s'en débarrasser, favorisa l'invasion musulmane.
En Égypte, le nouveau gouverneur, Abdallah Ben Saàd, l'infidèle transcripteur des versets du Koran, une créature du parti Koreichites, poussé non par le désir de faire du prosélytisme, mais par la nécessité d'offrir du butin à ses troupes indisciplinées, envahit la Tripolitaine et la Byzacène (33).
Ces provinces avaient connu sous la domination romaine une merveilleuse prospérité. Les Romains, âpres paysans qui savaient forcer la terre à produire, avaient transformé le pays en un immense verger, par le développement de la culture de l'olivier et par une utilisation des eaux qu'aucun peuple n'a dépassée. Mais l'invasion vandale avait ravagé ce territoire fertile et détruit la plupart des ouvrages d’hydraulique, et les Byzantins, dans leur œuvre hâtive, n'avaient pu rétablir l'ancienne prospérité. Un gouvernement surchargé de fonctionnaires, le luxe des empereurs, entraînaient des dépenses considérables : les impôts pesaient lourdement sur les Berbères qui, dans l'exaspération de la misère, se révoltaient à tout instant (34). Comme tant d'autres peuples, ils virent dans les Musulmans des libérateurs.
Le patrice Grégoire, gouverneur des possessions grecques de l'Afrique Occidentale, depuis le désert de Barcah jusqu'au détroit de Gibraltar, avait levé une armée de fortune qui fut décimée à la première rencontre. Les Musulmans firent un butin considérable : au sac de la seule ville de Suffetula, chaque cavalier reçut trois mille pièces d'or et chaque fantassin, mille. Les Grec, sentant la difficulté de la situation par suite de l’hostilité des Berbères, se hâtèrent de négocier avec Abdallah Ben Saâd qui, moyennant une indemnité de deux millions cinq cent mille dinars, consentit à rentrer en Égypte. On juge par cet exemple que les généraux d'Othman se souciaient peu de propagande religieuse ils lui préféraient l'argent. Ce n'est pas ainsi qu'eussent agi Khalid, Amrou ou Zobeïr (35).
Connue on le voit, les conquêtes d'Othman furent minimes.
Après son assassinat, les vieux musulmans, redoutant les intrigues des Mekkois, s'empressèrent, malgré la vive opposition d'Aïcha, d'élever Ali au Califat. C'était la revanche des Médinois.
D'un tempérament généreux et, d'ailleurs, satisfait d'être au pouvoir, A1i aurait volontiers évité les représailles, mais pour contenter son entourage, il dut substituer, dans tous les emplois, aux favoris d'Othman, des Musulmans orthodoxes. Cela ne les empêcha pas de se diviser.
Talha, Zobeïr et Mohammed, fils d'Abou-Bekr, en faisant assassiner Othman, comptaient le remplacer. Déçus dans leur ambition, ils se dressèrent contre Ali, quittèrent Médine, la rage au coeur, et se Joignirent à Aïcha qui exécrait le nouveau Calife avec toute la passion d'une femme et d'une orientale.
Se posant hypocritement en vengeurs d'Othman, secrètement appuyés par les Mekkois, ils se réfugièrent en. Mésopotamie où ils groupèrent les mécontents. Ali les poursuivit et les défit à la bataille du Chameau (656). Talha et Zobeïr furent tués ; Aïcha, prisonnière de son ennemi, dut implorer son pardon.
Ce succès assurait momentanément au Calife la soumission de l'Arabie, de l'Irak et de l'Égypte. Restait la Syrie. Son Gouverneur, Moawiah, prétextait qu'il ne pouvait se soumettre à un homme qui avait non seulement laissé impuni le meurtre de son parent, mais qui avait encore accordé des faveurs aux assassins. En réalité, Moawiah se souciait fort peu de la voix du sang : mais l'ambition le tenaillait. Très populaire en Syrie, pour sa générosité, son luxe et son libéralisme, il avait amassé un trésor considérable, mis sur pied une armée et il songeait au Califat (36).
Le moment lui semblait propice. Ali comptait peu d'amis ; le meurtre d'Othman, dont il était innocent, mais qui, néanmoins, lui était reproché, lui avait enlevé l'appui moral de la foule. Moawiah estimait que le jour où il se poserait en vengeur de son vieux parent, il aurait l'approbation unanime ; il comptait surtout sur ses richesses pour s'attirer des partisans. Il avait, de plus, un auxiliaire précieux : Amrou, le conquérant de l'Égypte, populaire dans tout l'Islam, qui, jadis, destitué par Omar, avait pris parti pour les Koreichites.
A la tète d'une armée de quatre-vingt mille hommes, Amrou marcha contre Ali (37). Les rivaux se rencontrèrent dans les plaines de Seffin, sur la rive occidentale de l'Euphrate. Le Calife, peu sûr de la fidélité du ses troupes, hésitait à livrer le combat et tenta de négocier, sans résultat. La bataille s'engagea. Du côté d'Ali, les vieux compagnons du Prophète accomplirent des prodiges de valeur. Leur opiniâtreté faillit triompher; mais Ali fut victime d'une trahison dont les auteurs arabes ont relaté tous les détails (38). Il convient de les résumer, parce qu'ils éclairent la psychologie du Musulman.
Au moment où Moawiah, certain de sa défaite, s'apprêtait à fuir, il aperçut un de ses conseillers, Amr, fils d'Aci : «Toi qui te vantes de ta ruse, lui dit-il, as-tu trouvé un remède au malheur qui nous menace ? Tu sais que je t'ai promis le Gouvernement de l'Égypte, si je l'emportais. Que faut-il faire ?
- Il faut, répondit Amr, qui avait des intelligences parmi les gens d'Ali, ordonner à ceux de vos hommes qui possèdent un exemplaire du Koran de l'attacher au bout de leurs lances; vous déclarerez en même temps que vous en appelez à la décision de ce livre. Je vous garantis que le conseil est bon.
Prévoyant une défaite possible, Amr avait concerté d'avance ce stratagème avec quelques chefs de l'armée ennemie, notamment avec un certain Akhath, d'une perfidie célèbre.
Moawiah suivit le conseil d'Amr et ordonna d'attacher les Korans aux lances. Le Saint Livre était si peu répandu que, dans cette armée de quatre vingt mille hommes, on n'en trouva que cinq cents exemplaires. Mais c'en était assez aux yeux d'Akhath et de ses amis qui, se pressant autour du Calife, s'écrièrent : « Nous acceptons la décision du Livre de Dieu; nous voulons une suspension d'armes. »
- C'est une ruse infâme, dit Ali, avec indignation; ces Syriens savent à peine ce que c'est que le Koran !
-Mais puisque nous combattons pour le Livre de Dieu, nous ne pouvons pas le récuser.
- Nous combattons pour contraindre ces païens à se soumettre aux lois de Dieu. Croyezvous donc que ce Moawiah et cet Amr et tous les autres se soucient de la religion et du Koran ? Je les connais depuis leur enfance : ce sont des scélérats !
-N’importe, ils en appellent au Livre de Dieu, et vous en appelez au glaive.
- Hélas ! Je ne vois que trop bien que vous voulez m'abandonner. Allez donc rejoindre les restes de la coalition formée jadis contre notre Prophète ! Allez vous réunir a ces hommes qui disent : Dieu et son Prophète, imposture et mensonge que tout cela !
- Envoyez immédiatement à Akhtar - c'était le chef de la cavalerie - l'ordre de battre en retraite ; sinon le sort d'Othman vous attend.
Sachant qu'ils ne reculeraient, pas devant l'exécution de cette menace, Ali céda. Il expédia l'ordre de la retraite au général victorieux qui poursuivait l'ennemi l'épée dans les reins. Akhtar refusa d'obéir. Alors il s'éleva un nouveau tumulte. Ali réitéra son ordre.
- Mais le Calife ne sait-il donc pas, s'écria le brave Akhtar, que la victoire est à nous ? Retournerai-je en arrière au moment même où l'ennemi va éprouver une déroute complète ?
- Et à quoi te servirait ta victoire, lui répondit un arabe de l'Irak, l'un des messagers, si Ali était tué dans l'intervalle ?
Le général se résigna à la retraite. Le combat arrêté, Ali fit demander à Moawiah de quelle manière il comptait trancher leur différent par le Koran. : Moawiah répondit que chacun d'eux désignerait un arbitre et que ces deux personnages décideraient d'après le Livre de Dieu.
Moawiah choisit son fidèle conseiller Amr, fils d'Aci. Ali avait tout d'abord désigné son cousin Abd' Allah ; mais comme on lui objectait que son proche parent serait forcément partial, il proposa Akhtar, le général victorieux. Ce choix fut encore repoussé, sous prétexte qu'Akhtar, étant un des principaux acteurs de la lutte, n'offrait pas assez de garanties de modération.
- Eh! bien, dit Ali, nommez vous-même l’arbitre !
On choisit Akhath, le perfide allié de Moawiah.
- Mais, s'écria Ali, au comble de l'indignation, Akhath est mon ennemi ! Il me déteste parce que je lui ai enlevé le gouvernement de Koufa !
Cette protestation fut vaine ; on lui fit entendre qu'il devait se conformer à l'avis général, sinon qu'on l'y forcerait.
Le résultat de l'arbitrage ne pouvait être douteux. Moawiah fut proclamé Calife. Refusant d'accepter un pareil jugement, Ali rassembla les quelques partisans fidèles qui lui restaient et voulut continuer la lutte. Abandonné de ses troupes gagnées par les libéralités de son rival, il perdit successivement l'Égypte et l'Arabie. C'est alors que des fanatiques résolurent de supprimer les auteurs de cette lutte fratricide Ali, Amrou et Moawiah, afin de ramener le calme. Mais Amrou et Moawiah furent seulement blessés, tandis que le malheureux Ali, pauvre Don Quichotte de l'Islam, était tué.
Son fils, Hassan, fût proclamé Calife par les habitants, de Koufa ; mais Moawiah était le véritable souverain, puisqu'il régnait sur la Syrie, l'Égypte et l'Arabie (661).
La période dont on vient de rappeler à grands traits les principaux événements est surtout occupée par la rivalité de La Mecque et de Médine.
Les Médinois triomphent d'abord avec Mahomet, lorsque celui-ci, s'enfuyant de La Mecque, se réfugie chez eux; ils triomphent avec ses successeurs Abou-Bekr et Omar.
Les Mekkois prennent leur revanche avec Othman; la fortune les abandonne avec Ali; elle leur revient avec Moawiah. Cette rivalité des Médinois et des Mekkois domine toute l'histoire de l'Islam. Elle révèle l'esprit individualiste de l'Arabe, en même temps qu'elle laisse apparaître le germe du mal qui, plus tard, contribuera à la ruine de l'Empire des Califes.
La période qui s'écoule entre la mort de Mahomet (632) et celle d'Othman (656) est capitale pour les Arabes et pour l'Islam. Pendant ce court espace de vingt-quatre ans, les Bédouin poussés par la misère et par le désir du butin, sortent de leur pays et se ruent sur les territoires de civilisation greco-latine. En Perse, en Syrie, en Égypte, ils entrent en contact étroit avec des populations imprégnées d'hellénisme et de latinisme dont ils subissent l'influence. Ils sortent de la barbarie pour entrer dans la civilisation.
L'Islam qu'ils véhiculent dans leur ruée guerrière n'est alors qu'une pauvre croyance, nue comme le désert, vide comme le cerveau d'un Bédouin; mais cette croyance, qui n'est qu'un balbutiement de religion, n'est pas encore codifiée, arrêtée, fixée; elle ne repose que sur deux ou trois principes généraux entre lesquels il y a place pour tout un développement de sentiments religieux.
Les Arabes, incapables d'invention, ignorants et frustes n'apportent rien aux peuples qu'ils soumettent; ils leur empruntent tout : les méthodes de gouvernement, les connaissances scientifiques, les arts, les usages. Ils s'instruisent à leur école; ils se latinisent et s'hellénisent dans la très faible mesure où leur nature grossière le leur permet. L'Islam se charge de croyances étrangères, surtout d'emprunts chrétiens. Si cette oeuvre d'assimilation avait pu se poursuivre, si elle n'avait pas été arrêtée au deuxième siècle de l'hégire par les Califes abbassides, les Arabes se seraient complètement latinisés et l'Islam se serait fondu dans la religion chrétienne. Mais, de leur contact avec la civilisation greco-latine et avec le christianisme, les Arabes et l'Islam ont conservé comme un reflet de splendeur qui a donné l'illusion d'une civilisation propre et qui a fait croire à une originalité qu'ils n'ont jamais possédée. Néanmoins, ces apports étrangers étaient si peu conformes à l'esprit arabe, qu'ils provoquèrent une réaction hostile qui, à partir du deuxième siècle de l'hégire, tendit farouchement à purifier l'Islam et à le ramener à sa nudité primitive. C'est cette réaction qui entraîna dans la barbarie les peuples soumis aux Arabes et qui étouffa les derniers efforts de la civilisation gréco-latine.
(1) AL SOHEILI
(2) SYLVESTRE DE SACY.- Vie de Mahomet.
(3) DOZY.- Ouvrage cité p. 31.
(4) KORAN.- Chapitre 24 Voir une note de Kasimirsky dans traduction du Koran p. 280.
(5) TABARI.- Annales musulmanes.
(6) AL BEIDAWI et ABOULFEDA.- Vie de Mahomet.
(7) CH. MILLS.- Histoire du Mahométisme.
(8) DOZY. – p. 36.37.
(9) ABOU-ISMAIL AL BACRI.- Fotouh ech Cham.
(10) NOEL DESVERGERS.- Histoire de l’Arabie.
(11) OCKLEY.- Histoire des Sarazins. P. 253
SEDILLOT.- Histoire des Arabes. P .137.
(12) TH. NOELDEKE.- Histoire des Perses et des Arabes au temps des Sassanides.
(13) EL MACIN.
(14) KREMER.- Histoire du Khalifat.
(15) DOZI.- Essai sur l’Histoire de l’Islamisme.
(16) LEBEAU.- Histoire du Bas-Empire.
(17) OCKLEY.- Conquête de la Syrie, de la Perse et de l’Egypte par les Sarazins.
(18) SEDILLOT.- Histoire des Arabes. P. 135.
(19) ES-SOYOUTY.- Histoire des Khalifes.
(20) CH.MILLS.- Histoire du Mahométisme.
(21) AL WAKEDI.
(22) THEOPOHANE. CHRON.
(23) AL WAKEDI.
(24) MALCOM.- Histoire de la Perse.
(25) SEDILLOT.- Histoire des Arabes.
(26) QOT’ B EDDIN MOHAMMED EL MEKI.- Histoire de la Mekke.
(27) QOT EDDIN.- Histoire de la Mekke.
(28) QOT’B EDDIN MOHAMMED EL-MEKKI.- Histoire de la Mekke.
(29) DOZY.- Ouvrage cité, p.45.
(30) DOZY.- p. 47.
(31) ES-SAMHOUDI.- Histoire de Médine.
(32) TABARI.- Annales.
(33) AL WAKEDI.
(34) DIEHL.- l’Afrique Byzantine.
(35) SEDILLOT.- p. 160.
(36) DOZY.- Essai sur l’Histoire de l’Islamisme.
(37) CH.MILLS.- Histoire du Mahométisme.
(38) MASOUDI et KHAHRASTANI.
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Sommaire
L'Islam sous les Ommeyades. -La République théocratique devient une monarchie militaire. - Le Califat s'établit à Damas où il subit l'influence syrienne, c'est-à-dire gréco-latine. - Les rivalités qui divisaient la Mecque et Médine éclatent entre ces deux villes et Damas. - La conquête du Moghreb, puis celle de l'Espagne sont réalisées grâce à la complicité des autochtones, désireux de se débarrasser des Grecs et des Wisigoths. -La conquête de la Gaule échoue à cause de l'opiniâtre énergie des Francs et marque la fin de l'expansion musulmane. - La dynastie Ommeyade s'éteint dans les orgies de la décadence byzantine et fait place à la dynastie des Abbassides.
Avec Moawiah, commence la dynastie des Ommeyades. La lutte d'influence se déplace. Les grandes familles mekkoises ont émigré en Syrie où, grâce au nouveau Calife, elles bénéficient de toutes les faveurs. Ce sont les Koreichites mekkois qui, de Damas, gouvernent l'Islam. Les Médinois, c'est-à-dire le parti desvieux musulmans,descroyants rigides, fidèlement attachés à la doctrine, de Mahomet, ne luttent plus contre La Mecque, mais contre Damas, ou plutôt contre l'influence syrienne. Car si les Koreichites mekkois, émigrés à Damas, détiennent le pouvoir nominal, ce sont, en réalité, les Syriens qui l'exercent, c'est-à-dire des non arabes, des convertis de fraîche date, qui n'ont, reçu de l'Islam qu'une empreinte superficielle. Et comme les Syriens sont de civilisation gréco-latine, c'est en définitive contre cette civilisation que luttent les représentants de l'esprit arabe.
Les Syriens se sont repris. D'abord traités en parias, sous le Califat d'Omar, ils jouissent avec Moawiah des libertés les plus étendues (1).
Gens habiles, d’un esprit délié, d’une conscience peu chargée de scrupules, s'adaptant aux circonstances avec une merveilleuse souplesse, ils se sont ralliés de bonne grâce à l'Islam, parce que leur conversion leur permet de jouir des mêmes droits que le vainqueur; mais ils ont conservé intactes, sous la façade musulmane, leurs habitudes et leur mentalité. Et comme ils sont seuls capables, par leurs connaissances et leur culture gréco-latine, de tenir les emplois administratifs, ce sont eux qui gouvernent pour le compte du conquérant. Leur activité ne s'arrêté pas à ce rôle.
(1) G.WEIL.- Histoire des Califes.
Héritiers de la civilisation byzantine, d'une culture incomparablement supérieure à celle des arabes, ayant fourni à Rome la famille des empereurs, dits Syriens, qui régnèrent depuis Septime Sévère jusqu'à Alexandre Sévère, au courant de toutes les conquêtes scientifiques, artistiques et philosophiques des sociétés grécolatines, ils exercent, dans tous les ordres de la pensée, une influence considérable.
A Damas, on connaissait la plupart des auteurs grecs et latins ; beaucoup les lisaient dans les textes originaux, mais de nombreuses traductions syriaques les avaient mis à la portée du vulgaire. On se passionnait pour les théories des philosophes.
Avant l'invasion arabe, au temps du Christianisme, on contreversait sur les subtilités les plus alambiquées de la métaphysique religieuse. On ratiocinait sur la nature humaine et la nature divine du Christ; à Damas, on était monophysite, c'est-à-dire qu'on estimait que la distinction entre les deux natures était impossible, parce que la divine avait absorbé l'humaine (1).
Les architectes tyriens, en combinant l'art grec avec l'art perse, avaient créé ce qu'on est convenu d'appeler l'art byzantin. Ce sont eux, notamment, qui construisirent les premières coupoles. Celle de Sainte-Sophie (532) est due au Syrien Anthémios de Tralles.
On juge à quel degré de culture intellectuelle étaient parvenus les Syriens et combien ils étaient supérieurs aux conquérants arabes, guerriers rudes et grossiers, uniquement préoccupés de jouir de la vie sans s'inquiéter de ce qu'en pensaient les philosophes.
Les Syriens firent l'éducation du vainqueur; ils enseignèrent au Bédouin ignorant les sciences et les arts de la Grèce ; le Bédouin ne comprit pas tout; son cerveau n'était pas encore assez souple; il ne retint de cet enseignement que ce qui lui était accessible, mais ce qu'il en retint était d'essence exclusivement gréco-latine; ce qu'il apprit, ce fut la civilisation gréco-latine, assimilée par des Syriens, c'est-à-dire déformée, dans une certaine mesure, par la mentalité orientale.
Les Arabes émigrés en Syrie subirent pleinement cette influence étrangère. Êtres primitifs, ils furent d'abord séduits par la science du luxe, du bien-être et de l'élégance de cette société raffinée. Les habitations confortables, les thermes, la nourriture choisie, les parures, les parfums, les voluptés perverses leur procurèrent des jouissances qu'ils n'avaient jamais soupçonnées. Ils ne résistèrent pas à la tentation d'imiter les Syriens et de vivre comme eux. Le Calife leur donnait l'exemple de cette adaptation. Moawiah était un bédouin intelligent, doublé d'un jouisseur. Du temps où il était gouverneur du pays, sous le Califat d'Omar, il en avait adopté les moeurs. Élevé au pouvoir suprême, il continua un genre d'existence qui répondait à ses goûts. La cour musulmane de Damas devint semblable à l'ancienne cour byzantine ; elle copia, quelquefois jusqu'à la caricature, son élégance, son luxe, ses plaisirs. On peut dire que la Syrie fut le tombeau de l'énergie arabe. Les Bédouins s'y affinèrent y gagnèrent une certaine culture ; ils y perdirent leur sobriété et leur endurance. La civilisation byzantine poursuivit son évolution sous la domination musulmane et le Bédouin conquérant, incapable, par son ignorance, d'exercer une direction quelconque sur cette évolution, ne put que l'admirer de loin et d'en bas (2).
Cette société arabo-syrienne formait un singulier contraste avec celle de Médine. Dans cette ville, c'était la société musulmane, telle que l'avait conçue Mahomet ou, du moins, telle que la concevaient, par une interprétation peut-être trop étroite et trop rigoureuse des prescriptions du Prophète, ses disciples intransigeants. En Syrie, c'était une société byzantine, derrière une façade musulmane. Les deux sociétés ne pouvaient ni se comprendre, ni s'aimer. La lutte violente qui avait, jadis, divisé l'Islam, par la rivalité de La Mecque et de Médine, se poursuivit par l'hostilité exaspérée de Médine contre Damas.
Les Médinois placèrent leur espoir dans la personne de Hasan, fils d'Ali, qui avait été proclamé Calife à Koufah ; mais ce jeune homme, enfant dégénéré du plus noble représentant de l'Islam, n'était qu'un efféminé, menant au milieu de ses femmes et de ses favoris, une vie de débauches et de basses voluptés. Il se serait volontiers contenté de jouir de sa situation ; mais ses partisans, parmi lesquels ledéfenseurKaïs, fils de Saâd, un fanatique farouche, l'obligèrent à lalutte. Il s'y résigna à contre coeur et il la mena avec une telle indolence et une si insigne maladresse que ses troupes furent bientôt décimées. Il est même probable que ce lâche individu tenta de s'assurer l'avenir en traitant secrètement avec Moawiah. Il prit, dans tous les cas, prétexte du premier échec pour conclure un arrangement avec son rival ; il abandonnait ses prétentions au Califat, moyennant une pension magnifique.
Kaïs dut regagner l'Arabie avec quelques partisans fidèles; il se réfugia à Médine dont les habitants, découragés, ne pouvant lutter ouvertement contre le Calife, durent déguiser leurs ressentiments, dans l'attente de temps meilleurs. (661) (3)
Moawiah, débarrassé des soucis de la guerre intérieure, continua son existence de luxe et de fêtes. Comme il fallait beaucoup d'argent pour mener ce train fastueux, il s'occupa d'en arracher aux vaincus. Les circonstances lui imposèrent un rôle d'administrateur ; il s'enacquitta fort habilement. Il confia le gouvernement de l'Égypte à son fidèle Amrou qui se chargea de pressurer la population. Il entreprit même quelques conquêtes. Alors qu'il était gouverneur de la Syrie, il s'était emparé des îles de Crète, de Cos et de Rhodes (649). En 655, il avait détruit une fraction importante de la flotte de Constantin II, sur les côtes de la Lycie. Il eut l'idée d'attaquer Constantinople, mais ses efforts furent vains. Les Grecs avaient fait une découverte qui leur assurait dans la défensive une supériorité marquée sur leurs adversaires : le feu grégeois, qui leur permettait d'incendier à distance les vaisseaux et dont l'effet sur les assaillants était terrifiant. On peut dire que c'est le feu grégeois qui prolongea l'existence de l'empire byzantin.
Moawiah chercha d'un autre côté des succès plus faciles. Il envoya une armée dans la Byzacène (la Tunisie actuelle). Servie par les divisions des Berbères et par leur hostilité contre les Grecs, cette armée s'empara de cette province (665) (4)
Le Calife donna le gouvernement des territoires conquis à un musulman fanatique, Okba Ben Nafa. Poussé par le désir de faire du prosélytisme, celui-ci parcourut l'Afrique septentrionale, brûlant, égorgeant, saccageant. Il atteignit les rivages extrêmes du Maroc et l'on dit qu'emporté par l'enthousiasme religieux, trouvant sa tâche trop vite accomplie, il s'avança à cheval dans la mer, aussi loin qu'il put, s'écriant « Dieu de Mahomet si je n'étais retenu par les flots, j'irais porter la gloire de ton nom jusqu'aux confins de l'Univers! » (5)
On commettrait une erreur si l'on concluait de la conquête rapide du Moghreb que l'Islam disposait d'une force matérielle prodigieuse. Les troupes d'Okba comptaient à peine quelques milliers d'hommes, mais ces hommes avaient l'expérience de la guerre et ils voulaient du butin. Les soldats grecs, moins nombreux encore, étaient de valeur médiocre et les Berbères, qui formaient le fond de la population, leur étaient hostiles.
Ces mêmes Berbères, presque tous chrétiens, n'étaient pas très savants en matière dogmatique ; leur croyance se teintait volontiers de paganisme ; la plupart ne connaissaient que les grandes lignes de la religion chrétienne, mais ils ignoraient les détails du dogme et du culte. La raison en est simple : le latin était la langue religieuse et les Berbères de la campagne ne parlaient qu'un dialecte voisin du punique.
Saint Augustin a souvent insisté sur les difficultés que l'ignorance de la langue latine opposait à l'expansion du christianisme en Afrique (6).
Et comme les nombreuses sectes chrétiennes, divisées par des subtilités métaphysiques, jetaient encore, par leurs discussions, et leurs polémiques, la confusion dans les esprits, les populations des campagnes, incapables d'établir une distinction entre l'Islam et le Christianisme, prirent pour des chrétiens des gens qui leur parlaient d'un Dieu unique, du jour de la résurrection, d'un envoyé de Dieu et d'un livre révélé, tous vocables qui pouvaient aussi bien s'appliquer au Dieu de l'Évangile, au Christ et aux Saints Livres (7). Les Berbères accueillirent, donc tout d'abord les Musulmans sans hostilité ; certains virent en eux des chrétiens schismatiques; la plupart les regardèrent comme des libérateurs qui venaient les débarrasser des Grecs oppresseurs (8).
Plus tard, quand ils connurent mieux les Arabes et l'intransigeante tyrannie de la loi musulmane, ils changèrent d'avis; mais il n'était plus temps de résister. Croyant échapper aux Grecs, ils étaient tombés sous d'autres maîtres, aussi impitoyables et, par surcroît, fanatiques.
On reviendra plus amplement, dans la suite de cette étude, sur l'islamisation des Berbères.
Avant de mourir, Moawiah, conseillé par les Koreichites émigrés en Syrie, voulut rendre, au profit de sa famille, le Califat héréditaire. Afin d'éviter l'élection, pratiquée jusqu'alors, il désigna pour successeur son fils Yézid (679).
Fils d'une fière bédouine, élevé au désert dans la rude et dangereuse existence des nomades, brutal en paroles, Yézid dédaignait le faste des palais, l'étiquette des cours, la diplomatie hypocrite des raffinés (9). C'était un Bédouin orgueilleux, brutal, généreux, capable des pires violences et des plus folles libéralités, obéissant à ses instincts, n'ayant d'autre règle que la satisfaction de ses passions. Il aimait la chasse, les franches lippées, les femmes, le vin et le jeu. Il se souciait peu de religion. Il croyait tout juste assez en Dieu et à son prophète pour être musulman ; mais il ne fallait pas lui demander la stricte observation des prescriptions du Koran.
Comme il exprimait brutalement sa pensée, sans ménagement ni réticences et qu'il traitait de bigots hypocrites les fidèles croyants, il était tenu par les vieux musulmans de Médine pour un horrible païen. Ayant l'appui des Syriens qui voyaient en lui le digne héritier de Moawiah, un jeune fauve qu'ils comptaient bien apprivoiser, il se riait de l'indignation des dévots.
Ses débuts furent pénibles. Le Hedjaz et l'Irak, jugeant l'instant propice, se soulevèrent pour des raisons différentes : les paysans de l'Irak, qui n'avaient été soumis à l'Islam que par les pires violences, exécraient les Arabes dont les exactions les avaient ruinés ; ils auraient voulu échapper au lourd tribut exigé par le vainqueur et reconquérir leur liberté.
Les gens du Hedjaz prétendaient conserver le droit de proclamer le souverain, dans l'espoir de désignerun homme à eux et de maintenir à Médine le siège du Califat.
C'était la vieille opposition des Médinoiscontre Damas et contre les Ommeyades. Celle-ci s'était encore accrue par le dédain avec lequel Moawiah avait traité les provinces arabes. Il leur avait, imposé, des gouverneurs d'une inconcevable brutalité, tels que ce Ziad, son frère adoptif, qui escorté de bourreaux et d'espions, écrasait impitoyablement tout acte d'indiscipline.
C'est ainsi que le fils aîné d'Ali Hasan, l'ancien adversaire du Calife, avait été empoisonné à Médine ; qu’Aïcha, 1'intrigante veuve du Prophète avait été tuée ; que Héjer, personnage considérable de Koufah, trop dévoué àla cause des Alides, avait été exécuté, et qu'à Bassorah, huit mille rebelles avaient été exterminés en quelques mois. Enfin, les Médinois, toujours obstinés dans leur puritanisme intransigeant, n’admettaient pas que la plus haute dignité de l'Islam fut confiée à un prince qui n'était, à leur avis, musulman que de nom.
Les rebelles confièrent la défense de leur Cause à Hossein, second fils d'Ali; qui s'était signalé par son énergie et par sa haine des Ommeyades. Quand il avait appris l'avènement de Yézid, il s'était écrié : « Jamais je ne reconnaîtrai Yézid pour mon souverain ; c'est un ivrogne et un débauché, et il a pour la chasse une passion furieuse ».
D'un caractère impétueux, Hossein engagea la lutte avec plus de violence que d'habileté. Attiré dans un guet-apens, il fut tué (680).
Quand la nouvelle de sa mort parvint au Hedjaz, les musulmans sincères furent atterrés ; la protection divine semblait les abandonner ; ils se livraient au découragement, lorsque Abd'Allah, fils de ce Zobeïr qui avait été l'adversaire d'Ali, vint ranimer leur haine et se fit proclamer Calife à Médine. C'était une folie. Disposant de forces considérables, Yézid s'empara de cette ville et la traita avec une implacable rigueur. Il la livra au pillage pendant trois jours ; la mosquée, renfermant le tombeau de Mahomet, fut convertie en écurie, pour les chevaux des cavaliers ; les femmes furent violées; les enfants massacrés ou emmenés en esclavage. Quant aux survivants, ils ne furent épargnés qu'après s'être reconnus esclaves de Yézid et en lui laissant la libre disposition de leurs biens. L'ancienne noblesse mekkoise, émigrée en Syrie, se vengeait de la nouvelle noblesse religieuse de Médine.
Les Médinois durent se résigner à leur sort. Il en est cependant, d'âme fière et de foi ardente, qui préférèrent s'enfuir, plutôt que de se soumettre. Cherchant une patrie nouvelle, assez éloignée du vainqueur pour qu'ils pussent y vivreen pais, ils se réfugièrent dans le Moghreb où ils formèrent des communautés très actives. C'est dans ces communautés qu'il faut voir l'origine des zaouïas ou centres de propagande religieuse. Par leur pieuse obstination ces réfugiés exercèrent une forte influence sur les Berbères dont ils firent peu à peu la conquête morale. C'est à eux que certaines fractions des populations du Moghreb doivent leur attachement à l'Islam et leur fanatisme intransigeant.
Encore de nos jours, nulle part, dans les provinces du Dar-el-Islam, la religion musulmane n'est observée et pratiquée avec une pareille ferveur. C'est le vieil esprit médinois qui, chassé de l'Arabie, est resté, malgré les siècles, vivace parmi les Berbères.
Yézid se proposait de continuer son oeuvre de pacification ; la mort ne lui en laissa pas le temps (683).
Nouvelle période d'anarchie. Toutes les provinces sont, en effervescence. Chacune prétend choisir le Calife et, craignant d'être devancée, le désigne effectivement. Le Hedjaz nomme Abd'Allah, fils de Zobeïr, mais il manque de l'audace qui force les faveurs de la fortune. La Syrie choisit Moawiah II, fils de Yézid, mais fils d'un ivrogne, élevé dans les mœurs efféminées du palais, c'est un être débile qui n'ose pas affronter la lutte et qui, d'ailleurs, usé précocement par les plaisirs, mourut peu après. D'aucuns pensèrent à Walid, petit-fils d'AbouSophian et ancien gouverneur de Médine, mais la peste l'emporta. D'autres songèrent à Khalid, frère de Moawiah II, mais c'était un enfant. Même effervescence dans l'Irak, en Mésopotamie et en Égypte. Chaque ville élisait un Calife qu'elle destituait le lendemain, pour en nommer un autre. L'Islam allait sombrer dans l'anarchie, lorsque survint Hossein, le général de l'armée qui avait opéré dans le Hedjaz. Il arrivait avec un candidat : Merwan, fils de Hakem, cousin do Moawiah.
Une sorte de diète fut convoquée à Djabia pour examiner les droits de ce prétendant. On délibéra pendant quarante jours. On redoutait l'ami de Hossein : " Si Merwan obtient le Califat, disait-on, nous serons ses esclaves ; il a dix fils, dix frères, dix neveux. " (10). Mais Hossein disposait d'arguments décisifs : il avait l'armée. On dut souscrire à son choix toutefois, les Syriens, soucieux de leurs intérêts, exigèrent des garanties: le Calife dût s'engager solennellement à ne gouverner que d'après les conseils de ceux qui l'avaient nommé et, en outre, désigner comme successeur le jeune Khalid qui recevrait, en attendant, le gouvernement d'Émèse. (684).
Conseillé par Hossein, Merwan usa de la force. Il pacifia par le fer et par le feu la Syrie, la Mésopotamie, puis l’Égypte. Il allait s'occuper de l'Arabie, lorsque la mort l'emporta (684).
Son fils Abd-El-Malik, oubliant les engagements pris envers Khalid, fils de Yézid, se fit proclamer Calife (685). Les mouvements de révolte se renouvelèrent. La Mecque et Médine se soulevèrent, puis l'Irak, obstiné à recouvrer son indépendance, l'Irak où grouillaient toutes les hérésies, tous les schismes (11). L'Islam se teintait ici tantôt de Mazdéisme, tantôt de Christianisme ; là, le Mazdéisme s'alliait au Christianisme; ailleurs, les trois religions se confondaient : l'Irak était une Babel de croyances et de dogmes (12); les fanatiques, prêts au martyre, y côtoyaient les incrédules; les austères croyants voisinaient avec d'aimables épicuriens. Il en résultait des luttes ardentes à la faveur desquelles l'anarchie épuisait le pays.
Abd-El-Malik: rétablit l'ordre par d'énergiques moyens. En 690, il avait réussi à s'imposer aux provinces orientales de l'Empire.
Restait le Hedjaz, toujours
en révolte contre Damas. Cette fois, c'était La Mecque, qui, sous
l'impulsion d’Abd’Allah, fils de Zobeïr, dirigeait le mouvement.
Abd-El-Malik envoya contre elle un certain Hadjadj, ancien maître d'école,
devenu par faveur chef de l’armée (13). Hadjadj assiégea la ville sainte.
C'était, aux yeux des croyants, un sacrilège; il s'en inquiétait peu.
Abd'Allah résista pendant huit mois ; puis, découragé, il parlait de se
rendre. Sa mère, une farouche bédouine, l'en dissuada avec des paroles
d'une fierté romaine :
-Ma mère, lui dit-il un jour, mes amis
m'abandonnent et mes ennemis m'offrent encore des conditions fort
acceptables. Que me conseillez-vous de faire ?
- Mourir,
répondit-elle.-Mais je
crains, si tombe sous les coups des Syriens, qu'ils ne sevengent
sur mon corps…
- Et que t'importe ? La brebis égorgée souffre-t-elle
donc si on l'écorche ?
Cesrudes paroles
firent monter la rougeur de la honte au front d'Abd'Allah : il se hâta
d'assurer à sa mère qu'il partageait, ses sentiments et qu'il n'avait eu
d'autre dessein que de l éprouver. Peu d'instants après, s'étant armé de
pied en cap, il revint auprès d'elle pour lui dire un dernier adieu. Elle
le serra sur son cœur; sa main rencontra une cotte de maille.
- Quand
on est décidé à mourir on n’a pas besoin de cela, dit-elle.
- Je n’ai
revêtu cette armure que Pour vous inspirer quelque espoir, répliqua-t-il,
un peu déconcerte.
-J'aï dit adieu à l'espoir ; ôte cela !
Il obéit
: après avoir prié dans la Kaaba, ce héros sans héroïsme se jeta sur
les ennemis et mourut honorablement. Sa tête fut envoyée à Damas et
son corps, attachéà un gibet, dans une position renversée
(14).
Damas restait la capitale de l'empire. La Mekke et Médine durent se résigner à n'être que des centres religieux.
Hadjadj pacifia ensuite l'Irak, le Khorasan et le Sedjestan. Abd-El-Malik put savourer en paix les joies du pouvoir suprême. Continuant lestraditions de ses prédécesseurs, il adopta le faste des empereurs byzantins. Son entourage l'imita. Au contact des sceptiques, la foi s'émoussa. Le Koran était toujours considéré comme le code unique, mais on négligeait d'observer ses prescriptions. Les Califes donnaient l'exemple de l'indifférence. Yézid buvait du vin, malgré la défense expresse du Prophète. Abd-El-Malik frappa des monnaies sur lesquelles il se fil représenter ceint d'une épée. Ces penchants, exagérés par les courtisans, furent suivis du plus grand nombre. On en vint à mépriser des pratiques trop sévères. Au contact de tant de peuples divers : Grecs, Syriens, Perses, Égyptiens, Berbères, l'Islam perdit sa pureté primitive. Ses principes s'altérèrent. Des sectes, qui empruntaient leurs idées aux doctrines des philosophes et des religions étrangères, naquirent un peu partout, interprétant de cent façons différentes les dogmes musulmans. Il en résulta un prodigieux mélange de croyances et de superstitions qui se greffèrent sur l'Islam et en modifièrent l'inspiration première (15). Cette influence des peuples étrangers sur les Arabes a une importance considérable. Elle sera étudiée avec plus de détail au cours de cet essai.
Avant de mourir, Abd-el-Malik, sachant tout ce qu'il devait a Hadjadj, le recommanda à son fils Walid : « Mon fils, lui dit-il, aie toujours le plus profond respect pour Hadjadj ; c'est à lui que tu dois le trône ; il est ton épée ; il est ton bras droit et tu as plus besoin de lui qu'il n'a besoin de toi (16). »
Walid, élevé au Califat sans opposition, s'occupa de pacifier l'Afrique. Obéissant à leur caractère versatile, les Berbères n'avaient pas tardé à se soulever contre les Arabes ; tout compte fait, ils leur préféraient les Grecs. Aussi, profilèrent-ils des difficultés suscitées aux Califes, parles divisions intérieures, pour s’unir à leurs anciens maîtres et se dresser contre les Musulmans.
Un des généraux de Walid, Hassan, envahit alors la Byzacène, pénétra dans Kairouan, fondée jadis par Okba, mais qui avait été reprise par les Berbères alliés aux Grecs, puis assiégea Carthage qu'il prit d'assaut et détruisit, après l’avoir mise à sac. Mais sa tache n'était pas terminée ; il fallait soumettre les Berbères des campagnes.
Ceux-ci,habituellement désunis, s'étaient, par extraordinaire, groupés à la voix d'une femme d'un grand prestige : La Kahina. Douée d'une énergie surhumaine, habile à profiter des moindres événements pour en tirer d'ingénieuses déductions, courageuse jusqu'à la témérité, elle exerçait un puissant ascendant sur les tribus qui se soulevèrentà son appel. Les circonstances étaient favorables. Après le sac de Carthage, les troupes de Hassan, chargées d'un fabuleux butin, se souciaient peu de courir de nouvelles aventures; elles voulaient jouir et le général victorieux dut les ramener en Égypte pour leur permettre de se débarrasser de leurs richesses (17).
Les Berbères, enhardis par cette retraite précipitée, mirent le pays au pillage. Hassan revint alors en Afrique, décidé à en finir avec la Kahina. Celle-ci, évitant habilement la bataille, cherchait à fatiguer l'ennemi par des escarmouches d'arrière-garde et à l'affamer en faisant le désert autour de lui ; " Les Arabes, disait-elle, veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent, taudis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre ; c'est de ruiner le pays afin de les décourager " (18)
Par son ordre, les plantations d'arbres, vestiges des vergers romains, furent détruites, les maisons incendiées, les sources empoisonnées ou ravagées, si bien que ce territoire qui, depuis Tripoli jusqu'à Tanger, ne formait qu'un immense jardin semé de villages, fut converti en désert. (19)
Mais les Berbères étaient incapables d'une longue action, patiemment poursuivie en commun ; des rivalités les divisèrent et la Kahina, trahie, fut tuée (708).
Walid fit du Moghreb une province indépendante que peuplèrent bientôt les Musulmans émigrés d'Arabie, à la suite des querelles religieuses. Arabes et Berbères finirent par se mêler. L'analogie de leurs passions et de leurs moeurs renversa les barrières que n'avaient pu franchir les Romains, les Vandales et les Grecs, et les. Berbère devinrent les plus fermes appuis des armes musulmanes. Lorsque la guerre fuit portée en Espagne, quelques-uns, cependant, refusèrent dese mêler à la population arabe, et leurs descendants, sous le nom de Kabyles, vivent aujourd'hui dans les montagnes de l'Algérie, conservant leur caractère national et leur haine de l'étranger.
Moussa ben Noceir, qui avait été nommé gouverneur du Moghreb dont il connaissait les populations pour avoir vécu au milieu d'elles, sut, par une politique habile, capter la confiance des Berbères (20). Mettant à profit leurs rivalités et leurs dissensions, il se servit des fractions dissidentes pour soumettre les autres. Puis il enrôla les meilleurs éléments dans ses troupes dont il accrut ainsi la puissance et le nombre. Disposant de forces considérables, il songea à les utiliser pour de nouvelles conquêtes. I,'Espagne le tentait. Il avait été amené à s'en occuper au cours des luttes qu'il avait dû soutenir près de Ceuta contre les Wisigoths. Ceux-ci, établis depuis le cinquième siècle, dans la péninsule ibérique, occupaient certains points du Moghreb-el-Aksa.
Une circonstance inattendue lui fit hâter l'exécution de son projet. Le comte Julien, gouverneur de Ceuta, désireux de se venger d'une offense, lui offrit, un jour, son aide et ses conseils. Moussa saisit l'occasion qui s'offrait. Il envoya en Espagne douze mille hommes, la plupart des volontaires berbères attirés par l'appât du butin et commandés par un des leurs, Tarik.
Il se passa pour ce pays ce qui 'était passé, jadis, pour les provinces soumises à des gouvernements perse ou byzantin. Les populations, mécontentes de leur sort, accueillirent les musulmans comme des libérateurs.
L'Espagne, épuisée par une succession de gouvernements imprévoyants, était alors en pleine anarchie. Le mal datait de loin, du temps des derniers Césars. La population était divisée en cinq classes : les riches, les privilégiés de la fortune, gros propriétaires fonciers, vivant dans l'oisiveté du travail des métayers et des esclaves (21).
La plèbe des villes, la populace des émeutes redoutée à cause de son nombre et qui, exploitant la crainte qu'on avait d'elle, vivait, sans travailler, des distributions gratuites du gouvernement et des libéralités des riches.
Les curiales, petits propriétaires habitant les villes et qui étaient chargés de l'administration des affaires municipales. On avait confié ces fonctions à des gens aisés, parce que, à l'occasion, ils suppléaient de leurs deniers à l'insolvabilité des contribuables. Poste peu enviable, lourdes obligations ! Les curiales ne pouvaient même pas s'y dérober en donnant leur démission ou en vendant leurs biens, parce que leur charge était originaire et héréditaire et parce qu'il ne leur était pas permis d'aliéner ce qu'ils possédaient sans l'autorisation de l'Empereur, propriétaire du sol. Parfois, ces malheureux, las d'une existence intolérable, abandonnaient tout pour s'enfuir : on les réintégrait de force dans leur curie, si bien que la dignité de curiale, jadis considérée comme un privilège, équivalait à une disgrâce et à un châtiment (22).
La population des campagnes comprenait des colons et des esclaves. Le colonat était un moyen terme entre la condition libre des propriétaires et celle des esclaves. Les colons, sortes de métayers, rendaient au possesseur de la terre une portion déterminée de la récolte ; ils pouvaient contracter mariage et posséder, mais ils ne pouvaient pas aliéner leurs biens sans le consentement du patron. Ils payaient à l'Etat une contribution personnelle, devenue très lourde par suite des besoins sans cesse croissants des empereurs et du parasitisme des populations urbaines. Ils étaient passibles, comme les esclaves, de peines corporelles et il leur était interdit de changer de condition. Esclaves non pas d'un homme, mais du sol, ils étaient attachés aux champs qu'ils cultivaient par un lien indissolublement héréditaire, le propriétaire ne pouvant disposer des champs sans les colons, ni des colons sans leurs champs (23).
Quant aux esclaves, leur condition est trop connue, pour qu'il soit nécessaire de la rappeler.
Tout cela formait un ensemble fragile, parce que les individus, à part les riches, d'ailleurs peu nombreux, n'avaient aucun intérêt au maintien du régime. Les curiales, les colons et les esclaves étaient trop malheureux pour ne pas espérer une amélioration de condition par un changement de gouvernement. Quant à la populace des villes, habituée à vivre en parasite, elle comptait bénéficier de ce privilège sous tous les régimes et la perspective de troubles, propices au pillage, ne pouvait que lui sourire. Aussi, lorsque les barbares voulurent pénétrer en Espagne, ne rencontrèrent-ils aucune opposition sérieuse. « A l'approche des Barbares qui avançaient, sombres, irrésistibles, inévitables, on cherchait à s'étourdir sur le péril par des orgies, à s'exalter le cerveau par le délire de la débauche. Pendant que l'ennemi franchissait les portes de leur ville, les riches, ivres et gorgés de mets, dansaient, chantaient ; leurs lèvres tremblantes allaient cherchant des baisers sur les épaules nues des belles esclaves et la populace, comme pour s'accoutumer à la vue du sang et s'enivrer des parfums du carnage, applaudissait des gladiateurs qui s'entrégorgeaient dans l'amphithéâtre. (24)
Les Vandales, les Wisigoths, les Suèves ravagèrent le pays : ils furent aidés dans leur couvre de destruction par les petits propriétaires ruinés, par les esclaves et par la populace des villes. Mais leur joug fut autrement pénible à supporter que l'autorité romaine. Les populations, spoliées, traitées en esclaves, soumises à des contributions de guerre excessives, détestèrent bientôt les envahisseurs, comme elles avaient détesté les Césars. Toutes les plaies de l'époque romaine subsistaient : la propriété aux mains de quelques privilégiés, l'esclavage, le servage général en vertu duquel des cultivateurs furent assignés à la terre (25). Les prêtres chrétiens, seuls, avaient gagné au change. Méprisés et raillés par les Romains sceptiques, ils étaient devenus les conseillers, les directeurs de conscience des Barbares; mais ils ne furent pas à hauteur des circonstances ; peut-être furent-ils débordés par le nombre; dans tous les cas, au lieu de modérer les instincts brutaux de ces derniers et de leur prêcher les sentiments élevés qui faisaient lagloire de l'Église opprimée, ils flattèrent leurs passions et leurs vices ; au lieu de condamner l'esclavage, ils possédèrent des esclaves. Parvenus au pouvoir, ils avaient oublié, les enseignements du Christ.
Sous les Wisigoths, l'Espagne était encore plus malheureuse que sous les Romains ; aussi, lorsque les troupes de Moussa apparurent et que les chefs musulmans eurent annoncé que ceux qui se soumettraient jouiraient des droits du vainqueur et ne paieraient que les impôts minimes prescrits par I'Islam, la population les accueillit-elle avec joie. Le roi des Wisigoths, Rodéric, abandonné de ses meilleurs auxiliaires, fut battu et tué à la première rencontre près de Xérès (711),Ce fut assez pour que l'empire vermoulu roulât soudainement. Les mécontents et les opprimés facilitèrent leur tâche aux envahisseurs.
Les serfs restèrent neutres, de peur de sauver leurs maîtres ; les juifs s'insurgèrent partout et se mirent à la disposition des musulmans (26). En 513, la péninsule était entièrement soumise.
En Espagne, ce fut la répétition de ce qui s'était passé en Syrie. La population ayant subi pendant plusieurs siècles l'influence latine avait atteint un haut degré de civilisation et possédait une culture intellectuelle incomparablement supérieure à celle des Arabes. La mauvaise administration des derniers Césars, les brutalités et les exactions des Wisigoths avaient paralysé son activité économique et créé un état d'anarchie peu favorable aux arts et aux sciences ; mais elle avait des aptitudes et des connaissances acquises qui lui permettaient de reconquérir rapidement, à la faveur d'un régime plus libéral, son ancienne prospérité.
Ce régime, le conquérant arabe le lui donna. Les impôts musulmans étaient minimes en comparaison de ceux des gouvernements précédents. La terre, arrachée à la classe riche qui détenait d'immenses propriétés, mal cultivées par des métayers et des esclaves mécontents de leur sort, fut équitablement répartie entre les habitants des campagnes. Elle fut travaillée avec ardeur par ses nouveaux possesseurs et produisit d'abondantes récoltes. Le commerce, délivré des entraves qui le paralysaient et allégé des lourdes contributions qui pesaient sur lui, se développa dans des proportions considérables. Les esclaves ayant, conformément aux prescriptions du Koran, la faculté de se racheter, moyennant le paiement d'une indemnité raisonnable, se mirent au labeur. Il en résulta un bien-être général qui fit, tout d'abord, accepter avec faveur la domination musulmane (27).
Les Arabes, incapables d'administrer eux-mêmes, se déchargèrent de ce souci sur les Espagnols. Comme en Syrie, ils adoptèrent les habitudes du vaincu plus civilisé qu'eux et se laissèrent amollir par le luxe et les raffinements de la décadence latine. Les lettres, les sciences et les arts purent être cultivés. Un nouveau foyer de civilisation s'alluma ou plutôt se ralluma, car c'était la flamme du génie gréco-latin qui, jaillissant de la cendre sous laquelle l'avait ensevelie la barbarie des Wisigoths, brillait à nouveau. Le gouvernement était arabe et musulman, mais la société, imprégnée des idées latines et chrétiennes, agissait sur le conquérant dont elle modifiait la mentalité. Dépourvu de toute culture intellectuelle, le vainqueur ne contribua d'aucune façon à ce renouveau; il le constata, sans pouvoir le diriger ni l'influencer. Quant à l'Islam, il ne gênait pas les individus.
Moussa s'inquiétait peu de religion et ses auxiliaires, la plupart Berbères, s'en souciaient encore moins. Peu au courant, d'ailleurs, des dogmes et des principes de la doctrine au nom de laquelle ils avaient conquis l'Espagne, ils laissèrent les habitants s'accommoder à leur guise des prescriptions du Livre sacré (28). Il en résulta un singulier mélange d'idées chrétiennes et musulmanes.
Cette tolérance qui indignait les pieux croyants de Médine, enrôlés dans l'armée conquérante fut dénoncée au Calife. Moussa et Tarik, accusés d'irréligion, furent rappelés en Syrie. Le premier fut disgracié, puis exilé à La Mecque où il termina misérablement ses jours ; le second fut gardé en Asie où on le pourvut d'un commandement.
Sous le Califat de Walid, l'Empire musulman s'agrandit considérablement. A la conquête de l'Espagne, il faut ajouter celle de la Tartarie et d'une partie de l'Inde. L'Islam régnait de l'Espagne à l'Himalaya.
Les successeurs de Walid ajoutèrent peu de chose à ces conquêtes. Son frère Soliman mourut prématurément après deux ans de règne (715-717).
Omar, cousin du précédent, inféodé aux Alides, s'attira la haine des Ommeyades et fut empoisonné (715-720).
Il fut remplacé par Yézid II, frère de Soliman. C'est sous ce Califat que les musulmans d'Espagne tentèrent la conquête de la Gaule. Là, pour la première fois, l'Islam éprouve un échec. Il n'est pas impossible d'en préciser les causes.
En Syrie, en Perse, en Égypte, dans le Moghreb, en Espagne, l'envahisseur avait été servi par la haine des autochtones contre des gouvernements étrangers. Byzantins, Sassanides, Wisigoths.
La situation de la Gaule était différente. Délivrée du joug romain, puis bouleversée au cinquième siècle par l'invasion barbare, elle, avait subi une longue période d'anarchie ; mais l'instinct de la conservation et peut-être un obscur sentiment d'ordre avaient amené les peuplades diverses qui s'y heurtaient en un prodigieux mélange, à se grouper selon leurs affinités et leurs intérêts.
Au moment de la ruée musulmane, le pays n'était pas soumis à un pouvoir étranger qui aurait fatalement créé des mécontents, prêts à la révolte, comme ce fut le cas pour les territoires asservis à la Grèce et à la Perse, mais divisé en provinces formant autant de petits peuples, satisfaits de leur sort, attachés à leur coutumes, prêts à défendre leur indépendance et, de plus, possédant de grandes qualités combatives et cette rudesse de mœurs qui fait les guerriers.
Ce fut une première cause d'échec pour les Arabes. Au lieu de trouver des gens bienveillants, les accueillant en libérateurs, ils se heurtèrent à des hommes, farouchement résolus à défendre leur liberté jusqu'à la mort (29). Quand ils eurent franchi les Pyrénées, ils éprouvèrent, pour envahir la Narbonnaise, une résistance acharnée de la part du duc d'Aquitaine, Eudes, soucieux de conserver ses privilèges.
Si l'invasion musulmane avait été plus rapide, elle aurait peut-être triomphé à la faveur de la surprise ; mais elle fut lente. La Narbonnaise fut comme un bouclier qui para les premiers coups, tandis que les autres provinces, averties du danger, se préparaient à la lutte.
Il semble aussi que les envahisseurs eurent des défaillances. Ils se laissèrent prendre aux charmes des femmes du Midi. Un de leurs chefs, Othman, épousa la fille d'Eudes et se révolta contre Abd-er-Ralmane ou Abderame, son général. Cette trahison et ces défaillances retardèrent l'avance des Arabes.
C'est en 719-720 qu'ils avaient traversé les Pyrénées ; en 724, ils guerroyaient encore dans la Narbonnaise ; en 725, ils avaient poussé une pointe en Bourgogne ; mais ils avaient dû revenir sur leurs pas et, en 730, ils luttaient pour s'emparer d'Avignon et de la Tarraconaise ; ce n'est qu'en 732 que, les provinces méridionales conquises, ils purent s'avancer vers le Nord où ils se heurtèrent aux Francs de Charles, fils de Pépin d'Héristal. Il leur avait fallu douze années d'efforts pour arriver à la bataille de Poitiers. Cette lenteur fut une deuxième cause d'échec.
Il faut également considérer que les Arabes et les Berbères se trouvaient dans une contrée nouvelle pour eux. La Gaule était alors un pays disgracié. Des siècles de labeur l'ont assainie et il est difficile d'imaginer aujourd'hui ce qu'était ce territoire coupé de rivières larges et profondes, de forêts impénétrables et de marécages. Le sol, imprégné d'eau comme une éponge, se creusait de fondrières où s'enlisaient chevaux et piétons. Le climat froid et humide dut éprouver ces hommes habitués à la douceur du ciel oriental et à la sécheresse de l'Arabie et du Moghreb. Campant sous la pluie et dans la boue, mal protégés par des vêtements faits seulement pour parer les ardeurs du soleil, ils furent atteints par la maladie ; les pâturages aux plantes marécageuses furent néfastes à leur cavalerie et quand ils durent, àPoitiers, livrer la bataille décisive contre les Francs, ils étaient incontestablement en état d'infériorité. Ce fut nue troisième cause d'échec.
Les Francs, guerriers robustes, habitués une vie rude sous un climat hostile, en lutte perpétuelle contre les hommes et contre la nature, n'étaient pas des efféminés comme les Byzantins, les Perses ou les Wisigoths. Indifférents aux blessures et à la mort, c'étaient de farouches combattants résolus à vaincre ou à mourir. Quand ils apparurent à Poitiers, bardés de fer, couverts de peaux de bêtes qui leur donnaient un aspect effrayant,, poussant des clameurs sauvages, ils terrifièrent les Arabes, et ce fut une quatrième cause d'échec.
Il en est une autre : Les envahisseurs étaient divisés : les vieilles querelles de l'Arabie les avaient suivis en Espagne. L'armée musulmane comprenait des émigrés de Médine, des partisans d' A1i, des créatures des Ommeyades, des Berbères et des Wisigoths, tous gens incapables de s'entendre. Il y eut des rivalités et même des trahisons, témoin la défection d'Othman.
Pour toutes ces causes, les Musulmans furent vaincus à Poitiers ; leur découragement fut si grand, leur stupeur si profonde, qu'ils ne tentèrent même pas une revanche et qu'ils s'enfuirent nuitamment, laissant leurs bagages aux mains des Francs. La civilisation occidentale était sauvée.
Si l'Islam avait alors triomphé, la France serait aujourd'hui au niveau d'une province turque.
En quelques années, les Musulmans perdirent les places qu'ils tenaient dans le Midi et en 739, Charles Martel les chassaient définitivement du territoire.
Durant ces événements, le Calife Yézid II était mort (724) ; après quatre ans de règne, il avait été remplacé par son frère Hischam (724-743).
Chassés de la Gaule, les Musulmans d'Espagne pénétrèrent en Sicile, où les dissensions locales leur valurent des succès faciles. L'empire musulman avait atteint son apogée ; embrassant l'Asie et tout le bassin de la Méditerranée, il était plus grand que l'empire d'Alexandre et presque aussi étendu que l'empire romain ; mais, à cause de son immensité même, il était fragile, parce qu'il régnait sur des peuples trop dissemblables et parce qu'une conquête trop rapide ne lui avait pas permis de les plier à la discipline islamique. Au surplus, l'Arabe était trop dépourvu de culture intellectuelle pour exercer une influence sur des peuples qui lui étaient supérieurs parleurs connaissances acquises et par leurs traditions ; ce fut lui, au contraire traire, qui subit leur influence notamment en Syrie, en Égypte et en Espagne.
Pour administrer ce vaste empire, il aurait fallut des hommes d'une rare énergie et d'une intelligence supérieure ; or, la Syrie avait été fatale aux Califes. S'ils avaient respecté la civilisation du vaincu, ils avaient adopté ses moeurs dissolues et ils s'étaient amollis dans le luxe et les voluptés de la décadence byzantine.
Le successeur de Hischam, Walid II (743), était un efféminé de la plus basse espèce. Son indifférence religieuse était si grande, qu'il n'assistait même pas à la prière publique - devoir sacré pour un Calife - et qu'il se moquait ouvertement du Koran. (30) Les gens de Damas qui, cependant, n'étaient pas des croyants bien austères, refusèrent de le reconnaître et proclamèrent un autre Ommeyade, Yézid III (743). Walid II fut tué au cours d'une escarmouche.
En l'absence d'un souverain énergique, capable de s'imposer, les compétitions se multiplièrent. Un petit-fils du célèbre Merwan I, qui s'appelait aussi Merwan, voulut tenter la fortune ; il marcha sur Damas. Quand il y arriva, Yézid III venait de mourir et Merwan n'eût qu’à prendre sa place.
Mais les petits-fils d'Abbas qui prétendaient descendre en ligne directe de l'oncle paternel du Prophète et qui avaient repris pour leur compte les prétentions des Alides, s'agitèrent de leur côtépour s'emparer du pouvoir. C'était la vieille lutte qui se rallumait. Le gouverneur du Khorassan, Abou-Maslem, souleva les populations et arborant sur son palais de Mérou le, drapeau noir des Abbassides, fit proclamer Calife, d'abord Mohammed, arrière petit-fils d’Abbas, puis à la mort de celui-ci, son fils Ibrahim.
Il y avait deux Califes. Merwan fit assassiner Ibrahim, mais Ahoul-Abbas, frère de ce dernier, prit sa place et marcha contre Merwan. La bataille tournait en faveur des Ommeyades, lorsqu'un incident imprévu renversa les chances.
Au moment où l'armée abbasside lâchait pied, Merwan descendit de cheval pour se reposer ; la bête effrayée se précipita dans la mêlée et les combattants ommeyades, croyant leur chef tué, prirent la fuite. Les Abbassides triomphèrent ; Merwan se réfugia en Égypte où il fut tué.
Les Abbassides exercèrent de dures représailles sur les vaincus. Les descendants du Prophète se vengeaient enfin de ceux qu'ils avaient toujours considérés comme des usurpateurs. Les parents et les favoris de l'ancien Calife ommeyade furent massacrés impitoyablement. Un petit-fils d' Hachem eut un pied et une main coupés ; ainsi mutilé, il fut promené sur un âne, par les villes de Syrie, accompagné d'un héraut qui le montrait comme une bête sauvage en criant: «Voici Aban, fils de Moawiah celui qu'on nommait le chevalier le plus accompli des Ommeyades ». La princesse Abda, fille de Hicham, fut poignardée. A Damas, les exécutions furent nombreuses. En un seul jour, quatre-vingt-dix chefs ommeyades furent décapités. Ces sanglantes représailles valurent à leur auteur Aboul-Abbas le surnom de El Saffah, le sanguinaire.
Ainsi finit la dynastie des Ommeyades. L'Islam lui devait beaucoup ; elle avait édifié sa puissance. Exempte de fanatisme, elle avait laissé quelque liberté aux peuples vaincus et elle avait ainsi permis en Syrie, en Égypte et en Espagne, à la civilisation gréco-latine, de pousser de nouvelles fleurs. Les Ommeyades, instruits, policés par les Syriens, furent dans une certaine mesure et peut-être inconsciemment, les continuateurs des empereurs byzantins. Comme tels, ils méritent quelque reconnaissance. Avec leurs successeurs, les Abbassides, commence la réaction du fanatisme étroit contre la liberté de conscience ; c'est le règne de la piété aveugle et des persécutions ; et c'est aussi la réaction de l'esprit arabe, ignorant et grossier, contre la culture gréco-latine.
L'Islam y gagna peut-être ; la civilisation y perdit à coup sûr.
(1) LEDEAU.- Histoire du Bas-Empire.
(2)
G.WEIL.- Histoire des Califes.
(3)
ES-SAMHOUDI.- Histoire de Médine.
(4)
DIEHL.- L’Afrique byzantine.
(5)
ABB-ER-RAHMAN Ibn Abd-El-Hakem, le plus ancien historien de
l’invasion musulmane dans le Moghreb.
(6)
SAINT-AUGUSTIN.- Sermon 25. Id De Moribus Manichoeorum.
C.19.
(7)
H.RITTER.- Histoire de la philosophie chrétienne.
(8)
IBN ADHARI.- Histoire de l’Afrique et de
l’Espagne.
(9)
G.WEIL.- Histoire des Califes.
(10)
IBN-KHALDOUN
(11) GOBINEAU. – Les religions et philosophies de l’Asie
centrale.
(12) SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion des Druses.
(13) IBN-KOTAIBA.
(14)
IBN-KOTAIBA.
(15) SYLVESTRE DE SACY. –Exposé de la religion des Druses.
(16) SOYOUTI, Tarikh et Kholafa.
(17) IBN ADHARI. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne.
(18) EL NOUEIRI. – Traduit par de Slane, en appendice à l’Histoire des
Berbères.
(19) ABD EL RAHMAN IBN SAID et AL KAIROUANI.
(20) E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique septentrionale.
(21) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(22) SISMONDI. – Histoire de la chute de l’Empire Romain. T.1, p.
50.
(23) GIROUD. – Essai sur l’Histoire du Droit français au Moyen Age.
T1. p.147.
(24) SALVIEN. – Livre, 6.
(25) BUREAU DE LA MALLE. – Economie politique des Romains. T. II,
p.54.
(26) DOZY. – Ouvrage cité p. 35.
(27) DOZY. – Ouvrage cité.
(28) DE CASTRIES. L’Islam, p. 85.
(29) MICHELET. – Histoire de France.
(30) EBN-SHONAH.
* * *
L'islam sous les Abbassides. - Le Califat est transféré de Damas à Bagdad où il subit l'influence gréco-perse. Grâce à 1'administration des Barmécides, ministres d'origine perse, les Califes s'entourent de savants et de lettrés étrangers qui donnent à leur règne une splendeur incomparable ; mais en voulant organiser la législation musulmane, les Califes, sous l'inspiration des Vieux Musulmans, fixent immuablement la doctrine islamique et rendent tout progrès impossible. - C'est la cause et le commencement de la décadence des peuples de religion mahométane. - L'Espagne se détache de l'Empire, donnant un exemple d'indiscipline qui trouvera plus tard des imitateurs.
La révolution qui porta les Abbassides au pouvoir est le résultat d'un triple mouvement de réaction ; D'abord, réaction des Vieux Musulmans, des pieux croyants, fidèlement attachés aux traditions mahométistes, qui considéraient les Ommeyades non seulement comme des usurpateurs, parce qu'ils ne descendaient pas du Prophète et parce qu'ils n'avaient pas accepté le principe de l'élection pour la désignation du Calife, mais aussi comme de mauvais musulmans, parce que leurs ancêtres avaient persécuté Mahomet et parce qu'eux-mêmes, indifférents en matière de religion, avaient adopté les moeurs syriennes et laissaient se développer la civilisation gréco-latine.
Ensuite, réaction de l'Asie orientale, contre l'Asie occidentale : les populations de l'Irak, malmenées par les Ommeyades parce qu'elles avaient défendu la cause des Alides, tenues dans une dépendance servile, avaient prêté leur appui aux Vieux Musulmans, non pas par respect des traditions, ni par souci religieux, mais par esprit de vengeance, pour se débarrasser de leurs oppresseurs.
Enfin, réaction de l'esprit arabe, de l'esprit bédouin, contre la civilisation gréco-latine et chrétienne qui menaçait d'absorber l'Islam.
Il y avait aussi une double question d'intérêts égoïstes. Les Vieux Musulmans entendaient que le siège du Califat fut transféré dans le Hedjaz, à La Mecque ou à Médine : les populations de l'Asie orientale émettaient la même prétention au profit d'une de leurs villes. Les uns et les autres s'entendirent tout d'abord pour abattre les Ommeyades et pour se venger de la Syrie et des Syriens, qu'ils accablèrent de représailles et dont ils tentèrent de ruiner la prospérité. De même, ils tombèrent d'accord pour décider que Damas ne serait plus le siège du Califat, mais quand il fallut désigner la nouvelle capitale de I'Islam, l'entente cessa.
Aboul-Abbas (750-754) qui se souciait peu d'aller à La Mecque ou à Médine, s'établit d'abord à Anbar. A sa mort, son frère Almansour (754-775), qui lui succéda, choisit Koufah pour résidence, mais comme cette ville comptait trop de gens dévoués aux Alides, il décida de fonder une cité nouvelle : Bagdad, au bord du Tigre, près de l'ancienne Séleucie, en pleine Asie orientale.
Ce choix provoqua le mécontentement des Syriens, des Ommeyades et même des Vieux Musulmans du Hedjaz et comme les uns et les autres, quoique divisés par d'ardentes rivalités, étaient puissants en Espagne et dans le Moghreb, ils y provoquèrent des soulèvements. L'Espagne proclama un Calife de son choix (755), un Ommeyade naturellement. Sans aller aussi loin, le Moghreb s'isola cependant. Les deux provinces vécurent à part de l’Empire (1).
Il était dans la destinée des Arabes de subir des influences étrangères. Sans culture intellectuelle, sans passé artistique, littéraire ou scientifique, dépourvus de génie créateur, ils furent obligés, pour tout ce qui se rapportait au domaine de l'esprit, d'accepter le concours de l'étranger. Les Ommeyades avaient subi l'influence syrienne, c'est-à-dire gréco-latine; les Abbassides subirent l'influence de la Perse ou plutôt grécoperse, car la pensée hellénique, plus ou moins déformée, avait pénétré partout dans le monde antique.
Les méthodes administratives des Ommeyades étaient copiées sur celles des Byzantins, le Gouvernement des Abbassides s'inspira des méthodes de la Perse. Les gouverneurs de provinces rappelaient les anciens Satrapes. Munis des pouvoirs les plus étendus, ils administraient les territoires et percevaient les impôts, au moyen desquels ils recrutaient et entretenaient des armées, payaient les fonctionnaires, pourvoyaient à la construction et à l'entretien des édifices publics. Ils envoyaient le surplus au Calife.
Ce système administratif présentait un avantage. Il permettait de donner à chaque province le mode de gouvernement qui convenait à ses besoins et à ses habitudes ; il avait un inconvénient : il laissait trop d'indépendance à des populations imparfaitement pénétrées de l’idéal musulman et donnait trop d'autorité aux gouverneurs. Ceux-ci s'enrichissaient par des exactions scandaleuses et s'entouraient de gens dévoués ; puis, quand ils se sentaient assez forts, ils se rebellaient contre le pouvoir central (2). C'est ce qui s'était déjà produit dans le Khorassan et en Espagne ; c'est ce qui se produisit plus tard un peu partout.
Almansour tenta de remédier à cet inconvénienten changeant souvent les gouverneurs et en écartant de ces emplois les représentants des grandes familles : vaine précaution ! Les gens de rien commirent plus d'exactions encore et ne furent pas plus fidèles.
Il se passa à Bagdad ce qui s'était passé à Damas. Les Arabes adoptèrent les mœurs du pays qui ne valaient pas mieux que les mœurs syriennes et byzantines. Almansour s'entoura d'un faste copié sur celui des rois sassanides. Les revenus de l'empire évalués à 750 millions de francs lui permirent de déployer un luxe inouï qui fut fatal au caractère arabe. Entouré d'une cour brillante, habitant un palais merveilleux, le Calife devint unpotentat asiatique, qui n'apparaissait à la foule qu'en de rares occasions, au milieu d'une pompe impressionnante dont on trouve le reflet dans les contes desMille et une Nuits.
Ce désir de briller produisit même d'heureux résultats. Voulant, à l'exemple des souverains perses, s'entourer de tout ce qui pouvait contribuer à rehausser l'éclat du pouvoir, Almansour favorisa les savants et les écrivains et comme il n'existait aucun de ces derniers parmi les Arabes, ses libéralités allèrent forcément; à des étrangers. Il y avait en Persede nombreux lettrés. Des chrétiens schismatiques et des philosophes, exilés de l'école platonicienne d'Athènes à la suite des persécutions de Justinien, avaient introduit en orient les semences de la civilisation occidentale. Comme en Syrie, ces lettrés purent continuer leurs travaux dont les Arabes bénéficièrent plus tard.
Almansour fit traduire par des scribes syriens et persans les principaux auteurs grecs : Aristote, Hippocrate, Galien, Dioscoride, Archimède, Ptolémée ; ce sont ces traductions, plus ou moins fidèles, qui initièrent les Arabes aux découvertes scientifiques de l'antiquité (3). Comme en Syrie, et pour les mêmes raisons, il y eut, sous la façade musulmane un renouveau de civilisation, mais cette floraison ne devait rien au génie arabe; toute sa sève, tout son éclat provenaient de la pensée hellénique, modifiée et quelquefois déformée par les influences asiatiques.
Au surplus, ce ne sont pas les Califes eux-mêmes qui favorisèrent les lettres et les arts; ce sont plutôt leurs ministres, les Barmécides, d'origine perse, qui, durain un siècle, exercèrent une action prépondérante à la cour des Abbassides. Ce sont eux qui, possédant une instruction et une culture étendues, suppléèrent à l'insuffisance intellectuelle des Califes, firent leur éducation et peuplèrent leur cour de savants et de lettrés. Ce sont eux, également, qui firent exécuter les embellissements et les travaux d'utilité publique que les auteurs arabes attribuent aux Abbassides. Les seuls artisans dela splendeur musulmane à cette époque, ce sont les Barmécides, c'est-à-dire des Perses, si peu islamisés, que leurs ennemis les accusaient d'être restés païens.
Mohamed al Mahadi (785) et son fils, Al Hadi (786), qui succédèrent à Almansour, suivirent son exemple ou, plus exactement, les Barmécides les maintinrent dans la bonne voie, car ce furent eux qui, en réalité, exercèrent le pouvoir; mais le faste et l'opulence de ces premiers Califes abbassides furent surpassés par Haroun-al-Rachid (786-809) qui est resté, dans l’histoire, comme le type le plus complet des souverains orientaux (4). Tantôt généreux jusqu’à l'invraisemblance, prêt a tous les pardons et à toutes les prodigalités, recueillant dans la rue des mendiants pour les élever aux plus hautes dignités, protégeant les veuves et les orphelins, secourant l'infortune, châtiant le crime, comme un chevalier errant ; tantôt d'une cruauté inouïe, lorsque les vieux instincts arabes surgissent sous le mince vernis d'une civilisation d'emprunt., témoin le meurtre et l'exil des Barmécides qui avaient été les artisans de la prospérité des Abbassides; tantôt d'une bonhomie souriante, tantôt d'une fierté maladive ; brave jusqu'à la témérité et, parfois, s'avilissant dans les plus basses orgies; vindicatif et magnanime, astucieux et loyal; toujours guidé par des sentiments excessifs : bref, toutes les qualités et tous les défauts du Bédouin apparaissent en lui de façon éclatante, accrus encore par l'influence asiatique.
A part deux expéditions contre l'impératrice Irène de Constantinople (790) et contre son successeur, Nicéphore (802) qui furent vaincus et obligés de payer un tribut annuel de soixante mille dinars (5), le règne de Haroun-al-Rachid fut calme et consacré uniquement à des réformes administratives. La tâche était immense. Il fallut créer toute une organisation, tant au point de vue financier, qu’au point de vue législatif. Il fallut centraliser le paiement des dépenses publiques et la perception des revenus de l'Etat. Ceux-ci se composaient du produit des impôts: djezieh ou impôt sur les infidèles habitant en territoire musulman, kharadj, contribution foncière acquittée par les non musulmans, dîme prélevée sur les musulmans, des droits de douane de l'exploitation des mines, des biens faisant retour à l'Etat faute d'héritiers et des tributs imposés aux peuples étrangers.
Grâce aux sages conseils des Barmécides, Haroun-al-Rachid employa utilement les immenses revenus de l'empire. Des collèges et des bibliothèques furent fondés pour la diffusion des connaissances scientifiques empruntées aux ouvrages de l'antiquité grecque. La langue arabe se propagea dans toutes les parties de l’Asie et détrôna définitivement les idiomes anciens (6). Pour se plier aux exigences d'une nomenclature nouvelle, elle dut s'enrichir de termes étrangers, pris au grec et à l'araméen. Les savants grecs, syriens, persans, indiens, attirés par les libéralités du Calife, instruisirent les Arabes. Grâce à ces savants, les mathématiques, l'astronomie et l'astrologie, la médecine, la chimie et l'alchimie furent en honneur et firent quelques progrès. Les Arabes, encore ignorants, purent s'arracher à leur barbarie, en puisant dans les trésors du labeur gréco-latin les connaissances qui leur manquaient. Ils furent de studieux élèves et des compilateurs remarquables ; et si, faute de l'esprit novateur, ils n'ajoutèrent rien aux découvertes de l'antiquité, ils contribuèrent à les répandre. A ce titre, les Abbassides et surtout leurs ministres, les Barmécides, méritent de figurer parmi les bienfaiteurs de l'humanité.
Il fallut également établir une législation musulmane. Jusqu'alors, les Califes ou leurs représentants rendaient la justice en s'inspirant du Koran et des traditions. Il résultait de cette méthode arbitraire des interprétations et des jugements souvent contradictoires : et la nécessité s'imposa bientôt de fixer une doctrine de jurisprudence, de rédiger un code qui donnât aux juges des directives et aux justiciables des garanties d'équité.
Ce fut une oeuvre d'une importance capitale (7). Comme elle a exercé sur les destinées de l'Empire des Califes une influence considérable, puisqu'en fixant immuablement la doctrine islamique, elle rendit tout progrès impossible et frappa de paralysie la société musulmane, on l'étudiera dans un chapitre spécial ; mais on peut, dès maintenant, s'étonner que cette oeuvre, entreprise dans un esprit libéral par les Abbassides, ait abouti à des résultats complètement opposés aux idées qui l'avaient inspirée et que, rédigé sur l'ordre de souverains, si tolérants que beaucoup d'entre eux furent accusés d'irréligion, ce code soit devenu l'instrument du fanatisme le plus intransigeant.
La grande faute du règne de Haroun-al-Rachid, une lourde faute qui fut fatale à l'avenir des Abbassides et même de l'empire musulman, ce fut la disgrâce des Barmécides. Ces ministres perses, d'une haute valeur intellectuelle et d'un génie capable d'affronter les plus vastes entreprises, avaient donné à l'empire une direction éclairée. Ils furent les artisans de la prospérité des Abbassides et de la grandeur musulmane. Eux disparus, les souverains arabes, livrés à eux-mêmes, ne surent pas diriger cet immenseassemblage de peuples dissemblables et l'empire tomba en décadence. C'est une preuve de plus de l'incapacité des Arabes à gouverner et surtout à administrer.
Le successeur de Haroun-al-Rachid fut son fils, Amin, un incapable et un efféminé qui dût, après quelques années d'un règne stérile, passer le pouvoir à son frère Al Mamoun (813-833).
Al Mamoun, moins soucieux de faste, mais plus cultivé que son père, exerça l'influence la plus heureuse. Entouré de l'élite des savants grecs, syriens, perses, coptes et chaldéens, il recueillit à grands frais les ouvrages de l'école d'Alexandrie, les fit traduire en arabe et répandre. Il multiplia les établissements d'instruction et fonda même une école de filles dont les professeurs étaient des femmes, venues d'Athènes et de Constantinople. Éduqué par des savants étrangers dans le culte des lettres grecques, indifférent aux prescriptions religieuses, il se montra très libéral envers les non musulmans. Il confia la plupart des charges de l'empire à des Grecs et à des Perses. Son esprit de tolérance le fit même accuser d'irréligion, surtout lorsqu'il refusa de sévir contre une secte nouvelle, le Zendekisme, née dans le Khorassan, au contact du Mazdéisme (8). Son amour pour la science était si grand, qu'on prétend qu'il déclara la guerre à l'empereur de Constantinople, parce que celui-ci avait refusé de lui envoyer un mathématicien célèbre du nom de Léon.
Les auteurs arabes exagèrent et il est probable qu'il y eût d'autres causes à cette guerre, notamment la mauvaise volonté des Grecs à payer le tribut annuel imposé jadis par Haroun-al-Rachid.
A partir de ce moment (829), les hostilités reprirent entre Grecs et Arabes et se continuèrent avec des chances diverses jusqu'en 842,sous le règne de Motassem, successeur d'Al Mamoun.
Al Motassem (833-842) suivit l'exemple de ses devanciers. Comme eux, il favorisa les sciences et les lettres. Comme eux, il se montra hostile aux manoeuvres des fanatiques. La lutte des vieux musulmans contre l’influence des civilisations étrangères, née sous les premiers Califes ommeyades, continuait plus vive que jamais.
Dès les temps les plus reculés, il y eut toujours deux partis dans l'Islam : le parti des fanatiques, attachés à une interprétation étroite du Koran et à la soumission rigoureuse aux dogmes et le parti de ceux qui cherchaient à faire bénéficier la société musulmane des progrès réalisés par d'autres peuples : Grecs, Syriens, Perses, etc.
En réalité, les vieux musulmans furent d'abord les Médinois, c'est-à-dire les représentants de la réaction mahométiste contre les vieilles traditions arabes, soutenues par les Mekkois ; mais quand le Califat fut transféré à Damas par les Ommeyades et, plus tard à Bagdad, par les Abbassides, Médinois et Mekkois s'unirent pour combattre les influences gréco-syriennes et gréco-perses.
Ils représentèrent alors l'esprit arabe, l'esprit bédouin façonné par l'Islam. Ce sont ces deux tendances contradictoires qui provoquèrent la naissance tant de sectes, acharnées à se combattre. (9)
Sous Motassem, une de ces sectes, s'inspirant de la pensée des philosophes grecs, prit un développement tout particulier : les Motazélites qui soutenaient les doctrines du libre arbitre. Cette secte était combattue avec acharnement par le parti religieux. Motassem protégea les Motazélites ; si les principes de ceux-ci avaient prévalu, le monde musulman aurait pu évoluer selon les progrès de la civilisation, mais le fanatisme des vieux musulmans l'emporta et le Calife ne put faire triompher ses idées libérales. (10)
Son successeur Wathiq (842-846} renouvela les efforts en faveur des Motazélites et de la liberté de conscience. Il échoua. Il eut d'ailleurs d'autres soucis. Les Grecs, désireux de se soustraire à l'obligation de payer un tribut annuel, reprirent les hostilités. L'empereur Basile parvint à reconquérir les places de la Cilicie, perdues par ses prédécesseurs.
C’est le commencement de la décadence pour lesAbbassides et, on peut le dire, pour le conquérant arabe.
Apartir de cette date, les troubles succèdent aux troubles. Des Califes incapables et sans autorité traînent une existence stérile. Les schismes religieux, les intrigues de palais, les émeutes populaires, les révoltes des provinces conquises, les compétitions des prétendants au pouvoir suprême, l'indiscipline des armées et l'ambition des chefs militaires ruinent la prospérité de la société musulmane. L'immense empire arabe, trop hâtivement fondé, par un peuple dépourvu de culture intellectuelle et surtout de facultés politiques et administratives, se désagrège et sombre dans l'anarchie.
(1) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(2)
QUATREMERE. – Mêm. Hist. Sur la dynastie des Califes
Abbassides.
(3)
YACOUB-ARTIN-PACHA. – l’instruction publique en Egypte, p.
11 et 12.
(4)
QUATREMERE. – Mêm. Hist. Sur la dynastie des Khalifes
abbassides.
(5)
SCHLUMBERGER. – L’Epopée byzantine.
(6)
SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(7)
SEIGNETTE. – Introduction à la traduction de
Khalil.
(8)
SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion des Druses.
(9)
HAMMER. – Histoire des Assassins. Trad. Hellert et
Lanourais.
(10) SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion des
Druses.
* * *
L'Islam sous les derniers, Abbassides. - L'Empire musulman s'achemine vers la décadence. - Les conquérants arabes noyés au milieu des populations soumises et incapables de les gouverner, perdent, à leur contact, leurs qualités guerrières. - Les Califes, d'ailleurs sans valeur, réduits au rôle de rois fainéants, sont obligés, pour leur défense, de recourir à des mercenaires étrangers qui deviennent bientôt leurs maîtres. - Les provinces, obéissant à des sentiments nationalistes, se séparent de l'Empire. - Les derniers Califes Abbassides ne possèdent plus que Bagdad. - Leur dynastie s'éteint dans l'ignominie.
A partir de la mort de Wathiq (846), l'Empire musulman d'Orient s'achemine vers la décadence. On en peut saisir les causes générales. Les conquérants arabes, noyés au milieu des peuples conquis, en ont subi l'influence. Il leur a été d'autant plus difficile de s'y dérober, qu'en imposant leur religion aux vaincus, ils les ont à leur niveau, Tout étranger converti devenait l'égal du vainqueur; il jouissait des mêmes droits, des mêmes prérogatives. Or, la plupart des peuples soumis, Syriens, Égyptiens, Grecs, l'erses, étaient plus cultivés, plus instruits, plus civilisés, plus affinés que les Arabes. Eux seuls étaient capables d'assumer les différentes fonctions de l'administration ; eux seuls, possédaient la culture intellectuelle, l'expérience et les connaissances nécessaires à l'organisation des provinces conquises. Ils devinrent donc, en réalité, les maîtres et ce furent eux qui exercèrent effectivement le pouvoir. A Damas, les Syriens avaient gouverné au nom des Ommeyades ; à Bagdad, les ministres Barmécides, d'origine perse, régnèrent pour le compte des Abbassides.
Comme ces nouveaux convertis avaient conservé leur mentalité et leurs coutumes et qu'ils étaient les plus nombreux, ils les imposèrent aux Arabes, de telle sorte que, sous l’étiquette musulmane, survivaient les moeurs locales, c'est-à-dire les moeurs gréco-perses, mœurs de peuples déjà corrompus par les vices de la décadence.
Dans cette ambiance de civilisation trop raffinée, les conquérants perdirent leurs qualités guerrières. Comme ils étaient dépourvus de la plus élémentaire culture intellectuelle, ils ne purent exercer une direction quelconque sur des populations qui leur étaient supérieures ; ils furent non des maîtres, mais des élèves ; ils s'instruisirent, ils copièrent et, naturellement par une tendance très humaine, ils s'assimilèrent surtout les vices : ils s'amollirent, ils se corrompirent (1).
Par leurs succès militaires, par leur puissance et leurs richesses, les Califes abbassides avaient inspiré aux peuples voisins une crainte qui leuravait valu une longue période de paix. Ce reposleur devint funeste. Les Bédouins, créés pourla lutte et la vie rude, perdirent leurs qualités d'audace et de vigueur. La richesse prodigieuse, qui résultait des tributs imposés aux peuples vaincus et des revenus des provinces conquises, acheva de les corrompre.
Enfin, les abus d'un pouvoir à peu près illimité avaient énervé les Califes. Entourés d'un luxe inouï, grisés par les lâches flatteries des courtisans, disposant à leur gré des vies humaines, ils devinrent des despotes comparables aux empereurs romains de la décadence. Les derniers Abbassides se signalèrent par leur cruauté, leurs vices, leur inconscience et leur incapacité. Dans les défauts de ces hommes, aveulis par l'abus des plaisirs, sans caractère et sans énergie, on reconnaît les signes de dégénérescence d'une race surmenée, fatiguée précocement par un changement trop brusque de ses conditions d'existence et corrompue au contact de civilisations trop avancée. En moins de trois siècles, les Arabes tombèrent au niveau des Byzantins et des Perses.
Les années qui suivirent la mort de Wathiq ne furent qu'une longue crise d'anarchie.
Les émeutes populaires, les intrigues de palais rendent précaire le pouvoir des Califes; aussi ceux-ci s'efforcent-ils de jouir de leur royauté éphémère en se livrant aux plus viles débauches. Leur entourage s'enrichit hâtivement par les pires exactions. Les intellectuels s'approprient les vaines subtilités du byzantinisme. Tout devient matière à ergoter : la science, la philosophie et surtout la religion.
La doctrine musulmane se complique de toutes les hypothèses des philosophes grecs et de toutes les superstitions des peuples vaincus. C'est un chaos de croyances. Chaque jour, apparaît une nouvelle secte qui accroît la confusion. L'une prétend que l'univers est illimité, ce qui est une grave hérésie; l'autre exige, pour croire, des preuves mathématiques et tombe dans le doute ; une autre, estimant qu'il est impossible de découvrir la vérité parmi tant de doctrines religieuses qui se contredisent, prêche le scepticisme; certains rhéteurs admettent l'existence de Dieu et la mission du Prophète, mais repoussent les autres dogmes ; d'autres, plus circonspects, nient la mission du Prophète (2)
Donc, pas d'unité religieuse; pas davantage d'unité politique. Chaque province, ayant conservé ses coutumes, se considère comme un Etat isolé. Certaines tendent à se séparer de l'empire. Dès 750, l'Espagne, et plus tard le Moghreb, avaient donné l'exemple de cette émancipation et comme leur indiscipline était restée impunie, grâce à la veulerie des derniers Abbassides, d'autres provinces, notamment le Khorassan, les imitèrent. L'empire musulman se décompose avec autant de rapidité qu'il s'est constitué.
Al Moutawakil (846-861), successeur de Wathiq, ouvre la série des souverains incapables. Cet être maladif, perverti et déséquilibré, manifestait les pires aberrations.
Il s'entourait d’animaux féroces auxquels ses favoris devaient faire leur cour. Maniaque et monomane, redoutant l'assassinat, il voyait partout des ennemis acharnés à sa perte. Hanté de folles hallucinations, il commit des crimes abominables : un jour, il fit brûler vif un de ses vizirs ; un autre jour, il convia à un festin les officiers de son palais et les fit massacrer (3). C'était cependant un raffiné et un délicat, aimant les beaux vers et les discours éloquents. Ce fut le Néron de l'Islam. Son fils Al Moustanser l'assassina et s'empara du pouvoir (861) ; mais il mourut peu après, usé par la débauche (862).
Un petit-fils du Calife AI Motassem, Al Moustaïn Billah, lui succéda. Il fut porté au pouvoir par la milice turque. A partir de cette date, l'ordre de succession n'est plus suivi. Ce sont les mercenaires du palais qui font et défont les Califes.
Depuis 842, sous le règne de Al Motassem, comme les Arabes, enrichis et aveulis, montraient quelque répugnance à risquer leur vie, on avait dû enrôler les prisonniers de guerre ; ceux du Turkestan s'étant révélés comme les meilleurs soldats, c'est à eux qu'on empruntait les gardes du palais. Ces mercenaires, d'abord instruments de domination entre les mains du monarque, imposèrent bientôt leur volonté : c'était le renouvellement de ce qui s'était passé à Rome au temps de la décadence (4).
Les troupes étrangères, soumises à une rude discipline sous le Califat de Wathiq, s'émancipèrent à sa mort. Ce furent elles qui proclamèrent Al Moutawakil ; puis, le trouvant trop avare, elles aidèrent son fils A1 Moustanser à s'en débarrasser. Enfin, elles obligèrent celui-ci à exclure ses frères du trône et à désigner comme successeur Al Moustaïn Billah.
Dès lors, les Califes passent comme des fantoches. Les milices turques, payées par un prétendant, l'élèvent au pouvoir, puis leur salaire perçu, elles 1e détrônent pour mériter les libéralités d'un autre.
Al Moustaïn régna trois ans (862-866) et fut remplacé par son frère Al Moutazz (866-869) Celui-ci, bientôt déposé, eut pour successeur un fils de Wathiq, Al Mouthadi Billah (869-870). Les mercenaires le tuèrent parce qu'il voulait leur imposer une discipline. Un second frère de A1 Moustaïn, Al Moutamid, fut porté au pouvoir (870-892). Il tenta de s'élever contre l'anarchie générale. La tâche était au-dessus de ses forces.
Les provinces trop hâtivement conquises, formaient un ensemble sans unité. Partout, les populations soumises, devenues musulmanes et jouissant des mêmes droits que le conquérant, absorbaient l’élément arabe (5). Celui-ci, incapable d'exercer une direction, subissait, au contraire, l’influence des mœurs et des coutumes étrangères. Le nationalisme régional s'affirmait, encouragé souvent par des gouverneurs ambitieux qui songeaient à s'émanciper. Un autre sentiment poussait à la révolte : le désir de ne pas payer le tribut.
Le Khorassan, après l'Espagne, avait rompu avec le pouvoir central. Le Tabarestan avait suivi son exemple (864). En 870, un certain Yakoub-es-Soffar-Yakoub le chaudronnier, ainsi nommé parce que son père exerçait cette profession - avait soulevé le Sedjestan, puis s'était emparé du Khorassan et du Tabarestan, se constituant un petit royaume indépendant dont les villes principales étaient Merou et Nischabour. Il songeait même au Califat. Pour s’en débarrasser, Al Moutamid lui reconnut la souveraineté sur les provinces qu'il détenait (877). Cet acte de veulerie encouragea les ambitieux.
Ismaël-ibn-Saman, gouverneur du Khowaresm et du Mawarannahar se révolta. Un aventurier s'empara de Bassorah, à l'aide de troupes nègres du Zanguebar, et s'y maintint jusqu'en 882. Ahmed-ben-Thoulou, Turc affranchi à qui on avait confié le gouvernement de l'Égypte et de la Syrie, refusa de payer l'impôt (877) et se déclara indépendant. L'empire tombait en déliquescence. Aucun souverain énergique pour rétablir l'ordre. Les Califes passent sans laisser d'autre trace que le souvenir de leurs débauches et de leur incapacité : A1 Mouthadhid (892-902), Al Mouktafi (902-908), Al Mouqtadir (908-932), A1 Qahir (932-934), Al Radhi (934940).
Le Djezireh se sépare de l'empire et forme un petit état dont Mossoul est la capitale. La milice turque, toute puissante, multiplie ses intrigues Al Qahir est emprisonné par les gardes du palais, qui lui crèvent les yeux et le jettent ensuite à la rue où il est réduit à mendier.
Al Radhi, craignant les dangers du pouvoir, remit toute l'autorité entre les mains d'un Emirel-Omra, émir des émirs, et vécut en roi fainéant. Ce fut une nouvelle cause de troubles. Les ambitieux briguèrent l'émirat (6). Le chef de la milice turque se révolta, assiégea le Calife dans son palais et l'obligea à le reconnaître comme émir (940). A partir de cette époque, ce sont les émirs - tels nos maires du palais - qui gouvernent. Le Calife n'est plus qu'un personnage sans autorité.
Sous le règne de A1 Mouttaqui (940-944) successeur de A1 Radhi, l'Arménie, la Géorgie et les petites provinces des bords de la mer Caspienne se séparent de l'empire. Les territoires entourant Bagdad font de même, de sorte qu'il ne reste plus au Calife que la capitale. Le souverain est un jouet entre les mains de l'émir-e1-omra, ou plutôt de la milice turque qui impose un de ses chefs comme émir. L'un de ses derniers, Tozun, condamne à mort Al Mouttaqui qu'il accusait d'avoir intrigué contre lui (944) et proclame a sa place A1 Moustakfi.
Les gens de Bagdad, exaspérés d'être gouvernés par des mercenaires turcs qui les pressurent, se révoltent et appellent à leur aide les Bouides qui s'étaient constitué un petit état dans l'ancien empire des Perses. Les Bouides chassent les Turcs de Bagdad et l'un d'eux, Moëz-ed-Doulat, se proclame émir-el-omra (945) et nomme Calife un membre de sa famille, Al Mouti (945-974).
Plus que jamais, c'est l'émir qui gouverne. Les Califes passent comme des ombres : A1 Taï (974-991), A1 Qadir Billah (991-1031), A1 Qaïm Bi-Amr-Illah (1031-1075). Certains d'entre eux, pour occuper leurs loisirs, s'adonnent aux lettres ; les autres se livrent à la débauche.
Bagdad, ruinée par les intrigues du palais et les émeutes populaires, perd sa prospérité et son influence. Privée du commerce et des revenus des provinces, c'est une tête sans corps (7). La vie reprend ailleurs : en Égypte, en Syrie, en Perse, dans l'Inde où des représentants des grandes familles locales exercent la souveraineté.
Les derniers Abbassides se succèdent au gré des intrigues des émirs ; Al Mouqtadi (10751094), A1 Moustadhir (1094-1118), Al Moustarchid (1118-1135), Al Rachid (1135-1136), Al Mouqtafi (1136-1160), Al Moustandji (1160-1170), Al Mousthadi (1170-1180), Al Nasir (1180-1225), Al Dahir (1225-1226), Al Moustansir (1226-1243), AI Moustasim (1243-1258). Ce dernier fut étranglé par l'ordre de Houlagan, lorsque ce souverain mogol s'empara de Bagdad.
La dynastie des Abbassides finit dans l'ignominie. Incapables de gouverner et d'administrer, dépourvus de tout sens politique, uniquement préoccupés de jouir, les souverains arabes n'ont pu jouer un rôle qu'en se laissant diriger par des étrangers. Tous, même les plus brillants, furent des fantoches dont les ministres syriens ou perses tirèrent les ficelles. Dès que ce concours cessa, leur puissance s'effondra. En somme, la splendeur du règne des Califes ommeyades et des premiers Califes abbassides ne fut que le reflet de la civilisation gréco-syrienne et gréco-perse. Les Arabes n'ont pu empêcher l'ultime épanouissement de cette civilisation, mais ils n'ont pas contribué à son éclat, parce qu'ils manquaient de culture intellectuelle.
Ce sont les Syriens, les Grecs, les Perses, islamisés par la violence, qui, malgré la barbarie du conquérant ont produit cet effort que l'on attribue faussement aux Arabes ; et cet effort a été lui-même paralysé, puis complètement enrayé, lorsque la doctrine musulmane, fixée par les docteurs de la foi et devenue immuable, empêcha toute innovation, tout progrès, toute adaptation.
C'est au deuxième siècle de l'Hégire que cette œuvre de mort fut accomplie. C'est à partir de cette date que commença la décadence de l'empire des Califes. D'abord insensible, parce que les individus, soumis à l'Islam, avaient conservé, malgré leur conversion forcée, leur mentalité et leur bagage intellectuel, elle s'accentua sous les générations suivantes, au fur et à mesure que celles-ci, élevées dans l'étroite prison des dogmes Musulmans, perdaient leurs qualités nationales.
L'Islam ne fût pas un flambeau, comme on l'a prétendu ; ce fut un éteignoir. Conçu par un cerveau barbare, à l'usage d'un peuple barbare, il était - et il demeure - incapable de s'adapter à la civilisation. Partout où il a dominé, il a brisé l'élan vers le progrès et enrayé l'évolution de la société.
(01) WEIL. – Histoire des Califes.
(02) SYLVESTRE DE SACY. – Exposé de la religion Druses.
(03) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(04) QUATREMERE. – Mêm. Hist. Sur la dynastie des Khalifes Abbassides.
(05) DOZY- Histoire des Musulmans d’Espagne.
(06) QUATREMERE. – Ouvrage cité.
(07) Weil. – Histoire des Califes.
* * *
Les causes du démembrement de l'Empire musulman. - La principale est l'incapacité des Arabes à gouverner. - L'histoire des Califes d'Espagne est identique à celle des Califes de Damas et de Bagdad : Mêmes causes de grandeur éphémère, mêmes causes de décadence. - il n'y a pas eu, en Espagne, de civilisation arabe, mais un renouveau de la civilisation latine. - Celle-ci s'est développée sous la façade musulmane et malgré les musulmans. - Les monuments attribués aux Arabes sont l'oeuvre d'architectes espagnols.
La cause principale de l'effondrement de la puissance des Arabes, c'est qu'ils furent incapables d'administrer leurs conquêtes. Ce qui avait fait le succès des conquérants romains et grecs, c'est qu'ils possédaient chez eux une administration parfaitement organisée, qu’ils n'avaient plus qu'à appliquer aux peuples soumis, en l'adaptant à leurs moeurs. Ils apportaient donc aux vaincus un régime d'ordre qui, par la prospérité qui en résultait, faisait oublier les brutalités de la conquête.
Les Arabes ne possédaient aucune organisation. En Arabie, il n'y avait pas d'Etat. Les tribus nomades vivaient librement ; les individus n'obéissaient à aucune autorité ; ni pouvoir dirigeant, ni administration : c'était un régime d'anarchie.
Quand les successeurs de Mahomet réalisèrent des conquêtes, ils durent, en l'absence de toute organisation arabe, adopter celle qui existait dans les provinces soumises et ils ne purent la maintenir qu'avec le concours des vaincus. Leur infériorité politique apparut donc, dès le premier jour, aux peuples étrangers et diminua leur prestige. Enfin, la religion musulmane, conçue à l'usage d'une collectivité de nomades, s'adaptait difficilement aux moeurs et aux coutumes de nations sédentaires dont la mentalité et les besoins étaient différents. Aussi se produisit-il très vite, comme c'était inévitable, des heurts et des froissements. Les peuples, d'abord stupéfaits de la ruée musulmane, se reprirent bientôt et essayèrent de recouvrer leur indépendance.
Mais les Arabes, enivrés par leurs succès, exercèrent de si dures représailles, que les vaincus, terrifiés, se résignèrent, à la servitude. Se croyant alors à l'abri de tout danger, les Arabes goûtèrent la joie de vivre. Au contact des vieilles civilisations gréco-syriennes et gréco-perses, ils s'amollirent et perdirent leurs qualités guerrières, au point que les Califes durent constituer des milices étrangères pour assurer la défense de l'Empire.
Dès que les peuples soumis eurent constaté cet affaiblissement, ils reprirent leurs projets d'indépendance. Plusieurs causes les y poussèrent :
1. Le nationalisme régional, exaspéré, comme il est normal, par les brimades d'une domination étrangère, le désir des populations d'être gouvernées par des gens de leur langue et de leur mentalité ;
2. L'incapacité absolue des gouvernants arabes, incapacité qui ne leur permit pas d'améliorer l'administration des provinces conquises et qui les obligea à tolérer les exactions des fonctionnaires étrangers ;
3. Le désir de se soustraire au paiement du tribut. Dans les provinces soumises, tous les individus payaient des impôts, élevés pour les non musulmans, plus légers pour les convertis. Ces impôts étaient lourdement aggravés par les concussions des percepteurs. L'argent, arraché aux vaincus, servait à enrichir les gouverneurs arabes ; le surplus allait à Damas ou à Bagdad entretenir le luxe des Califes, si bien que la domination musulmane apparaissait comme une exploitation des peuples soumis, au profit des Arabes ;
4. Les dissensions qui divisaient les conquérants. Les Alides intriguaient en Perse, les Ommeyades en Syrie, en Espagne et dans le Moghreb, les Vieux Musulmans dans l'Irak. Tous ces rivaux, acharnés à se nuire, cherchaient à recruter des partisans parmi les non Arabes, et cette propagande ne pouvait que nuire à l'unité et qu’accroître l'esprit d'indiscipline.
5. L'ambition des gouverneurs. Par suite de la mauvaise organisation de l'Empire arabe, les gouverneurs jouissaient d'une telle indépendance, qu'ils étaient, dans leur province, les égaux du Calife. Ils percevaient les impôts sans contrôle ; ils recrutaient les troupes nécessaires à leur défense ; celle liberté amena insensiblement les ambitieux à la révolte contre le pouvoir central ;
6. L'exaspérante rigueur des fanatiques. Il y eut toujours dans l’Islam des défenseurs rigides des dogmes Koraniques ; ces fanatiques triomphèrent au deuxième siècle, lorsqu'ils obtinrent qu'on fixât immuablement la doctrine. Dès lors, ils s'employèrent à imposer leurs idées et ils agirent avec si peu de modération, qu'ils se rendirent intolérables.
Ces diverses causes n’agirent pas toujours simultanément. Suivant les circonstances et les milieux, ce fut tantôt l'une, tantôt l'autre qui domina. Dans telle province, ce fut l'esprit nationaliste qui provoqua la révolte ; dans telle autre, ce fut le désir de se soustraire aux impôts ; ailleurs, ce furent les rivalités entre Arabes ; ailleurs encore, ce fut l'ambition d'un gouverneur ou d'un chef militaire ; mais, partout, on trouve une de ces causes à l'origine du mouvement d'émancipation.
C’est ainsi qu'en Espagne, la scission fût provoquée par l'hostilité contre les Abbassides. Les chefs militaires arabes ou berbères étaient des créatures des Ommeyades ; à l'avènement des Abbassides, le souci de conserver leurs prérogatives, les incita à la révolte. Deux de ces chefs Somaïl et Yousef, exercèrent le pouvoir en l'absence d'un souverain. Celui-ci , ne tarda pas à se présenter.
Un Ommeyade, Abd-er-Rahmane, un descendant du Calife Hachem qui, après des aventures invraisemblables, avait échappé aux massacres ordonnés par Aboul-Abbas-es-Saffah et s'était réfugié en Afrique, passa en Espagne.(1) Accueilli avec enthousiasme par les partisans des Ommeyades, il se fit proclamer Calife, après s'être débarrassé de Yousef et de Somaïl qui s'opposaient à ses desseins (756).
Ce fut le début du Califat d'Espagne, dont l'histoire ne diffère pas de celle des Califats de Damas et de Bagdad. Mêmes causes de grandeur, mêmes causes de décadence. Comme en Syrie, comme en Mésopotamie, les Arabes trouvèrent en Espagne une civilisation avancée, reflet de la civilisation romaine. Incultes, ils subirent l'influence des autochtones, imitèrent leurs coutumes, adoptèrent leurs défauts. Incapables d'administrer et de gouverner par eux-mêmes, ils s’entourèrent de Syrien, de Berbères et d’Espagnols islamisés qui exercèrent le pouvoir pour leur compte. Ces nouveaux musulmans, nourris d'idées latines, ravivèrent, malgré le conquérant barbare, le foyer du génie latin. Au contact d'une société raffinée, les Arabes se corrompirent, perdirent leurs qualités guerrières et ne furent plus en état de maintenir l’ordre. Le pouvoir leur échappa. L'histoire de Cordoue est une réplique de celles de Damas et de Bagdad. Elle fournit une nouvelle preuve de l'incapacité des Arabes à gouverner.
Abd-er-Rahmane I (756-787) avait les qualités et les défauts des Ommeyades : la bravoure, l’orgueil, la générosité, la perfidie, la froide cruauté, la sensibilité. Sa cour rivalisait pour la pompe, avec celle de Bagdad.(2) C'était, par surcroît, un raffiné à prétentions littéraires. Après avoir fait assassiner tel de ses anciens amis, il allait rêver dans ses jardins de Cordoue et là, sous les palmiers et les orangers, il composait des poèmes sentimentaux comme celui-ci :
« Beau palmier, tu es, comme moi, étranger en ces lieux ; mais les vents frais effleurent tes rameaux de leur molle caresse ; tes racines trouvent un sol propice et ta frondaison s'étale au milieu d'un air pur. Ah ! Tu pleurerais comme moi, si lui pouvais éprouver les chagrins qui me rongent ! Tu ne redoutes pas le sort, tandis que moi je suis exposé à ses coups. Quand un destin cruel et la vengeance de l'Abbasside m'obligèrent à m'exiler de mon pays natal, souvent je versais des larmes à l'ombre des palmiers qu'arrose l'Euphrate ; mais hélas ! Les arbres et le fleuve m'ont oublié, et toi, beau palmier, tu ne regrettes point la justice ! »(3)
Les débuts d'Abd-er-Rahmane furent pénibles. Les chefs arabes et berbères, qui s'étaient séparés de l'empire pour être libres, se liguèrent contre lui. Il acheta les uns, fit tuer les autres et finit par être le maître incontesté. A sa mort, il laissait à son fils Hachem Ier (787-795) une situation à peu près nette.
Le nouveau Calife ressemblait peu à son père. Bigot à l'excès, il fut un jouet entre les mains des personnages religieux, notamment du grand docteur médinois Malik, l'un des quatre interprétateurs orthodoxes du Koran. Ces doctrinaires fanatiques voulurent imposer leurs idées et ils s'y employèrent avec une brutalité qui révolta les consciences.(4)
La population espagnole n'était soumise qu'en apparence. Seul, le bas peuple qui avait obtenu des avantages en se convertissant à l'Islam, acceptait sans trop d'animosité la domination arabe : mais l'aristocratie, spoliée de ses terres, mais les prêtres chrétiens, réduits à une condition misérable, mais les Wisigoths, tombés du pouvoir, détestaient l'envahisseur et prêchaient la révolte. La maladresse des fakis ne fit qu'accroître leur haine.
Aussi le successeur de Hachem, El Hakem (795-821) eût-il plusieurs révoltes à réprimer. Voulant réagir contre le zèle intempestif des fakis, il s'attira leur animosité et dut déjouer leurs intrigues. Soit contre eux, soit contre la populace, il usa de moyens violents : le fer, le feu, le poison. C'était un rude lutteur, dépourvu de scrupules. Témoin ce poème qu'avant sa mort, il écrivit pour son fils : (5)
« De même qu’un tailleur se sert de son aiguille pour coudre ensemble des pièces d'étoffe, de même je me suis servi de mon épée pour réunir mes provinces disjointes ; car, depuis l'âge où j'ai commencé à raisonner, rien ne m'a répugné autant que le démembrement de l'empire. Demande maintenant à mes frontières si quelque endroit y est au pouvoir de l'ennemi ; elles te répondront que non, mais si elles te répondaient que oui, j'y volerais, revêtu de ma cuirasse et l'épée au poing. Interroge aussi les crânes de mes sujets rebelles, qui, semblables à des pommes de coloquinte fendues en deux, gisent sur la plaine et étincellent aux rayons du soleil : ils te diront que je les ai frappés sans leur laisser de relâche. Saisis de terreur, les insurgés fuyaient pour échapper à la mort, mais moi, toujours à mon poste, je méprisais le trépas. Si je n'ai épargné ni les femmes, ni leurs enfants, c'est parce qu'ils avaient menacé ma famille ; celui qui ne sait pas venger les outrages que l'on fait à sa famille n'a aucun sentiment d'honneur et tout le monde le méprise. Quand nous eûmes fini d'échanger des coups d'épée, je les contraignis à boire un poison mortel ; mais ai-je fait autre chose qu'acquitter la dette qu'ils m'avaient forcé à contracter avec eux ? Certes, s'ils ont trouvé la mort, c'est parce que leur destinée le voulait ainsi. Je te laisse donc mes provinces pacifiées, ô mon fils ! Elles ressemblent à un lit sur lequel tu peux dormir tranquille, car j'ai pris soin qu'aucun rebelle ne trouble ton sommeil ».(6)
Le successeur de El Hakem, son fils Abd-er-Rahmane II, conseillé par les Syriens et les Espagnols de sa cour, voulut rivaliser en munificence avec les Califes de Bagdad. Il vécut en épicurien, uniquement préoccupé de goûter les joies de l'existence, laissant les soucis du pouvoir à ses favoris : un faki, le berbère Yahia, élève du célèbre Malik, un sectaire farouche, un tribun sauvage, qui s'occupa des questions religieuses ; un musicien persan, sorte d'aventurier d'une faconde et d'une audace invraisemblables, qui régenta la mode ; un Espagnol islamisé, l'eunuque Nasr, fourbe et cruel, qui avait pour les chrétiens toute la haine d'un renégat; enfin, la sultane Taroub, une intrigante, dévorée de la soif de l'or, et qui profitait de l'amour aveugle du Calife pour amasser des richesses (7).
Protégés par Yahia et par l'eunuque Nasr, les fanatiques musulmans se livrèrent à de tels excès, qu'ils provoquèrent chez les chrétiens un mouvement de révolte. Il se trouva, comme aux temps héroïques de l'Église, des exaltés qui recherchèrent le martyre et qui, n'ayant pas d'idoles à détruire, insultèrent les magistrats musulmans. Un prêtre chrétien, Préfectus, ayant outragé un Cadi, fut mis à la torture. Avant de mourir, il avait prédit la mort de l'eunuque Nasr, son bourreau. Or, par une coïncidence singulière, Nasr avait été chargé par la favorite Taroub d'empoisonner le Calife. Celui-ci, pris de soupçons, l'obligea à boire le breuvage mortel, si bien que l'eunuque mourut précisément le lendemain du supplice de Préfectus ; les chrétiens ne manquèrent pas d'attribuer cette fin à la malédiction du martyr qu'ils considérèrent comme un saint. L'exemple de Préfectus fut suivi par de nombreux fidèles qui réveillèrent par leur sacrifice les sentiments chrétiens de la foule. Les troubles les plus graves en résultèrent.
Abd-er-Rahmane II étant mort, sur ces entrefaites, son fils Mohammed (852-886) fut aux prises avec les pires difficultés, d'abord à cause des intrigues de Taroub qui voulait porter au pouvoir un de ses enfants et ensuite, à cause de l'exaspération des chrétiens. Des émeutes éclatèrent partout ; il les noya dans le sang. A Tolède, huit mille chrétiens furent massacrés; des églises furent détruites ; la religion musulmane fut déclarée obligatoire (8).
Ces persécutions accrurent le zèle des fidèles. Euloge, le principal chef de l'Église, insulta publiquement Mahomet et l'Islam pour mériter le martyre. Il fut exécuté (859). Pour concevoir l’exaltation des chrétiens, il faut lire dans les auteurs de l’époque, les appréciations portées sur l’Islam :
« Cet adversaire de notre Sauveur, dit un moine en parlant de Mahomet, a consacré le sixième jour de la semaine - lequel à cause de la passion de notre Seigneur, doit être un jour de deuil et de Jeûne - à la bonne chère et à la débauche. Le Christ a prêché la chasteté à ses disciples ; lui, il a prêché aux siens les plaisirs grossiers, les voluptés immondes, l'inceste.»
« Le Christ a prêché le mariage : lui, le divorce. Le Christ a recommandé la sobriété et le jeûne ; lui, les festins et les plaisirs de la table » (9)
Les montagnards andalous, travaillés par les prêtres, rejetèrent l'Islam qui leur avait été imposé et, sous la conduite d'un certain Ibn Hafçoun, se soulevèrent pour recouvrer leur indépendance. Par des coups de main heureux, ils firent subir des pertes graves aux troupes musulmanes.
El Mondhir (886-888), fils de Mohammed, allait continuer la lutte contre les révoltés, mais il fut empoisonné par son frère Abd'Allah qui s'empara du pouvoir.
Abd'Allah (888-912) était l'homme de la politique tortueuse. Son caractère offrait un singulier mélange de perfidie et de dévotion. Sans scrupules, quoique bigot, il violait les engagements les plus solennels, commettait les pires crimes, ce qui ne l'empêchait pas de tomber dans des accès de ferveur religieuse. Témoin ce poème mélancolique qu'il composa dans une heure de remords :
« Toutes les choses de ce monde sont éphémères ; rien ici-bas n'est durable. Hâte-toi donc, pécheur, de dire adieu à toutes les vanités mondaines et convertis-toi. Sous peu, tu seras dans la tombe, et la terre humide sera jetée sur ton visage naguère si beau. Applique-toi uniquement à tes devoirs religieux ; adonne-toi à la dévotion, et tâche de te rendre propice le Maître des cieux » (10).
Effrayé des révoltes qui éclataient partout, Abd'Allah conclut d'abord une trêve avec Ibn Hafçoun ; mais cette mesure ayant produit un effet contraire, il reprit la lutte avec des alternatives de succès et d'échecs.
Son petit-fils, Abd-er-Rahman III, alors âgé de vingt-deux ans, lui succéda (912-961). Ce fut un souverain d'une rare énergie et d'une haute valeur, le plus grand peut-être des Califes d'Espagne.
Il prit lui-même le commandement des troupes musulmanes et pacifia le pays en quelques mois. Il étendit même son influence en Afrique. Son oeuvre fut considérable. Il reconstitua le trésor public, dilapidé par ses prédécesseurs et fit percevoir régulièrement les impôts, dont le produit dépassait annuellement six millions de pièces d'or ; il consacra un tiers de cette somme aux dépenses courantes, un autre tiers, aux embellissements et il mit l'autre tiers en réserve. En 951, il possédait dans ses coffres plus de vingt millions de pièces d'or. Une administration habile fit oublier les vieilles querelles entre les chrétiens et les musulmans et ramena la prospérité. Le commerce était si développé que les droits d'entrée et de sortie suffisaient aux dépenses publiques.
Son règne fut pour l'Espagne musulmane une période de splendeur incontestable (11).
Et cependant, Abd-er-Rahman ne fut pas heureux : ayant fait exécuter l'un de ses fils qui complotait contre lui, il en éprouva de tels remords que sa fin en fut hâtée. Il exprima sa tristesse dans les vers suivants qu'on trouva après sa mort :
« Cinquante années se sont écoulées depuis que je suis Calife. Richesses, puissance, plaisirs, j'ai joui de tout, j'ai tout épuisé. Les rois, mes rivaux, m'estiment, me redoutent et m'envient. Tout ce qu'un homme peut désirer, le ciel me l'a accordé. Eh ! bien, dans ce long espace de bonheur apparent, j'ai compté les jours où j'ai été véritablement heureux : j'en ai trouvé quatorze. Mortels, jugez la puissance, le monde et la vie » (12)
L'oeuvre absolument remarquable d'Abd-er-Rahman III fut continuée par son fils El Hakem II (961-976) qui, après avoir imposé la paix aux princes chrétiens voisins, administra sagement les finances de l'Empire. Il réduisit les dépenses somptuaires, de telle sorte qu'il put alléger les impôts. Conseillé par les Espagnols islamisés de sa cour, il protégea les lettres et les arts, comme ne l'avait fait aucun Calife avant lui. Avide de s'instruire, il atteignit un degré de culture intellectuelle fort rare à cette époque. Il avait la passion des livres rares et précieux ; il entretenait dans les principales villes de l'Islam, à Bagdad, à Damas, au Caire, à Alexandrie, des scribes chargés de copier les ouvrages remarquables. Sa bibliothèque de Cordoue comptait plus de quatre cent mille volumes. Pour répandre l'instruction et la religion, il créa de nombreuses écoles primaires et plusieurs écoles supérieures où des professeurs choisis enseignaient la grammaire, la rhétorique et même la philosophie, d'après Aristote.(13) L'Université de Cordoue, réorganisée par ses soins, devint célèbre. Les libéralités du Calife y attirèrent les docteurs les plus renommés du monde musulman. Abou Ali Kali, de Bagdad, y enseignait tout ce qui avait trait aux anciens Arabes, leur histoire, leurs proverbes, leur langue et leur poésie. Ces leçons recueillies plus tard furent publiées sous le titre d'Amâli ou dictées (14). Ibn al Koutia enseignait la grammaire. Abou-Bekr ibn Moawia, le Koraïchite, traitait des traditions relatives à Mahomet (15). Des milliers d'étudiants affluaient de tous les points du royaume pour suivre les leçons de ces maîtres illustres.
C'est de cette jeunesse universitaire que sortit l'homme qui devait donner au pouvoir des Califes sa plus grande expression de puissance et de splendeur, mais qui devait aussi le ruiner par son ambition : Abou Amir Mohammed, plus connu sous le nom d' Almanzor (le victorieux).
Issu d'une famille modeste, mais dépourvu de scrupules et désireux de parvenir, il s'éleva à force d'intrigues aux plus hauts emplois. D'abord pauvre écrivain public, puis secrétaire du cadi de Cordoue, il fut recommandé à la favorite du Calife, la sultane Sobh (Aurore), qui le prit comme administrateur des biens de son fils aîné, alors âgé de cinq ans (16).
Grâce à l'appui de la sultane, dont on prétend qu'il fut 1'amant, il fut nommé inspecteur de la monnaie, charge importante qui, mettant à sa disposition, à peu près sans contrôle, des sommes considérables, lui permit de se créer des partisans dévoués. Envoyé en Mauritanie, pour surveiller les actes des généraux du Calife, il sut, par son habileté, gagner l'amitié des chefs et des soldats. A son retour, El Hakem II, se sentant gravement malade, le nomma majordome de son fils Hachem, encore trop jeune pour exercer le pouvoir.
Hakem étant mort, Abou-Amir Mohammed se débarrassa très habilement des personnages qui pouvaient le gêner; puis, avec la complicité de la sultane Sobh, il relégua Hachem II parmi les femmes du harem et régna effectivement (17).
Après quelques succès militaires, remportés sur les princes chrétiens des États voisins, il se fit donner le titre d'Al Manzor (le victorieux), puis celui de Ma1ik Karim (roi magnanime). S'étant brouillé avec la sultane Sobh et menacé d'être destitué, il arracha à Hachem II une déclaration lui abandonnant la conduite des affaires.
Son ambition le perdit. Pour maintenir sa popularité et soit prestige, il s'engagea dans une guerre ruineuse contre les États chrétiens. Battu à Kalat Annozor par les princes coalisés, et blessé au cours de l'action, il fut tellement affecté dans son orgueil, qu'il se laissa mourir (1002) (18)
Hachem II aurait pu profiter de l'occasion pour reprendre le pouvoir ; il n'en fit rien. Partagé entre les femmes de son harem et les exercices de dévotion, il laissa Abd-el-Malik, fils d'Al Manzor, gouverner à sa place. Mais le nouveau régent n'avait pas les qualités de son père. Ce fut, pour l'empire musulman d'Espagne, le commencement de la décadence. On pouvait déjà discerner les causes de dislocation.
Pas d'unité nationale : Les conquérants, noyés au milieu d'une population hostile qui, malgré sa conversion, avait conservé sa mentalité, ses coutumes et le sentiment de sa nationalité, formaient une minorité incapable d'imposer une direction. Les Arabes campaient en pays conquis ; leur occupation était précaire. Leur mentalité de sémites les exilait, malgré tout, de la civilisation latine.
La population soumise était elle-même divisée. Les Espagnols islamisés vivaient en mauvaise intelligence avec les chrétiens qui les traitaient de renégats ; les Berbères qui formaient la masse de l'armée détestaient à la fois les Arabes et les Espagnols et ne songeaient qu'à vivre aux dépens des uns et des autres. Le Calife, éloigné du peuple, était impuissant à imposer sa volonté. Une cour, composée d'aventuriers et de plats courtisans, avides de s'enrichir, l'isolait de la foule. Et puis, il y avait la menace constante des États chrétiens voisins où s'étaient réfugiés tous les mécontents, tous les spoliés, tous ceux qui, n'admettant aucune compromission avec le conquérant, avaient préféré abandonner leurs biens, plutôt que de renier leur religion. Cette menace maintenait les vaincus dans l'espoir de la revanche, dans l'idée qu'un jour ou l'autre l'envahisseur serait chassé.
Cet ensemble fragile avait été maintenu tant bien que mal par des souverains énergiques, disposant d'une puissance militaire irrésistible, mais dès que le pouvoir était tombé aux mains de Califes incapables, les éléments hostiles, rapprochés par la violence, s'étaient dissociés et l'anarchie avait succédé à l'ordre.
Déjà Abd-el-Malik, fils d'Al Manzor, avait été difficilement toléré. Le peuple espagnol, vaguement conscient de sa dignité, supportait avec impatience la férule d'un parvenu sans autorité. La situation s'aggrava après la mort d'Abd-el-Malik, quand son frère Abd-er-Rahman voulut le remplacer. Les haines, depuis longtemps accumulées contre cette famille de parasites, se déchaînèrent. Comme l'imbécile Hachem II n’intervenait pas, des prétendants surgirent, notamment un, certain Mohammed, en faveur de qui le Calife abdiqua et prit le nom de El-Mahdi Billah (19).
Ce fut la guerre civile et l'anarchie Abd-erRahman fut massacré par la populace. El-Mahdi fit enfermer Hachem II et le fit passer pour mort. Cela n'améliora pas la situation. Un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, Soleiman, se proclama Calife. Les mercenaires du palais, sous la conduite d'un certain Wadhih, tuèrent El Mahdi, sous prétexte de replacer Hachem Il au pouvoir, puis massacrèrent Wadhih, lui-même, qui abusait de son autorité.
Soleiman s'empara de Cordoue ; comme il reprochait à Hachem II d'avoir abdiqué en faveur de son rival Mohammed, le Calife lui répondit en joignant les mains : « Hélas! Vous savez que je n'ai pas de volonté ; je fais ce que l'on m'ordonne! Mais épargnez-moi, je vous en supplie, car je déclare de nouveau que j'abdique et que je vous nomme mon successeur » (20)
Ce langage montre à quel degré de lâcheté était tombé Hachem.
Dans les provinces, les chefs berbères se révoltèrent ; la populace se livra au pillage. Des aventuriers surgirent partout pour fomenter des troubles. Il y eut simultanément plusieurs Califes : Ali ibn Hammoud ; puis un petit-fils d'Abder-Rahman III, Abd-er-Rahman IV (1016) ; puis Kassim (1023); puis un fils d'Abd-er-Rahman IV, Abd-er-Rahman V (1023); puis un Ommeyade, Mohammed II al Mostakfi (1024) ; puis Yahia, fils d'Ali ibn Hammoud (1025); puis Hachem III al Motamid, frère aîné d'Abd-er-Rahman V (1026-1029), un roi fainéant qui passait sa vie à table, entre des histrions et des danseuses. Chassé du pouvoir, cet incapable, qui ne s'occupait que de vins, de fleurs et de truffes, fut remplacé par une sorte de sénat, composé de vizirs et de personnages influents (1029) (21).
Chaque province, chaque ville importante formait un Etat indépendant, Cordoue, déchue du rang de capitale avait été supplantée par Séville où le pouvoir exécutif avait été confié au Cadi Aboul-Kassim Mohammed, de la famille des Beni-Abbad ou Abbadites.
Pour mettre fin aux compétitions et rétablir l'ordre, celui-ci usa d'un stratagème. Ayant trouvé dans la personne d'un ouvrier nattier de Calatrava un sosie de Hachem II, il prétendit que le Calife n'était pas mort, qu'il l'avait découvert dans une prison et il donna le pouvoir apparent au nattier, se réservant de gouverner lui-même (1035) (22).
Son fils Abbad (1042) lui succéda comme Hadjib ou premier ministre du soi-disant Hachem II. Soupçonneux, corrompu, perfide, adonné à l'ivrognerie, tyrannique et cruel, ce personnage semblait réunir tous les défauts. Il se débarrassa du pseudo-Calife et régna sous le nom d'Abbad II, au milieu de l'anarchie générale.
Son fils Al Motamid (1069), moins corrompu, essaya de rétablir l'ordre ; ses tentatives furent malheureuses. En désespoir de cause, il contracta alliance avec Alphonse V (1080).
Celui-ci, en cas de succès, se réservait Tolède, laissant à son allié Badajoz, Grenade, Alméria. L'entente fut surtout favorable au roi chrétien qui s'empara de Tolède. La possession de cette ville livrait aux Espagnols toutes les forteresses en deçà du Tage et leur donnait pour l'avenir une base solide d’opérations (23).
Les Arabes, sentant leur situation précaire, firent appel à l'Almoravide Yousef ben Tafsin, établi au Maroc, dont les succès guerriers et les grandes qualités attiraient les espoirs du monde musulman. Ils savaient qu'ils allaient simplement changer de maître, mais, comme avait dit Al Motamid, ils aimaient mieux être chameliers en Afrique que porchers en Castille.
Yousef passa en Espagne (1086} et obtint un premier succès sur les chrétiens ; il allait poursuivre les hostilités, lorsque la mort de son fils l'obligea à retourner au Maroc. Livré à lui même, Al Motamid éprouva de durs revers. Les chrétiens, conduits par des chefs d'une haute valeur, comme le fameux Rodrigue de Campéador (le Cid) s’emparèrent de la province de Murcie. (1087)
A la prière de Al Motamid, l'Almoravide Yousef revint en Espagne où, profitant des rivalités des chefs arabes et de la complaisance des chefs berbères, il se constitua dans le Sud de la péninsule un Etat sur lequel son autorité s'exerça sans opposition (1090-1094). Il ne restait plus qu'un Etat musulman indépendant : celui de Saragosse où régnait Mostaïn, de la famille des Beni-Hamed. A la mort de celui-ci, Saragosse fut livrée aux Almoravides (1110).
Yousef devait sont succès à l'appui des fakis qui avaient fait une active propagande en sa faveur et qui avaient légalisé son usurpation par des textes religieux. Très dévot lui-même, il les récompensa en leur accordant les plus larges prérogatives. Ce fut le règne du fanatisme étroit et de l'oppression religieuse exercée par des Berbères islamisés qui observaient scrupuleusement à la lettre les dogmes et qui appliquaient avec une rigueur inflexible les prescriptions koraniques. Ce régime se prolongea sous les successeurs de Yousef, Ali et Techoufin, jusqu'en 1143.
La culture intellectuelle, développée par les Espagnols islamisés sous la tutelle de Califes tolérants, fat anéantie. Les poètes durent supprimer de leurs écrits toute expression licencieuse, toute image profane et se borner à vanter les bienfaits de l’Islam ; les philosophes durent imiter servilement les écrivains orthodoxes ; les savants furent obligés de cesser leurs investigations qui les poussaient hors du cadre étroit des dogmes. Ghazzali, lui-même, le grand théologien musulman, dont les ouvrages ont été appelés la preuve de l’Islamisme, fut condamné comme impie. Ce fut la destruction de toute pensée, le retour à la barbarie. Naturellement, les chrétiens et les juifs furent persécutés avec la dernière rigueur. Pendant cinquante ans, l'Espagne musulmane vécut sous la rude discipline de sectaires ignorants et intransigeants qui s'attachèrent à tuer dans les esprits toute envolée vers le progrès (24).
Exaspérée par cette domination insupportable, la populace finit par se soulever contre ces bigots. Elle fut aidée dans sa rébellion par les chefs arabes, désireux de s'émanciper et par les chrétiens des États voisins. C'était l'époque où vibrait l'enthousiasme qu'avait suscité le grand mouvement des croisades. Les princes chrétiens, profitant de l'hostilité des populations contre les oppresseurs musulmans, engagèrent la lutte. L'instant était favorable. Les berbères almoravides avaient perdu, en Espagne, leurs qualités guerrières ; les Espagnols convertis détestaient plus que jamais leurs tyrans.
Alphonse d'Aragon fit des incursions heureuses en Andalousie (1125); Alphonse VII de Castille prit Xérès (1133) ; Roger Guiscard s'empara de Candie et de la Sicile et son fils conquit les îles du littoral (1125-1143).
Les Almoravides ayant perdu tout prestige, un certain Mohamed ben Abd'Allah se fit passer pour le Mahdi, le Messie qui devait régénérer l'Islam, et d'Afrique, d'où il venait de fonder la dynastie des Almohades, passa en Espagne (1120-1130).
Son successeur, Abd-el-Moumen (1130-1160), acheva la conquête de l'Afrique, puis batailla en Espagne contre les princes chrétiens.
Son fils Yousouf poursuivit les hostilités avec des alternatives de succès et de revers et son successeur Yakoub entreprit la lierre sainte contre les chrétiens Il s'empara de Calairava, de Tolède et de Salamanque (25).
L'avènement des Almohades fut le résultat du mouvement de réaction contre le fanatisme des Almoravides. Grâce à l'esprit libéral des membres de cette dynastie, la civilisation, totalement étouffée par des bigots ignorants, brilla d'un nouvel éclat avec l'aide des Espagnols islamisés. Il est un fait qui s'observe dans tout le cours de l'histoire musulmane : toutes les fois que le parti religieux est puissant, toutes les fois que le Calife obéit à ses suggestions, la civilisation est étouffée et il y a régression des peuples soumis vers la barbarie. Il y a, au contraire, épanouissement de civilisation, dès que les peuples soumis peuvent, grâce à l’administration d’un prince tolérant, développer librement leurs qualités nationales. Quand l’Islam triomphe, c’est l’esprit arabe qui domine, c'est-à-dire un esprit pauvre d’imagination, incapable d’invention et qui, ne pouvant rien concevoir en dehors et au-delà de ce qu’il perçoit directement, observe scrupuleusement, fanatiquement la lettre des textes sacrés. Quand le parti religieux cesse d'exercer le pouvoir, les peuples soumis, laissés libres de penser et d'agir, échappent au carcan étroit du dogme islamique et obéissent à l'inspiration de leur génie propre. C'est une preuve nouvelle de l'influence néfaste de l'Islam. L'épanouissement de civilisation qui se produisit en Espagne, grâce à l'administration tolérante des Almohades, succédant à la tutelle fanatique des Almoravides, démontre une fois de plus l'exactitude de cette thèse.
Le règne de Yakoub marque une renaissance de la civilisation latine. Les belles lettres, dédaignées par les grossiers et dévots africains, furent de nouveau en honneur ; les poètes et les savants furent compris et appréciés et des monuments somptueux attestèrent partout la richesse et le libéralisme des Almohades.
Mohammed el Nasr (1205), qui succéda à Yakoub, suivit d'abord son exemple, mais poussé par l'ambition, il rêva de gloire militaire et voulut entreprendre des expéditions contre les chrétiens. En 1205, il s’empara des Baléares ; ce succès le grisa et lui fit perdre toute prudence. En 1210, il envahit les États chrétiens voisins (26).
Ce fut une faute. L'Islam ne disposait plus d'une force matérielle lui permettant de réaliser des conquêtes. Les armées berbères, corrompues au contact de la civilisation latine, avaient perdu leur endurance et leur bravoure et n'étaient plus que des hordes de soudards indisciplinés. Par contre, les chrétiens, enflammés par le zèle religieux, disposaient d'armées redoutables.
Dès l'attaque des musulmans, le pape Innocent III prêcha la croisade et soixante mille volontaires étrangers franchissant les Pyrénées, à son appel, vinrent se joindre aux chrétiens espagnols.
Une grande bataille, livrée dans les plaines de Tolosa, se termina par la défaite des musulmans (1212). Les chrétiens, encouragés par ce succès, poursuivirent victorieusement les hostilités. Les Espagnols islamisés, qui ne restaient soumis que par crainte des représailles, se soulevèrent. Les chefs berbères et arabes, désireux de s'émanciper, les imitèrent. Ce fut une nouvelle période d'anarchie ; elle fut fatale aux Almohades. Les successeurs de Mohammed-el-Nasr, Abou Yacoub et Almamoun tentèrent vainement de s'opposer à la désorganisation de l'empire. Les chrétiens poursuivirent leurs progrès, si bien qu'en 1239 la domination des Almohades était totalement détruite en Espagne.
Des États musulmans, il ne resta plus que Grenade dont le souverain, Mohammed al-Hamar put résister. C'est là que se réfugièrent les musulmans qui ne voulaient pas subir un joug étranger. Menacés, ils s'unirent ; c'est ce qui fit leur force et permit au royaume de Grenade de subsister pendant plus de deux siècles, (1238-1492); mais sa chute était fatale. L'un des successeurs de Mohammed al-Hamar, El-Zagal, capitula (1492 (27).
Ce fut la fin de l'Islam en Espagne. Comme partout ailleurs, les Arabes, transplantés dans ce pays, furent, pour ainsi dire, empoisonnés par la civilisation latine. Il est à remarquer que l'Arabe n'a jamais su bénéficier des conquêtes intellectuelles ou scientifiques des autres civilisations. Il a pris les défauts des peuples qu'il a soumis, mais il a été incapable de s'assimiler aucune de leurs qualités. La raison en est simple. La loi d'inspiration religieuse, qui régit tyranniquement tous les actes du musulman et qui a été établie d'après les coutumes arabes, c'est-à-dire d'après les coutumes d'un peuple barbare, ne condamne pas expressément les plaisirs grossiers ; contrairement au christianisme, l'Islam ne prêche ni l'abstinence ni le mépris de la loque humaine. A part la défense d'user des boissons fermentées, il laisse au fidèle toute liberté en ce qui concerne les jouissances matérielles. Mahomet se vantait d'aimer les parfums, les femmes et les fleurs. Mais la loi islamique fixe d'une façon immuable et rigide les limites intellectuelles que le musulman ne peut franchir sans renier sa foi. Elle a donc empêché ceux qui l'ont acceptée de bénéficier des progrès de la civilisation réalisés par d'autres peuples, sans les défendre contre les vices de ces mêmes peuples. Il en est résulté que tout en restant intellectuellement barbares, les individus de religion islamique se sont assimilés les vices des sociétés affinées par une longue civilisation.
En Espagne, l'Arabe s'est aveuli au contact de la culture latine. Ce guerrier est devenu un efféminé. N'ayant pu, faute de bagage intellectuel, exercer une influence sur la mentalité des nouveaux convertis, il s'est contenté de s'imposer par la force ; aussi, le pouvoir lui a-t-il échappé dès qu'une vie plus facile et l'abus des plaisirs matériels lui ont fait perdre ses qualités de vigueur et d'endurance. Le vaincu, obéissant à des sentiments nationalistes, s'est révolté quand il s'est senti le plus fort et a chassé l'envahisseur.
L'épanouissement de civilisation qui s'est produit en Espagne, sous le règne de Califes tolérants, est dû uniquement aux Espagnols islamisés, c'est-à-dire à des latins qui, en dépit de leur conversion, avaient conservé intacts leur mentalité et leur génie. Même la littérature arabe d'Espagne se ressent de l'influence latine. (28) Dans la limite où le lui permettait la loi islamique, le vainqueur barbare a subi l'empreinte du vaincu plus civilisé. Comme partout, l'Arabe a copié, mais n'a rien imaginé. Les monuments de Cordoue, de Séville et de Grenade, sont l'oeuvre des architectes espagnols. L'Arabe a donné des ordres, mais pas de directives. Le Calife a dit : « Je veux un palais », mais il n'a pas trouvé d'arabe capable d'en dresser les plans et il a dû charger de ce soin des Espagnols islamisés, de même qu'à Damas et à Bagdad, ce sont les architectes syriens et grecs qui édifièrent les monuments attribués à tort aux Arabes.
(01) DOZY. – Ouvrage cité, p. 200 T. 1.
(02) DE MARLES. – Histoire de la conquête de l’Espagne par les Arabes.
(03) IBN ADHARI. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne.
(04) AKHBAR MEDJMOUA.
(05) EL-MAQQARI. – Analecta sur l’histoire d’Espagne. Traduction DOZY.
(06) IBN-ADHARI. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne, traduction DOZY. T. II. P. 85.
(07) MAKKARI. – Ibn Khalikan.
(08) IBN ADHARI.
(09) ALVARO. – Indiculus luminosus.
(10) IBN ADHARI.
(11) DOZY. – T. II p. 350.
(12) IBN-ADHARI.
(13) IBN-KHALDOUN. – Prolégomènes.
(14) IBN-KHALLIKAN. – Traduction de SLANE.
(15) IBN-ADHARI.
(16) CARDONNE. – Histoire de l’Afrique et de l’Espagne.
(17) IBN-ADHARI.
(18) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(19) DE MARLES. – Histoire de la conquête de l’Espagne par les Arabes.
(20) IBN- ADHARI.
(21) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(22) IBN- ADHARI.
(23) DE MARLES. – Histoire de la conquête d’Espagne.
(24) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(25) DE MARLES. – Histoire de la conquête d’Espagne.
(26) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(27) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(28) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
* * *
La décadence arabe en Perse, en Mésopotamie et en Égypte. - Les provinces, tombées momentanément dans la barbarie, sous le joug arabe, renaissent à la civilisation dès qu'elles peuvent s'émanciper. - Causes générales de la décadence de l'empire arabe : Nullité politique. Absence de génie créateur. Absence de discipline. Mauvaise administration. Pas d'unité nationale. L'Arabe n'a pu gouverner qu'avec la collaboration des étrangers. - Causes secondaires : La religion, véhicule de la pensée arabe. Trop grande diversité des peuples soumis. - Pouvoir despotique du prince. - Condition servile de la femme. - L'Islamisation des peuples soumis les élèves au niveau du vainqueur et leur permet de le submerger. Les mariages mixtes. - L'influence nègre. -Diminution des revenus de l'empire. - Les mercenaires.
Il serait fastidieux de suivre dans tous ses détails l'histoire des provinces soumises aux Arabes. On la résumera hâtivement ; on insistera d'une façon particulière, dans un chapitre spécial, sur celle du Maghreb et de l'Ifrikia parce qu'elle permet de mieux comprendre la mentalité et la psychologie du Berbère dont la connaissance est nécessaire à l'élaboration et à l'application d'une politique plus réaliste.
Les mêmes causes ayant produit partout les mêmes effets, les divers pays conquis par les Arabes suivirent l'exemple de l'Espagne et travaillèrent au démembrement de l'empire. En Perse, en Mésopotamie, en Égypte, ce furent surtout les sentiments nationalistes, éveillés par la domination étrangère et fortifiés par les persécutions religieuses, qui poussèrent les peuples à la révolte (1).
Ce mouvement d'indépendance révèle un fait remarquable, déjà noté à propos de l'Espagne: les provinces tombées dans la barbarie sous le joug arabe, reviennent à la civilisation dès que, par leur émancipation, elles reconquièrent la liberté de penser et d'agir, C'est la preuve éclatante de l'influence néfaste exercée par les Arabes. Dès que la doctrine musulmane - sécrétion du cerveau arabe, fidèle expression du génie arabe - triomphe, il y a paralysie intellectuelle des peuples à qui elle est imposée ; dès que cette doctrine subit une éclipse, les peuples laissés à la libre inspiration de leur génie, s'évadent de la barbarie et renaissent à la civilisation. L'histoire de toutes les provinces en révolte contre l'autorité arabe illustre cette thèse.
(01) Th. NOELDEKE. – Histoire des Perses et des Arabes au temps des Sassanides.
Dès 814, le Khorassan, donné par le Calife Al Mamoun à l'un de ses généraux, Thaher, en récompense de ses services, devint indépendant. Homme de guerre, Thaher se souciait peu des doctrines religieuses. C'était un libéral : il laissa donc à ses sujets la plus entière liberté de conscience. Ceux-ci se ressaisirent à la faveur de cette tolérance et développèrent leur génie national ; on put constater aussitôt un renouveau de civilisation. Les savants et les lettrés affluèrent et se mirent au labeur ; on a conservé une observation de l'équinoxe d'automne de 851 Faite à Nichabor, capitale du Khorassan, avec une grande armille qui marquait les minutes (1).
En 864, une petite province des bords de la mer Caspienne, le Tabarestan, s'émancipa avec le concours d'un alide, Hassan ben Zeïd.
En 870, un persan, Yakoub-es-Soffar, souleva le Sedjestan puis, s'emparant du Korassau et du Tabarestan, il se constitua un vaste Etat. Son avènement fut le résultat d'une réaction du nationalisme persan contre l'esprit arabe, nationalisme teinté de religion, car tout en acceptant l'Islam, la Perse l'avait adapté à son génie, si bien qu'elle en avait déformé la doctrine.
La dynastie des Soffarides, dont Yacoub fut le fondateur, fut continuée plus tard par celle des Samanides, également persane. Là aussi, on put constater une renaissance intellectuelle.
Les populations de la Perse, très avancées en civilisation, ne demandaient qu'un peu de liberté pour s'arracher à la barbarie arabe.
Entre 930 et 940, le Djézireh, puis l'Arménie et la Géorgie s'émancipent de la tutelle arabe. Mais le mouvement le plus étendu éclate dans la Perse centrale où les populations, obéissant à des sentiments nationalistes, élèvent au pouvoir une famille d'origine deilémite, les Bouides. Là encore, dès que la domination arabe cesse, il y a renouveau de civilisation. Un prince de cette dynastie, Adhab-ed-Doulah ordonne de grands travaux d'utilité générale ; des ingénieurs furent chargés de canaliser la rivière de Bendemir, près de Schiraz. Ils parvinrent à empêcher les inondations qui se reproduisaient régulièrement et détruisaient les cultures et livrèrent au commerce une nouvelle voie de communication. Les sciences et les lettres furent en honneur. Cette période brillante se prolongea jusqu'en 1060, à l'avènement des Seldjoukides.
Ceux-ci, quoique barbares, favorisèrent la civilisation, parce que, n'étant musulmans que de nom, ils se montrèrent tolérants. L'un des successeurs de Togrul-Beg, fondateur de la dynastie, Djebel-ed-Dine Mlalek-Schah (1072-1092) contribua, par une sage administration, à développer la prospérité générale. Ce barbare protégea les savants et les écrivains et réussit à constituer un vaste empire qui comprenait la majeure partie de la Perse, les territoires grecs jusqu'au Bosphore, le Djézireh, la Syrie. Mais ses fils, poussés par l'ambition, déchaînèrent une guerre civile qui ruina ce vaste empire et provoqua son démembrement.
En 877, un mercenaire turc affranchi, Ahmed ben Thouloun, à qui le Calife Al Motamid avait confié le gouvernement de l'Égypte et de la Syrie, se sépara de l’empire. Il agit par ambition, mais il fut aidé par les populations, lasses de la contrainte arabe. Débarrassées de la lourde tutelle des Abbassides, les deux provinces, à peu près ruinées par les exactions des fonctionnaires et par les persécutions religieuses, retrouvèrent rapidement leur ancienne prospérité. Ahmed ben Thouloun, islamisé de fraîche date, était fort peu au courant des subtilités de la foi. Soucieux de popularité, il se montra libéral, calma le zèle des fanatiques, protégea les sciences et les arts, éleva des monuments avec l'aide des architectes égyptiens et syriens, construisit des routes, ouvrit des canaux, installa des marchés.
Son fils Khormarouiah (884) suivit son exemple. Il laissa toute liberté aux individus, s'entoura d'une cour élégante et se signala par ses prodigalités. A l'instigation des savants du pays, il fit bâtir à Mesrah une immense ménagerie où l'on entretenait des animaux de toute espèce.
Les Fatimites, qui succédèrent aux Toulounides, gouvernèrent, comme eux, avec la collaboration des grandes familles locales (2). MoëzLedinillah (953-975) qui fui le premier Fatimite d'Égypte et qui fonda El Kahira (939) et son successeur Aziz-Billah (975-996), favorisèrent par leur administration libérale le développement du commerce, de l'industrie et de l'agriculture ; par leurs libéralités, ils encouragèrent les écrivains et les savants. Ibn-Younès, l'Égyptien, eut son observatoire, comme les astronomes de l'Irak et put composer ses célèbres Tables astronomiques (3). La prospérité de cette province était si développée, que ses seuls revenus étaient égaux à ceux que percevait jadis Haroun-al-Rachid sur toute l'étendue de l'Empire.
Malgré la folie de Hakem (996-1020), sorte de Néron oriental qui se signala par ses excès sadiques; malgré l'incapacité de Dhaber (1020-1036), malgré les ambitions déçues de Abou-Tamime Mostanser (1036-1094), l'Égypte resta prospère jusqu'en 1171, date à laquelle elle retomba momentanément sous la domination des Abbassides. De 1171 à 1258, époque où mourut le dernier Abbasside, ce fut pour cette province une période de barbarie et d'anarchie encore accrues par les entreprises des Croisés chrétiens qui débutèrent en 1096 (4).
Les Califes Abbassides, aveulis par une vie de débauches, furent incapables de s'opposer à la prise d'Antioche (1098) et de Jérusalem (1099).
C'est un Seldjoukide, Emad-ed-Dine Zenghi, qui s'était constitué un Etat indépendant entre le Djezireh et l'Irak Arabi, qui dressa les musulmans contre les chrétiens et arrêta les progrès de ces derniers.
Son œuvre fut continuée par ses deux fils, Sif-ed-Dine et Nour-ed-Dine. Ce dernier, notamment, s'empara de Damas que menaçaient les Croisés, tandis qu'un de ses lieutenants, Shirkouk, mettait la main sur I'Égypte. Le neveu de Shirkouk, Salah-ed-Dine, le Saladin de nos chroniques, renversa les Fatimites (1171) (5). A la mort de Nour-ed-Dine (1174), il devint le maître de l'Égypte, de la Syrie, de la Mésopotamie et de l'Arabie. En 1185, son empire s'étendait de Tripoli d'Afrique jusqu'au Tibre et du Yémen jusqu'au Taurus. Il enleva aux chrétiens Acre, Ascalon et Jérusalem (1187).
A sa mort, l'ambition de ses fils disloqua cet empire ; l'un prit l'Égypte ; l'autre Damas ; le troisième, Alep et la haute Syrie. Ce fut la dynastie des Aïoubites. Les deux premiers furent dépossédés par leur oncle Malk-Adhel-Sif-ed-Dine, le Saladin de nos chroniques, qui réunit en un seul état l'Égypte et la basse Syrie et qui enleva Tripoli aux Croisés (1200-1218).
A sa mort, nouveau démembrement. Au treizième siècle, l'Empire musulman n'est plus qu'une poussière de petits États que se disputent les représentants des différentes dynasties et les partisans des différentes sectes dont la plus active, à cette époque, est celle des lsmaëliens ou Hachichin, éclose en Perse vers 840, sous l’inspiration du Mazdéisme.
Une nouvelle race de conquérants, les Mongols, envahit l'Asie et accroît l'anarchie. Après s'être rendus maîtres de la Tartarie et de la Chine, Gengis Khan et ses successeurs se ruent sur l'empire musulman (1258) (6); l'Égypte et la Syrie leur résistent jusqu'en 1517. Le pouvoir échappe définitivement aux Arabes qui s'effacent devant des conquérants plus combatifs : les Turcs et les Mongols ; ils n'ont plus d'existence politique en dehors de la péninsule et disparaissent, dès ce moment, de l'histoire des peuples de l'Orient.
Après avoir compulsé, comme on vient de le faire, l'histoire de l'Empire arabe, depuis ses origines jusqu'à son effondrement, il n'est peut être pas impossible de démêler les causes de sa décadence et de sa chute.
Il en est de générales : elles tiennent au tempérament arabe, à la mentalité arabe ; elle résulte des défauts de l’Arabe, de ses habitudes, de ses conditions d’existence, pendant des siècles, dans un milieu spécial : le désert.
Il en est de secondaires : elle découlent des fautes commises par le conquérant arabe.
Examinons les causes générales.
Le peuple arabe n'est pas an peuple politique, capable de grands desseins et de patients efforts en vue de les réaliser. C'est un peuple de nomades, de primitifs, d'êtres simples, voisins de l'animalité, obéissant à leurs instincts, ne sachant ni réfréner leurs passions, ni dominer leurs désirs. Impuissant à concevoir un intérêt supérieur, à nourrir un idéal élevé, ce peuple a toujours vécu dans l'indiscipline. Atteint, d'anarchie chronique, il n'a jamais pu subordonner son égoïsme individuel à la poursuite d'une grande tâche collective, à la réalisation d'une ambition nationale.
Même au temps de sa puissance, il fut une sorte de fédération d'égoïsmes, rapprochés par les circonstances, mais acharnés à se combattre.
Incapable d'invention, il a copié, mais il n'a pas su créer. Incapable de progrès, il a toléré les formes de gouvernements qu'il a rencontrées dans sa ruée, mais il n'a su ni les améliorer, ni même les adapter aux circonstances Aussi, quand l'organisation étrangère s'est disloquée, il n’a pu ni la réparer, ni la remplacer par une autre.
Une image fera comprendre notre pensée. L'intelligence d'un Arabe s'élève jusqu'à la faculté d'imitation. Qu'on lui confie une automobile ou une locomotive ; après un certain temps d'apprentissage, il parviendra à la conduire; mais quand cette machine se détraquera, il sera incapable de la réparer, encore moins d'en construire une nouvelle.
De même, le conquérant arabe, succédant à des peuples civilisés comme les Perses et les Byzantins, a pu adopter leur régime administratif; il a même été dans l'obligation de l'adopter, puisqu'il ne pouvait le remplacer par une conception originale ; il a pu en assurer le fonctionnement pendant un certain temps; mais dès que les circonstances exigèrent des modifications, il ne put les apporter, parce qu'il n'avait pas le don de l'invention, le génie créateur ; et quand le système se disloqua, faute des mesures imposées par des conditions nouvelles, par l'évolution des idées et des moeurs, il ne put ni le réparer, ni lui substituer un système de son invention. La machine s'usa rapidement et, finalement, s'arrêta; et quand elle s'arrêta, ce fut la ruine.
Dans l'Afrique du Nord, le conquérant arabe ne sut pas réparer les barrages et les autres travaux d'hydraulique qui avaient permis aux Romains de donner au pays une prospérité agricole incomparable. Il les utilisa tant bien que mal, tant qu'ils durèrent, mais quand ils tombèrent en ruines, par l'usure du temps ou par la destruction des hommes, la prospérité du Moghreb s'effondra, la sécheresse frappa les terres de stérilité et le désert se substitua aux champs et aux vergers.
L’Arabe n'est pas un administrateur. Ce nomade insouciant, habitué à vivre au jour le jour, en subissant les accidents de l'existence sans les prévoir, ni même songer à les prévenir est incapable de gouverner. Cela est si vrai que la capitale de l'Empire arabe n'a jamais été en Arabie ; elle fut tantôt en Syrie, tantôt en Mésopotamie, tantôt en Espagne, tantôt en Égypte, c'est-à-dire là où les Califes trouvaient des collaborateurs étrangers qui suppléaient par leur génie, a leur insuffisance. Tant que ces collaborateurs furent assez puissants pour imposer leur volonté, sous la façade du pouvoir califal, il y eut une apparence de gouvernement ; mais lorsque le conquérant arabe, grise par ses succès ou aveuglé par le fanatisme religieux, voulut régner par lui-même, l'anarchie succéda aussitôt a l'ordre et l'ensemble se disloqua. Mais à aucune époque, la direction imprimée à l'Empire ne partit de l'Arabie, de telle sorte qu'il n'y eût jamais de pouvoir national, d'idéal national, d'intérêt national, d'unité nationale.
Les diverses provinces furent toujours divisées par des rivalités, parce que chacune, en présence de l'incapacité du vainqueur à imposer une discipline et des directives, conserva son idéal particulier, ses ambitions, ses amitiés et ses haines ; si bien que l'Empire arabe ne fut jamais qu'une mosaïque formée de blocs disparates, sans cohésion et sans lien.
L'Arabe est un barbare. Avant Mahomet, l'Arabie n'était peuplée que de bergers et de pillards. On n'y constata jamais ni société, ni organisation collective, ni mouvement intellectuel. Quand ces êtres primitifs, uniquement préoccupés de satisfactions animales, se ruèrent à la conquête du monde et qu'ils tombèrent au milieu de peuples avancés en civilisation, ils se corrompirent, rapidement. Lorsque le Bédouin, élevé dans la rude existence du désert, habitué aux privations et aux souffrances, fut transplanté à Damas ou à Bagdad, à Cordoue ou à Alexandrie, il fut bientôt la proie de tous les vices de la civilisation ; cet être famélique creva d'indigestion ; ce spartiate par force devint un sybarite.
Incapable de commander à ses instincts, il jouit de la vie facile et il se pervertit. Ignorant et grossier, il subit l'influence des vaincus plus civilisés que lui. Il n'eut jamais d'autre autorité que celle de la force ; quand celle-ci lui échappa, par suite de son aveulissement, il perdit le pouvoir. Privé des concours étrangers, il redevint lui-même : le Bédouin d'Arabie.
Le Bédouin est incapable de concevoir un état meilleur que le sien. Il ne peut rien imaginer en dehors de ce qu'il est, de ce qu'il voit, de ce qu'il possède. Poussé par l'âpre désir du pillage, il est sorti de ses déserts et s'est rué à la conquête du monde. Au contact de peuples plus civilisés, il a imité, copié, adopté ce qu'il avait été impuissant à concevoir. Il n'a rien inventé par lui-même ; il a emprunté sa religion aux judéo-chrétiens ; il a emprunté ses connaissances scientifiques et sa législation à la civilisation gréco-latine ; mais en copiant, il a tout déformé. Tant qu'il a été mêlé à d'autres peuples, il a subi leur influence et parodié leurs habitudes de luxe, leurs moeurs raffinées, mais dès que l'influence étrangère a été mise en échec, il n'a pas su conserver ce qu'il avait appris et il est redevenu le Bédouin ignorant et grossier. C'est ainsi qu'après la disgrâce des Barmécides, ces ministres persans de génie, la dynastie des Abbassides, qui avait brillé, jusque-là, tombe brusquement en décadence.
Quand on regarde de haut l'histoire arabe, on s'aperçoit qu'elle se divise en plusieurs périodes qui coïncident avec l'influence exercée par différents peuples étrangers ; il y a la période syrienne, pendant le Califat des Ommeyades ; la période persane, pendant le règne des Abbassides, puis la période espagnole et la période égyptienne, sous leurs successeurs. Pendant une seule période, les Arabes agirent par eux-mêmes, ce fut sous le règne des premiers successeurs de Mahomet et l'on peut constater que, durant cette période, les Arabes se bornèrent à faire des conquêtes, à piller et à détruire.
Tant que le Bédouin, dépourvu d'imagination, indiscipliné, égoïste et grossier, a été submergé par les étrangers, il a subi inconsciemment leur influence, il s'est dégrossi à leur contact ; et c'est à la faveur de cette circonstance, que s'est produit cet épanouissement de civilisation que l'on a faussement attribué aux Arabes, attendu que ses artisans furent les Syriens, les Persans, les Indiens, les Espagnols et les Égyptiens. Mais dès que le Bédouin a été rendu à lui-même, il est retombé dans la barbarie ancestrale, dans la barbarie anarchique des pillards du désert.
Voilà les causes générales qui expliquent la décadence rapide et l'effondrement de l'Empire arabe ; mais il est des causes secondaires qui n'exercèrent pas une moindre influence sur les destinées de cet Empire.
Ces causes sont nombreuses.
D'abord, la religion. L'Islam est une sécrétion du cerveau arabe ; c'est l'adaptation à la mentalité arabe des doctrines, judéo-chrétiennes. Dépourvu d'imagination, le Bédouin n'a pu animer sa croyance d'un idéal élevé ; elle est terre à terre, sans horizon, comme sa pensée. Son idéal est celui d'un nomade, d'un habitant du désert, d'air primitif encore empêtré dans les fanges de la matière : des satisfactions animales : manger, boire, jouir, dormir : la pauvre philosophie d'une brute dont l'esprit ne pénètre pas les causes : subir les événements, se résigner à ce qui arrive.
Une pareille doctrine, déjà peu favorable au développement des facultés intellectuelles, fut encore aggravée par le zèle maladroit des fanatiques, qui, au deuxième siècle de l'Hégire, obtinrent non seulement de la fixer immuablement, de la cristalliser, mais encore de la revêtir d'un caractère sacré, de lui supposer une origine divine, de telle sorte qu'ils en firent un bloc intangible et qu'ils rendirent impossibles toute évolution ultérieure, toute modification tout progrès.
Devenue rigide, immuable, imperfectible, cette doctrine a bravé les siècles ; elle est aujourd'hui, ce qu'elle était à l'époque des Califes Abbassides. Comme elle a été imposée par la violence aux peuples soumis et que ceux-ci, pour éviter les persécutions, ont fini par l'adopter elle a étouffé en eux le libre arbitre, la faculté d'évoluer, d'accepter les enseignements de l'expérience ; elle a ravalé leur esprit au niveau de la mentalité arabe. Les pays qui ont pu se libérer de bonne heure du joug arabe et s'évader de la religion musulmane, comme l'Espagne, la Sicile, la France méridionale, ont conservé leur pouvoir de progrès et ont pu poursuivre, dans la civilisation, le cours de leurs destinées; les autres qui, avant leur islamisation, avaient cependant manifesté d'incontestables aptitudes aux progrès, comme la Syrie, la Perse et l'Égypte, ont sombré, après leur conversion, dans la barbarie, et y sont demeurés.
Ce qui démontre bien l'influence néfaste de l'Islam, c'est la façon dont se comporte le musulman au cours de son existence. Dans sa prime enfance, alors que la religion n'a pas encore imprégné son cerveau, il manifeste une intelligence très vive, un esprit remarquablement ouvert, accessible à toutes les idées; mais au fur et à mesure qu'il grandit et que, par l'éducation, l'Islam le saisit et l'enveloppe, son cerveau se ferme, son jugement s'atrophie, son intelligence est frappée de paralysie et d'irrémédiable déchéance.
Ce qui a encore hâté la décadence de la domination arabe, c'est la trop grande diversité des peuples soumis.
L'Empire arabe a été formé, au hasard des conquêtes, de nations, de tribus, de peuplades, divisées par les intérêts, les aspirations, les besoins. Pas d'unité nationale. Le principal élément de cohésion d'un Etat, c'est l'unité de langage qui détermine une étroite communion des idées et qui se matérialise en quelque sorte par la création d'une ville-capitale, centre vital, cœur de la nation.
L'Empire arabe ne connut jamais une semblable unité. Les Latins, les Grecs, les Slaves, les Arabes, les Persans, les Hindous, les Égyptiens, les Berbères, rapprochés par la volonté brutale du conquérant, ne pouvaient ni se comprendre, ni fraterniser, ni s'unir pour la poursuite d'un idéal commun. Ils formaient un bloc informe et disparate. Dès que l'autorité qui leur imposait une cohésion artificielle disparut, ils se dissocièrent et l'Empire s'écroula.
Une autre cause de décadence, c'est le pouvoir despotique du prince, à la fois chef temporel et chef spirituel. Si un pouvoir aussi prodigieux peut donner des résultats remarquables entre les mains d'un homme de génie, il devient un instrument de ruine lorsqu'il est exercé par un incapable ; or, les hommes de génie sont rares et l'on a vu, qu'à part quelques exceptions, les Califes furent inférieurs à leur tâche.
L'absence de loi successorale fut aussi une cause de décadence. En négligeant de fixer une règle de succession, Mahomet rendit possibles toutes les intrigues, toutes les ambitions et cet élément de destruction fut encore aggravé par l'esprit d'indiscipline des Arabes et par les rivalités qui divisaient les tribus.
La condition servile de la femme, imposée par l'Islam, a été et reste pour la société musulmane, une cause de déchéance. Reléguée dans le gynécée, bête de somme chez le pauvre, créature de plaisir chez le riche, la femme, isolée du monde extérieur, demeure la dépositaire des préjugés, de l'ignorance ; et comme c'est elle qui élève les enfants, elle leur inculque les traditions de barbarie dont l'égoïsme du mâle l'a constituée la gardienne.
La faute capitale commise par le conquérant arabe, ce fut d'obliger les peuples soumis à se convertir à l'Islam. Par sa conversion, le vaincu devenait l'égal du vainqueur, jouissait des mêmes droits, des mêmes prérogatives et comme, dans la plupart des cas, il était supérieur au vainqueur par l'intelligence et par la culture intellectuelle, il en arriva à exercer une influence prépondérante, si bien que le conquérant arabe, en raison même de la rapidité et de l'étendue de ses victoires, se trouva noyé au milieu des peuples étrangers qui lui imposèrent leurs moeurs et qui le corrompirent. Ils le dominèrent d'autant mieux, qu'il était incapable, faute d’expérience et de connaissance, de donner des directives, d'établir son autorité morale.
Cette même faute avait été commise autrefois par les Romains, lorsqu'ils avaient accordé le droit de cité aux barbares. « Un échange s'établissait entre l'Italie et les Provinces. L'Italie envoyait ses enfants mourir dans les pays lointains et recevait en compensation des millions d'esclaves. De ceux-ci, les uns attachés aux terres les cultivaient et les engraissaient bientôt de leurs restes ; les autres, entassés dans les villes, dévoués aux vices d'un maître, étaient souvent affranchis par lui et devenaient citoyens. Peu à peu, les fils des affranchis furent seuls en possession de la cité, composèrent le peuple romain et, sous ce nom, donnèrent des lois au monde. Dès le temps des Gracques, ils remplissaient presque seuls le Forum... Ainsi, un nouveau peuple succéda au peuple romain, absent ou détruit » (7)
C'est ainsi que, dans l'Afrique du Nord, les Romains furent submergés par les Berbères qui, à la faveur du droit de cité, s'emparèrent de toutes les charges publiques.
Après eux, les Arabes y subirent le même sort ; nous commettrions la même erreur qui entraînerait les mêmes conséquences, si nous accordions aux indigènes musulmans, algériens tunisiens et marocains, tous les droits dont jouit le citoyen français. Fort heureusement, la religion Musulmane creuse entre nous et nos sujets un abîme infranchissable ; sans cet abîme, il y a longtemps que les Français d'Algérie seraient submergés par l'élément berbère.
L'islamisation systématique du vaincu eut, pour les Arabes, une conséquence plus néfaste encore. La plupart des esclaves étaient des nègres, c'est-à-dire qu'ils appartenaient à une race inférieure, absolument rebelle à toute civilisation. En se convertissant à l'Islam, ces esclaves s'élevèrent au niveau de leurs maîtres ; les mariages mixtes furent fréquents et nombreux et, par eux, le sang arabe s'appauvrit. Ce métissage acheva de corrompre et d'abâtardir la race arabe.
Partout ailleurs, en Syrie, en Perse, dans l'Inde, en Égypte, dans le Moghreb, en Espagne, les mariages mixtes permirent à la population soumise de submerger le vainqueur. La race arabe se dilua à un point tel, qu'il est impossible d'en trouver aujourd'hui un seul représentant, parmi les peuples musulmans, en dehors de l'Arabie.
L'islamisation généralisée des vaincus eut, encore une autre conséquence : elle diminua les revenus de l'Empire. Ce qui faisait la richesse des Califes, ce qui leur permettait de déployer une pompe qui renforçait leur autorité c'était le tribut payé par les non musulmans en échange du droit de conserver leurs croyances. Lorsque, après le deuxième siècle de l'Hégire, les fanatiques obligèrent, par leurs persécutions les vaincus à se convertir, les nouveaux musulmans, devenus les égaux des Arabes, cessèrent de payer le tribut et le trésor des Califes se vida rapidement.
Noyés parmi les peuples civilisés, les Arabes s'aveulirent rapidement et perdirent leurs qualités de vigueur et d'endurance ; ces guerriers devirent des sybarites, avides de jouir. Attirés par l'appât du gain, ils se muèrent en commerçants. Les Califes, ne pouvant plus recruter de soldats arabes, durent faire appel aux mercenaires étrangers. Ce fut l'origine des milices turques, slaves, berbères, espagnoles qui, sous les derniers Abbassides, finirent par disposer du pouvoir et par choisir le souverain. Les mercenaires qui avaient hâté, par leur turbulence, la chute de l'empire romain, contribuèrent également à la ruine de l'empire arabe.
Telles sont les causes multiples qui provoquèrent la décadence et l'effondrement de la domination arabe.
En les étudiant de près, on s'aperçoit qu'elles ont une origine unique : l'incapacité politique de l'Arabe, son impuissance à gouverner, son infériorité intellectuelle. Ce défaut capital a été comme infusé aux peuples soumis, par le canal de la religion musulmane, sécrétion du cerveau arabe, reflet de la mentalité arabe, de telle sorte que tous les peuples qui ont adopté l'Islam sont devenus, au même titre et pour les mêmes raisons que le peuple arabe, incapables d'évolution, de progrès, de civilisation.
(01) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(02) MAKRIZI.- Ittiaz-el-Hounafa.
(03) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(04) Recueil des hist. Orientaux des Croisades.
(05) MICHAUD. – Histoire des Croisades.
(06) DJOUVANI. – Tarrikhi Djihan Kouchaï.
Rachid-ed-Din-Fadh’Allah.
- Djami al-Tawarikh.
(07) MICHELET. – Histoire Romaine.
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L'histoire du Moghreb. - Les caractéristiques du Berbère. -Dans toute l'Afrique du Nord, l’élément arabe a été absorbé au point de disparaître complètement. - Les qualités de la race berbère : vigueur, sobriété, prolificité. - Ses défauts : Esprit d'indiscipline, perfidie. Incapable de se plier à un grand idéal, le peuple berbère n'a pu s'arracher à la barbarie qu'avec un concours étranger. - L'oeuvre romaine. - Avec les Arabes, il est retombé dans la barbarie et son esprit a été frappé de stérilité par le dogme musulman. - L'influence chrétienne et latine. - Curieux exemples de l'esprit d'opposition et d'indiscipline du peuple berbère. - L'imprégnation latine.
L'histoire du Moghreb et de l'Ifrikia présente pour nous un intérêt tout spécial, puisque les populations de ces deux provinces sont aujourd'hui sous notre tutelle. Les documents les plus anciens des plus lointaines annales constatent dans le Moghreb un peuplement primitif de blancs brachycéphales, à angle facial ouvert, Peut-être des frères des Celtibères et des Celtes : Ce sont les Berbères.
Cette première strate ethnologique affleure, encore aujourd'hui sur plusieurs points du socle Nord-Africain, qui se trouvent précisément être les saillies de son ossature géologique primaire ; au grand Atlas, au Rif, en Kabylie, en Khroumirie, en Aurès, au pied des pentes du Djebel Amour (Oued M'zab) et jusqu’au Djebel Hoggar (1)
Ces individus ont peuplé toute l'Afrique du Nord, aux temps préhistoriques et ont marqué leur séjour par maintes stations de pierres taillées ; mais leur caractère primitif a été très vite altéré par l'arrivée de dolichocéphales : Égyptiens, Phéniciens. Leur langue s'est chargée de vocables nouveaux, d'origine sémitique et s'est déformée. On en retrouve aujourd'hui des traces dans les divers idiomes berbères : Kebaïlya, Chaouïa, Zénatya, Tifinar, qui ne sont que des déformations régionales d'une langue commune : le tamachek (2).
(01) MARTIN. – Géographie nouvelle de l’Afrique du Nord.
(02) L. RINN. – Essai d’études linguistiques et ethnologiques sur les origines berbères.
R. BASSET. – Notes de lexicographie berbère.
Dr. REBAUD. – Rec. d’inscript. Libyco-berbères.
Cette langue primitive n'a gardé une pureté relative que là où des circonstances particulières permirent à certains groupements berbères de vivre dans l'isolement et de rester à l'abri de toute influence étrangère.
Partout ailleurs, elle s'altéra très vite et fut, semble-t-il, absorbée par les langues d'origine sémitique : phénicien notamment.
Le caractère essentiel des Berbères, c'est leur extraordinaire force de résistance, puisqu'ils subsistent encore, alors que tous les peuples qui les ont vaincus et dominés ont successivement disparu. Les historiens de l'antiquité nous les montrent indisciplinés, querelleurs, pillards, travaillés par de continuelles dissensions, incapables de se gouverner eux-mêmes, ni de se grouper en Etat, versatiles, adoptant puis rejetant tour à tour les croyances les plus diverses, avant leur conversion définitive à l'Islam. C'est ainsi qu'ils ont passé avec la plus grande facilité du totémisme primitif au paganisme carthaginois, puis au paganisme romain, puis au christianisme, puis à l'islamisme.
Ce qui les a empêchés d'être un grand peuple, c'est qu'ils n'ont jamais su ni s'unir, ni sacrifier spontanément une partie de leur indépendance pour atteindre un but supérieur, ni organiser cette hiérarchie des forces, sans laquelle l'activité humaine ne dépasse pas l'horizon natal, en un mot, de n'être pas une race politique.
Ils ont des qualités incontestables : ils sont vigoureux, résistants, sobres, prolifiques ; ils ont des défauts : ils sont indisciplinés, vindicatifs, hâbleurs et perfides (1). Mousa, le conquérant musulman de l'Espagne, interrogé, à Damas, par le Calife, sur les Berbères, lui répondit : « Ils ressemblent fort aux Arabes dans leur manière d'attaquer, de combattre et de se soutenir ; ils sont, comme eux, patients, sobres et hospitaliers ; mais ce sont les gens les plus perfides du monde : promesse ni parole ne sont sacrées pour eux ». Ce jugement confirme celui des historiens latins et grecs.
Mousa aurait pu ajouter que, comme les Arabes, les Berbères sont atteints d'anarchie chronique. Aussi, ne peuvent-ils vivre qu'encadrés sous une volonté qui leur impose une discipline. Encore supportent-ils le joug en frémissant, comme au temps de Carthage, de Rome et de Byzance. Ils acceptent volontiers tous les conquérants qui se présentent, dans l'espoir de se débarrasser de la tutelle du moment ; mais dès qu'un nouveau maître a succédé à 1'ancien, ils se tournent contre lui et intriguent avec ses ennemis (2). Ils ont ainsi successivement trahi les Carthaginois au profit des Romains, les Romains au profit des Vandales, les Vandales au profit des Byzantins, les Byzantins au profit des Arabes, ceux-ci au profit des Tores (3). Au temps où nous avions des démêlés avec l’Angleterre, notamment lors de l'incident de Fachoda, ils écoutaient complaisamment les agents de cette puissance et, plus tard, ils prêtèrent 1'oreille aux suggestions des agitateurs allemands ; plus récemment encore, ils entrèrent en relations avec les représentants du bolchevisme.
Ce sont de perpétuels mécontents qui n'accepteraient pas davantage un gouvernement issu d'eux-mêmes, parce que les rivalités de tribus, de familles et de çofs ( ?) les pousseraient à le détruire et aussi parce que leur incapacité à se gouverner ne leur permet pas de se passer d'une tutelle étrangère. Les échecs successifs des grandes dynasties berbères : Aghlabites, Edrisites, Restamites, Zirites, Almoravides, Almohades, Zianides, qui furent portées au pouvoir, entre les VIII et XII siècles, par un mouvement de réaction contre la domination arabe, en fournissent des preuves illustres. (4)
L'agglomération berbère présente des types individuels très différents, non seulement à cause des conditions d'existence variant suivant les latitudes, littoral, Tell, Hauts-Plateaux, désert, mais aussi à cause des mélanges de sang étranger opérés au hasard des conquêtes et des invasions; mais qu'ils soient nomades comme les Touaregs (5), sédentaires comme les Kabyles, pasteurs comme les tribus des HautsPlateaux agriculteurs comme les habitants du Tell, boutiquiers comme les Djerbiens et les Beni-M'zab, ou pêcheurs comme les populations du littoral ; qu'ils soient de peau blanche comme les citadins de Tanger, d'Alger, de Bône et de Tunis, ou bronzés comme les laboureurs du Tell, ou fortement teintés de noir comme les Sahariens ou les Kçouriens, ou blancs à cheveux blonds comme certains montagnards kabyles : ce sont partout et toujours, malgré les apparences, des Berbères, des descendants des Numides et des Gétules.
La race n'a pas conservé sa pureté originelle, mais a-t-elle jamais été pure ? Tous les errants des rivages méditerranéens ont laissé sur le littoral des traces de leur passage. Sémites, Phéniciens, Latins d'Italie et d'Espagne, Vandales, Grecs, Arabes et Turcs ont imprégné les femmes berbères d'influence étrangère (6). Les négresses, amenées du Soudan et du Niger par les caravaniers sahariens, les Circassiennes et les Géorgiennes vendues par les trafiquants d'esclaves sur les marchés de Tripoli et de Tunis, les Grecques, les Siciliennes, les Espagnoles et les Provençales, enlevées par les pirates barbaresques pour peupler les harems africains, toutes ces captives, transformées en chair à plaisir, ont été fécondées par les mâles berbères et ont contribué à modifier la race.
Ces éléments si dissemblables se sont fondus dans le grand creuset d'amalgame de l'Islam : religion et Etat tout à la fois ; mais dans cette fusion de tant de races, on a, trompé par les apparences, attribué une trop large part à l'apport arabe; on a considéré les Berbères comme à demi-arabisés ; c'est une erreur (7). Les conquérants arabes étaient tout au plus quelques milliers ; ils furent rapidement absorbés par la masse des vaincus, comme l'avaient été les Romains, les Vandales et les Byzantins ; mais dans l'alliage dont est composée la trame du peuple berbère, ils n'entrent pas pour une proportion comparable à celle des Égyptiens, des Phéniciens, des Latins, des Vandales et des Grecs, ni même équivalente à celle des nègres. Dans les cinq ou six litres de sang que charrient les veines d'un Berbère de nos jours, il y a peut-être quelques centaines de gouttes de sang arabe, il y a plus d'un litre de sang nègre et il y a au moins deux litres de sang latin.
Mais si l'Arabe a exercé peu d'influence sur le physique, il a prodigieusement modifié le moral ; par l'Islam, il a façonné l'esprit, il a imprégné le cerveau de sa mentalité, au point de substituer totalement ses conceptions à celles que les Berbères avaient héritées des Romains et des Byzantins ; il l'a, comme partout, frappé de paralysie, si bien que l'homme du Maghreb, qui s'était montré accessible à la civilisation, à certaines époques de l'histoire, avant la conquête arabe, est resté, après sa conversion à l'Islam, irrémédiablement stérile.
La destinée de ce peuple est étrange. Incapable de se conduire, incapable de se constituer en Etat par le groupement de toutes les forces vives sous une discipline librement acceptée, incapable de tirer parti des richesses que la nature lui a prodiguées, il a toujours été exploité et mis en tutelle par des peuples plus intelligents et aussi plus laborieux (8).
Aussi loin que les documents historiques permettent de remonter, on voit les Berbères enrichissant de leur travail des étrangers industrieux. Ce furent d'abord les Égyptiens qui créèrent sur le littoral des comptoirs où ils échangeaient les produits du sol contre des bibelots de verroterie, de bronze et de métaux précieux (9) ; mais c'est avec Carthage que commence l'exploitation méthodique du Maghreb. Rompus à toutes les subtilités du négoce, les Puniques mirent en œuvre toutes les ressources de leur expérience pour tirer parti de cette contrée encore vierge (10). Marchands sans scrupules, ils écumèrent, mais ils ne créèrent rien. Leurs comptoirs, qui s'étendaient fort loin dans l'intérieur, étaient comme des ventouses qui pompaient la substance du pays ; ces hommes d'affaires, âpres au gain, se désintéressaient du sort des habitants ; ils ne colonisèrent pas. Et cependant, ils ont exercé sur le pays une influence profonde, puisqu'ils lui ont imposé leur langue. Nous montrerons plus loin que ce qu'on appelle, à tort, l'arabe vulgaire, n'est en réalité que le Carthaginois, le Phénicien, le Punique.
Ce furent les Romains qui, les premiers, marquèrent leur passage sur ce sol d'une empreinte ineffaçable. Leur tâche fut lente et pénible. Elle exigea sept siècles d'efforts prodigieux et tenaces. Les Berbères qui avaient tout d'abord favorisé leurs plans de conquête, dans l'unique préoccupation de se débarrasser des Carthaginois, n’acceptèrent pas sans révolte ces nouveaux maîtres. Salluste, Tacite, Procope nous renseignent abondamment sur les sursauts de colère de ce peuple indiscipliné. Il ne faut pas, toutefois, en exagérer l'importance. Les historiens antiques, indifférents à la vie économique, passaient volontiers sous silence les manifestations de l'activité agricole et commerciale, pour ne retenir que les faits d'ordre politique ou militaire : révolutions, émeutes, conflits sanglants; si bien qu'avec le recul du temps et l'accumulation des siècles, la perspective des événements se trouve totalement faussée. La trame de la vie des peuples semble uniquement composée d'actes de violence, alors que ces incidents sont séparés, en réalité, par de longues périodes de calme et de labeur.
Ce sont les ruines qu'il faut interroger pour connaître la vie d'alors. Elles témoignent hautement, par leur abondance, leur importance et leur richesse, qu'au milieu des orages relatés par les historiens, orages dont la plupart ne dépassèrent pas les limites d'une insurrection algérienne, la province d'Afrique, Proconsulaire ou Byzacène, semait, plantait et récoltait assez paisiblement. Les puits, les citernes, les aqueducs, les pressoirs à huile, les meules à froment, les vestiges de barrages et de canalisations sont les témoins irrécusables d'une activité économique prodigieuse, de même que les temples, les amphithéâtres, les thermes, les voies triomphales, les mosaïques, les inscriptions votives et les dédicaces nous renseignent sur la prospérité des habitants.
Il ne faudrait pas, toutefois, exagérer l'œuvre accomplie par les Romains. De ce que les historiens ont qualifié la province d'Afrique de grenier de Rome, on en a conclu à un développement considérable de l'agriculture ; on a oublié qu'à cette époque, la capitale de l'empire était une ville d'importance modeste et qu'il suffisait, pour nourrir sa population, de quantités de froment qui, aujourd'hui, sembleraient dérisoires. Il n'en reste pas moins certain que les Berbères connurent, sous la tutelle latine, une prospérité incontestable qui contribua à leur faire trouver moins lourde la domination étrangère (11).
Les Romains ne se bornèrent pas, comme les Carthaginois, à tirer hâtivement parti des richesses qui s'offraient ; ils forcèrent le pays à produire ; ils le colonisèrent (12). Là où les précipitations pluviales permettaient, par leur abondance et leur fréquence, la culture des céréales, ils défrichèrent le sol et lui imposèrent des moissons ; là où l'eau du ciel était rare, ils captèrent les moindres sources et créèrent des réserves d'humidité ; là où le blé ne pouvait vivre, ils lui substituèrent l'olivier, si bien que d'immenses espaces de terres arides, vivifiées par un labeur opiniâtre, se couvrirent de vergers (13).
Les Romains furent les initiateurs de cette oeuvre ; ils en dirigèrent l'exécution ; mais les Berbères y collaborèrent par leur travail. Ce patient effort développa la prospérité du pays et celle-ci, plus que la force, fit accepter la domination latine.
Les Berbères adoptèrent facilement la religion du vainqueur, ce paganisme si souple et d'inspiration si politique, qu'il accueillait dans son panthéon les dieux étrangers, après les avoir affublés d'un nom latin. Ils se mêlèrent au conquérant dont ils copièrent les habitudes ; ils s'instruisirent à son école. La liste est longue des Berbères qui brillèrent dans la littérature latine ; les notables eurent des palais et des thermes ; d'aucuns firent élever des amphithéâtres ; beaucoup occupèrent des fonctions municipales. Mais dans la suite des temps, les Romains commirent une faute grave ; ils accordèrent trop facilement le droit de cité aux populations soumises, si bien que, que par les mariages mixtes, ils furent très rapidement submergés : à Rome, par les barbares du Nord et de l'Asie et dans la province d'Afrique, par les Berbères.
Le génie latin, dilué, corrompu par des alliages étrangers, perdit sa vigueur et sa netteté de pensée. Ce fut la décadence. Elle fut hâtée par la folie des derniers Césars, par l'augmentation des impôts et par les luttes religieuses auxquelles se livrèrent les sectes chrétiennes (14). Aussi, quand les Vandales, dévalant de l'Espagne, voulurent envahir l'Afrique, trouvèrent-ils des auxiliaires complaisants parmi les Berbères, désireux d'échapper à la domination romaine. Procope accuse même le comte Boniface de les avoir aidés.
Les Vandales, après avoir pillé et ravagé le pays, s'y installèrent en maîtres ; mais la savante organisation romaine était trop compliquée pour eux ; ils ne purent la maintenir et les populations ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'elles n'avaient rien gagné à changer de maîtres (15). Aussi, furent-elles heureuses d'accueillir les Byzantins. Ceux-ci tentèrent de continuer l'oeuvre romaine (16). Dans leur occupation hâtive, ils se servirent des mêmes matériaux, et de même qu'ils bâtissaient les citadelles improvisées avec les débris des temples et des arcs de triomphe, de même, ils ne firent qu'adapter aux nécessités du moment la tactique, l'administration, l'agronomie des Romains (17).
Les Berbères acceptèrent les Byzantins, puis s'en fatiguèrent. Leur tutelle était d'ailleurs lourde à supporter à cause des impôts sans cesse croissants ; et puis, la prospérité romaine avait disparu. En détruisant les travaux d'art et les cultures, les Vandales avaient anéanti le labeur de plusieurs siècles et rétabli le désert à la place des moissons et des vergers (18).
Quand les Arabes se présentèrent, les Berbères les accueillirent comme des libérateurs ; ils les accueillirent d'autant mieux qu'ils les comprenaient. La vieille langue berbère, déformée par l'adjonction de vocables phéniciens et égyptiens, s’était corrompue au point de devenir une langue nouvelle : le punique, qui ressemble fort à l'arabe parlé de nos jours, tous deux étant d'ailleurs dérivés de l'araméen.
L'arabe vulgaire n'est pas, comme on le croit généralement, une langue apportée d'Arabie par le conquérant musulman et imposée par lui aux Berbères. Ce que nous appelons l'arabe vulgaire est, en réalité, le numidico-punique, c'està-dire un patois dérivé du phénicien. Le phénicien proprement dit était parlé sur les côtes orientales de la Méditerranée, à Carthage et dans, les ports de la côte nord-africaine. Le numidico punique, c'est-à-dire le phénicien modifié par son mélange avec la langue numidique, lingua modo conversa connubio Numidorum, selon Salluste, était répandue dans l'Afrique septentrionale, depuis la région syrtique jusqu'aux rivages de l'océan Atlantique (19).
La langue des autochtones, c'est le tamachek ou, si l'on veut, le berbère, (Kebaïlya, Chaouïa, Zénatya, Tifinar) encore parlé par les Kabyles, les Touaregs, les Djerbiens et les Beni-M'zab. Cette langue a été rapidement supplantée par le punique pour des raisons qu'il est impossible de déterminer, mais qui permettent de supposer que les Carthaginois ont exercé sur le pays une influence plus considérable que celle qu'on leur attribue généralement.
Il n'y a pas d'hésitation possible sur la complète similitude entre l'arabe vulgaire parlé de nos jours en Berbérie et l'ancien punique. Le punique s'est seulement chargé, au cours des âges, de vocables latins, italiens, espagnols et arabes, mais la plupart des mots sont identiques et la plupart des racines se retrouvent dans le phénicien. Nous possédons de nombreux éléments de comparaison. C'est, d'une part, pour le phénicien pur, l'inscription déterrée en 1845 à Marseille, sur l'emplacement d'un ancien temple de Diane (20) et ce sont, d'autre part, pour le numidico-punique, les nombreuses inscriptions recueillies en Tunisie et en Algérie et publiées par Gesenius, Bourgade, Judas et Barges. Nous relevons, au hasard, quelques mots encore en usage dans l'arabe vulgaire et qui n'ont subi aucune déformation : Ben, fils ; Abd, serviteur ; Akhou, frère ; Abi, père ; Khems, cinq; Samaâ, entendre ; baka, pleurer ; baraka, bénir ; malaka, régner ; bit, maison : Kataba, écrire ; Kobr, tombeau ; Az, chèvre ; (en arabe maâza) ; S'men, huile ; Kebch, bélier, (21) etc. On pourrait multiplier les exemples, mais ce serait sortir du cadre de cet ouvrage.
Cette similitude du numidico-punique et de l'arabe explique pourquoi le conquérant musulman fut accueilli tout d'abord sans trop d'hostilité par les Berbères. La religion ne fut pas non plus étrangère à cet accueil.
Chrétiens fort peu au courant des subtilités dogmatiques, les Berbères prirent pour des coreligionnaires des hommes qui leur parlaient d'un Dieu unique, d'un envoyé de Dieu, du jugement dernier et de la résurrection. Mais ils furent vite détrompés et ils ne tardèrent pas à regretter, sous la rude et intransigeante discipline de l'Islam, la liberté relative dont ils jouissaient sous le gouvernement des Byzantins.
Leur esprit indépendant s'accommodait mal de la rigidité du dogme koranique, rigidité encore accrue par le fanatisme des émigrés de Médine qui formaient la majorité des premières armées musulmanes. Aussi, les révoltes furent-elles nombreuses. A dix reprises différentes, les Berbères se soulevèrent, tantôt avec l'appui des Byzantins, tantôt de leur propre mouvement. Mais les Arabes usèrent de telles violences, exercèrent de telles représailles, que les vaincus finirent par s'incliner.
Les générations passèrent. Les jeunes, élevées conformément aux dogmes de l'Islam, en subirent si profondément l'empreinte, qu'elles perdirent le souvenir de leurs traditions, en même temps que leurs qualités natives. Le Berbère devint, intellectuellement, semblable à l'Arabe : un barbare incapable d'évoluer.
On l'a remarqué avec raison, la conquête musulmane a fait le vide dans le Maghreb (22), à peu près comme en Asie-Mineure et pour les mêmes raisons : sous un climat variable et sur un sol inégalement fertile, et, pourrait-on ajouter, artificiellement fertile, si l'on songe aux travaux considérables qu'exigea des Romains sa mise en valeur, la civilisation ne se maintient qu'à force d'art, de culture et de soins ; c'est un jardin qui demande un entretien continuel. Or, la grande fédération musulmane est indulgente aux nomades et les nomades sont de médiocres jardiniers (23).
Avec eux, par surcroît, l'orientation de l'Afrique du Nord fut changée. Jusque-là, tous ses vainqueurs arrivaient par mer et chacun d'eux apportait avec lui un peu de cette civilisation ingénieuse qui a poussé sur les bords de la Méditerranée. L'Islam venait du fond de l'Arabie, en contournant le golfe de Gabès. Le couloir peu étendu qui s'ouvre entre ce golfe et les montagnes voisines, cette contrée pauvre et sèche, jusque-là dédaignée, devient tout à coup un des plus grands chemins du monde : c'est le lit du torrent qui, pendant cinq siècles, se déverse du Sud au Nord et de l'Orient à l'Occident. Dans cet entonnoir, s'engouffre la première poussée du flot ; puis le flot, par ondes successives, déborde jusqu'en Espagne et jusqu'à Poitiers. Tant qu'il a pu couler vers l'Ouest, le Maghreb n'a pas trop souffert, Il a même connu des périodes de prospérité, lorsqu'il a pu réagir contre la domination arabe, par exemple au Xe siècle, sous les Fatimites (24). Mais quand l'Islam s'arrête devant l'effort contraire des nations chrétiennes, quand les Maures, renonçant à conquérir l'Europe, se fixent décidément en Espagne, alors la route, est barrée pour les nouveaux venus ; le reflux commence et le Maghreb en ressent cruellement les effets : c'est ce qui explique le caractère destructeur de l'invasion des Beni-Hillal et des Beni-Soleim au XI ème siècle.
Ces tribus nomades dont l'Égypte cherchait à se débarrasser s'abattirent sur la Byzacène comme une nuée de sauterelles et, au lieu de continuer leur route vers l'Ouest, elles se répandirent du Sud au Nord (25). En un instant, tout fut dévoré. Rien, en effet, ne pouvait être plus funeste au pays qu'un barbare venant du Sud. Au lieu de lui opposer son front de mer et de le retenir dans cette contrée florissante qui avait si vite amolli les Vandales, l'ancienne province romaine était attaquée par son sol le moins fertile, par ses cultures les plus fragiles. L'invasion des nomades opère comme un retour offensif des sables du Sahara qui recouvrent et ensevelissent peu à peu l'oasis laborieusement conquise. Qui veut se faire une image exacte du fléau n'a qu'à visiter les oasis mutilées du Nefzoua. Sur cette limite du Sahara, ce ne sont que sources aveuglées, que canaux comblés, palmiers épars, restes lamentables de cultures abandonnées ; il fallait lutter à la fois contre la nature et les Touaregs ; c'était trop.
De même, dans le Maghreb, la barbarie des peuples pasteurs a coupé les arbres, comblé les citernes, remplacé la haute prévoyance par la vie au jour le jour : véritable revanche de l'Afrique indomptée sur la culture européenne.
Cette oeuvre de dévastation fut secondée peut être parles instincts d'anarchie qui sommeillent au sein de la race berbère. Du moins, cette race qui supportait mal la paix romaine se laissa-t-elle rapidement envelopper dans les liens peu gênants de l'Islam, après un essai de résistance aussi destructif que la conquête elle-même (26). Depuis lors, elle s'est si bien pliée aux moeurs des vainqueurs, qu'elle a perdu peu à peu son histoire propre, puis son nom, puis sa langue, qui ne subsiste que dans les montagnes (Kabylie), les îles (Djerba) ou les déserts (Sahara).
Pendant cette longue et confuse période, on peut noter quelques glorieux épisodes. Lorsque l'influence arabe a subi des éclipses, par exemple lorsque les Andalous l'ont remplacée, le Maghreb, sous leur impulsion, a connu des heures de prospérité ; plus tard, les Fatimites d'Égypte ont exercé une heureuse influence (27) ; mais si l'on veut établir le bilan de la domination musulmane, c'est la population réduite au cinquième de ce qu'elle était du temps des Romains ; ce sont les campagnes abandonnées ou mal cultivées ; c’est la brousse recouvrant les trois quarts du territoire : c'est la population active rejetée sur la côte et c'est aussi l'adhésion entière, complète et définitive de la population indigène à l'Islam. Cette population ne connaît qu'un livre le Koran, qu'une patrie : l'Islam (28).
Pour le Maghreb, comme pour les autres pays conquis par les Arabes, l'Islam a été un éteignoir. Le Maghreb qui, sous la domination romaine, avait connu un épanouissement de civilisation très appréciable, est retombé dans la barbarie. Comme il a été dit plus haut, il n’est sorti de cette barbarie que pendant les courtes périodes où la domination musulmane a subi une éclipse.
Dès le huitième siècle, la domination arabe est ébranlée dans le Maghreb (29). Ibrahim, fils d'Aghlab, qui secoue le joug de Califes, au temps d'Haroun-al-Rachid, est bien d'origine arabe, mais pour se rebeller, il s'appuie sur l’élément berbère. Celui-ci fait la fortune de l'aventurier, mais il l'oblige à subir son influence. Alors, le pays, jeté dans la barbarie par la dure loi musulmane, se souvient comme par miracle des traditions de la civilisation latine.
Les sciences et les lettres, sacrifiées au dogme par les Arabes, refleurissent à Kairouan. En conquérant la Sicile, les Aghlabites favorisent encore l'expansion de l'influence latine.
Malheureusement, les Berbères –on l’a vu- sont incapables de se plier à une discipline. Leur esprit brouillon est prêt à toutes les aventures. Ils intriguent bientôt contre les Aghlabites et lient partie avec un aventurier arabe. Obeid-Allah, qui, grâce à leur concours, supplante les Aghlabites et fonde la dynastie des Fatamides (908) (30)
La situation ne change pas. C’est toujours l’élément berbère qui gouverne sous un prince arabe.
Un descendant d'Obeid-Allah, Moezz, fils d'Al Mansor, s'empare de l'Égypte et s'y établit (953). Plus libres de leurs mouvements, les Berbères en profitent pour ressaisir leur indépendance. L'esprit d'anarchie de ce peuple s'affirme alors dans toute sa véhémence. Chaque tribu veut dominer: c'est la guerre civile (31). Tour à tour, les Edrisites, les Restamites, les Zirites, les Hammadites, les Almoravides, les Almohades, les Merinites et les Hafsites, tous d'origine berbère, S'emparent du, pouvoir et exercent leur influence sur telle ou telle province (32).
L'élément arabe, submergé, dilué, absorbé, se fond dans le flot berbère. L'Islam, d'ailleurs superficiellement implanté, se charge de vieilles croyances païennes et chrétiennes. Les Edrisite vont jusqu'à transformer la religion musulmane; en substituant Jésus-Christ à Mahomet.
Çà et là, à Kairouan, à Fez, à Tlemcen, à Bougie, à Mahadia, à Tunis, s'allument des foyers de civilisation, d'inspiration purement latine (33) ; mais le pays est tellement bouleversé par les rivalités de tribus et les haines de familles que la prospérité générale, déjà compromise par la conquête arabe, finit par s'effondrer.
Cette période d'anarchie, qu'augmente encore l'intervention des États chrétiens, dure jusqu'à la fin du XV siècle. A ce moment, certaines tribus réclament l'aide des Turcs. Les Barberousse répondent à cet appel. Le pays retombe sous la dure tutelle musulmane dont il n'a été débarrassé que lors de notre intervention.
Mais le joug a été si lourd, l'empreinte si profonde, que le peuple berbère est resté pénétré du dogme islamique, qu'il a perdu le souvenir de l'ancienne civilisation latine et qu'il est demeuré frappé de stérilité.
Néanmoins, il a conservé, sous la façade musulmane, de nombreux vestiges de l'influence gréco-latine qui apparaissent dans ses moeurs et dans soit langage et qui rappellent le passé disparu, de même que les ruines des temples, les thermes et des basiliques rappellent le prodigieux effort du conquérant romain.
Cette influence, comme l'a montré Louis Bertrand, s'est exercée effectivement pendant treize cents ans, de 146 avant J.-C. jusqu'à l'invasion arabe au VIIe siècle ; mais le Christianisme, qui fut son meilleur instrument de pénétration, survécut, malgré la conquête musulmane, parmi les tribus réfugiées dans les montagnes, et l'on note que des chrétiens vivaient encore à Tunis, lorsque Saint-Louis débarqua sur la côte d'Afrique.
L'histoire du Christianisme dans l'Afrique du Nord ne doit pas être négligée. Elle a une importance considérable, parce qu'elle montre d'abord à quel degré de culture les Berbères ont pu parvenir avant l'Islam, à quel état de déchéance les a réduits le dogme koranique et quels espoirs ont peut concevoir pour l'avenir, si l'on sait, par une politique habile s'inspirant des leçons du passé, exploiter et raviver l'atavisme latin et chrétien qu'emprisonne la gangue musulmane.
C'est le Christianisme qui développa, au plus haut degré, les qualités des Berbères et qui Marqua ce peuple d'une telle empreinte que son oeuvre se confond avec l'oeuvre latine et qu'on ne peut parler des traditions de la latinité dans l'Afrique du Nord sans évoquer en même temps les traditions chrétiennes (34).
Le Christianisme s'implanta très vite en Afrique. Dès la fin du premier siècle, des disciples des apôtres vinrent d'Asie et d'Europe, sur des vaisseaux marchands, et s'installèrent à Carthage et dans les différents ports du littoral. De là, ils se répandirent dans l'intérieur du pays. Ils furent accueillis avec sympathie par les Berbères, parce qu'ils étaient considérés comme des ennemis de Rome. Par rapport au gouvernement romain, ils apparaissaient aux populations soumises comme des hommes d'opposition, de même que les propagandistes du communisme apparaissent, de nos jours, aux Jeunes Algériens et aux Jeunes Tunisiens, comme des ennemis de l'influence française et, par conséquent, comme des alliés possibles.
Combattus par les représentants de l'administration romaine et de la religion officielle, qui voyaient en eux des rebelles, ils fuirent reçus à bras ouverts par les Berbères, qui se firent chrétiens par esprit d'opposition. Mais ce qui favorisa beaucoup le développement du christianisme, ce fut l'exode en Afrique de nombreux colons latins. Cet exode résultait de circonstances économiques impérieuses. Les campagnes de l'Italie, transformées en jardins de plaisance pour satisfaire au luxe des riches Romains, ne pouvaient plus suffire à nourrir leurs habitants. L'Afrique devint, avec l'Égypte et la Sicile, la nourrice de Rome et, pendant plus de cinq siècles, jusque dans les derniers temps de l'Empire, elle garda cette fonction. De là, l'extrême importance de cette province pour les Empereurs, dont elle tenait, pour ainsi dire, les destinées entre ses mains. Les deux seules choses que le peuple romain leur demandât, le pain et les combats de bêtes féroces, l'Afrique les leur fournissait La tranquillité de Rome et de son peuple dépendait des récoltes de l'Afrique, ainsi que des vents et des flots qui devaient les amener au port d'Ostie.
Ce fut une femme qui, vers la fin du règne de Néron, révéla ce secret d'Etat : « Crispinilla, voulant faire tomber Galba, se rendit à Carthage pour engager le gouverneur de l'Afrique à affamer Rome en arrêtant l'annone, envoi annuel de blé destiné à la nourriture du peuple (35). »
L'année suivante, Vespasien se servit avec succès du même moyen. Aussi, l'historien de la chute de 'l'Empire, Salvien, dit-il, avec une vérité et une ironie cruelles, que les barbares, en prenant l'Afrique, avaient pris l'âme de la République.
Poussés par la nécessité de produire du blé, les Romains couvraient l'Afrique de leurs colonies. Sous Vespasien, il y en avait treize dans la seule Mauritanie césarienne et douze dans la Numidie. La plus grande partie du sol ne tarda pas à passer entre leurs mains et Pline assure que, du temps de Néron, il y avait six propriétaires qui possédaient à eux seuls la Moitié de l'Afrique. Néron les fit périr et confisqua leurs biens, de sorte que le domaine impérial devint propriétaire de la meilleure partie du sol. Il fut l'objet d'une administration spéciale dont le chef portait le litre de Préfet des fonds patrimoniaux.
Aux IIIe et IVe siècles, tout est romain en Afrique, sur les côtes de la mer; magistrats, habitants, lois, moeurs, idées, institutions; tout est moulé sur la capitale. Saint-Augustin, haranguant les habitants d'Hippone, traduisait en latin les proverbes puniques dont il illustrait son discours, parce que son auditoire n'entendait pas le punique (36). Il n'en est pas de même dans l'intérieur du pays où le gouvernement est mixte comme la population ; mais ce mélange favorisa le développement de l'influence latine. Des préfets romains se trouvaient aux lieux les plus importants. Souvent, une même peuplade avait un chef indigène et un préfet romain, et ces autorités diverses se mêlaient. Sur les frontières, des colonies militaires, milites limitanei, cultivaient et défendaient le sol. Ces soldats se confondaient par leur vie et par des mariages avec les habitants du pays (37).
La religion chrétienne gagnait au mélange. Nul chrétien n'était séduit par la tentation de changer sa croyance contre celle de ses voisins, nomades et grossiers, et, dans ce contact de la barbarie païenne avec la civilisation chrétienne, il n'y avait pas à craindre que celle-ci reculât devant celle-là. Le contraire devait arriver et arriva en effet. La paix, comme la guerre, non moins que le commerce, tout y contribuait. Souvent, des chrétiens, enlevés et réduits en captivité dans les incursions des barbares, convertissaient leurs maîtres, comme autrefois les martyrs avaient converti leurs geôliers et leurs bourreaux. Les Romains, même captifs des Maures, même esclaves, exerçaient une influence civilisatrice grâce à leur supériorité intellectuelle.
L'autorité de Rome était si grande que le chef indigène, reconnu par les Romains, exerçait un prestige incontesté. « C'est, dit Procope, la loi chez les Maures, de ne prendre pour chef', même quand ils sont en guerre avec les Romains, que celui que l'empereur a investi de ce titre. » (38) Quand, sous le règne de Valentinien, Firmus se révolte, c'est un tribun des troupes romaines, passé dans les rangs des rebelles, qui le couronne avec un collier militaire. Les Romains eurent cet art merveilleux de toujours se poser devant les peuples qu'ils avaient soumis, comme nés pour l'Empire.
Le Christianisme bénéficia de l'influence romaine. De Carthage, il se répandit de proche en proche jusqu'aux extrémités de la Proconsulaire, puis il entreprit la conquête de la Numidie. Dès la fin du deuxième siècle, au dire de Saint-Cyprien, il y avait dans la Proconsulaire et dans la Numidie un grand nombre d'évêchés, d'autant plus florissants qu'ils étaient considérés par les Maures comme des centres d'opposition contre la domination romaine (39).
Au IVe siècle, on comptait 690 évêques (40). Il y eut à Carthage des Conciles qui réunirent 200 évêques, venus de tous les points de la Proconsulaire et de la Numidie. Carthage était devenu un centre important de civilisation chrétienne et latine. Dès le II siècle, elle était appelée la Muse d'Afrique. Les poètes y abondaient, Tertullien, Saint-Cyprien y défendaient et y enseignaient avec éloquence la doctrine chrétienne. On se pressait en foule autour des chaires des orateurs et des sophistes. « Quelle gloire plus grande et plus sûre peut-il y avoir, disait Apulée, que de plaire par ses discours au peuple de Carthage, de cette ville où tout citoyen s'occupe de lettres ? » Il y avait des écoles nombreuses où l'on enseignait les lettres et les sciences. Les comédies de l'Africain Térence étaient applaudies sur la scène de Carthage après avoir été acclamées à Rome. Le peuple de la ville, habitué aux discours des sophistes, suivait les orateurs chrétiens. Le culte nouveau fit de rapides progrès. Dès II ème siècle, presque toute la ville était conquise. « Que ferez-vous, disait Tertullien, en présence de tant de millions d'hommes, de femmes de tout âge, de tout rang qui présentent leurs bras à vos chaînes ? Décimerez-vous Carthage ? » (41)
La remarque de, Tertullien pouvait s'appliquer à la Proconsulaire et à la Numidie. Partout, les chrétiens étaient nombreux. Pour les Maures la foi nouvelle était une protestation contre la religion officielle, contre le paganisme romain et, par conséquent, contre le gouvernement impérial. Ils y adhéraient par hostilité contre Rome et aussi parce qu'elle s'appuyait sur des principes d'égalité qui ne pouvaient que flatter des gens traités en sujets.
Mais à la fin du IVe siècle, l'Empereur Théodose reconnut le christianisme comme religion d'Etat et combattit le paganisme. Que firent alors les Berbères ? Par esprit d'opposition et par protestation contre le régime établi, les uns renièrent la foi chrétienne pour retourner au polythéisme et les autres se jetèrent dans les hérésies et les schismes, combattus par l'Église officielle. Ils devinrent donatistes, manichéens, pélasgiens.
A celte époque, le paganisme subsistait encore en Afrique, et y avait conservé d'assez nombreux adorateurs. Il avait, malgré les édits impériaux, ses temples, ses prêtres, ses sacrifices. Il y avait même revêtu un caractère étrange que l'on comprendra facilement si l'on fait attention que c'était de la terre des vainqueurs de Rome que la doctrine chrétienne était venue en Afrique. Aussi, dès que cette doctrine devint officielle, dès qu'elle fut imposée par les Empereurs, comme religion d'Etat, les Maures la considérèrent-ils comme une émanation de Rome, et ils donnèrent aux chrétiens même de leur race; le nom de Romains ; cette appellation est restée ; c'est celle de Roumis par laquelle les Berbères actuels désignent encore, d'une façon générale, tous les Européens.
La cause du paganisme s'identifie alors, à leurs yeux, avec celle de l'indépendance de leur patrie. C'est là, d'ailleurs, le caractère de presque toutes les querelles religieuses de l'Afrique. C'est ce même esprit d'opposition qui favorisa l'établissement des Vandales. Ceux-ci étaient ariens, donc schismatiques, donc rebelles. Ils furent accueillis avec enthousiasme par les autres schismatiques : donatistes, manichéens, pélasgiens et, d'une façon générale, par toutes les populations soumises au joug romain et qu'exaspéraient des impôts trop lourds. Mais les schismes contribuèrent ainsi à la diffusion du christianisme, si bien que les chrétiens - orthodoxes ou non - formaient la majorité de la population.
Ainsi donc, les Berbères se firent chrétiens orthodoxes, par esprit d'opposition contre le paganisme officiel, alors que le christianisme était combattu par l'Etat romain, puis ils se firent chrétiens schismatiques, lorsque la religion chrétienne fut reconnue et protégée par les Empereurs. Ce peuple hait l'unité, la subordination sous quelque forme qu'elle se présente. Sous la main qui le discipline, il proteste sans cesse et par toutes les voies. Dès 212 avant J.-C., sa protestation se manifeste par les intrigues de Syphax contre les Carthaginois, puis en 204 avant J.-C. contre les Romains ; en 155 avant J,-C., par la révolte de Jugurtha ; au Premier siècle, par celle de Tacfarinas ; au IVe siècle, par le schisme des donatistes; au Ve siècle, par l'hérésie du pélagianisme ; en 1832, par la révolte d'Abd-el-Kader ; en 1870, par celle de Mokrani; en 1881, par celle de Bou-Amâma ; de nos jours par les intrigues des Jeunes Tunisiens et des Jeunes Algériens avec les communistes.
Cet esprit d'insubordination se manifesta même au sein de l'orthodoxie. L'Église d'Afrique, tout en demeurant unie et soumise au Saint-Siège, posa ses conditions, voulut une situation à part. Chaque ville entendait faire de son prêtre un évêque, comme en témoignent les revendications exposées au Concile de Carthage de 397 (42).
Quand les Arabes apparurent en 647, le même esprit d'opposition les fit accueillir. Pour échapper à la persécution, bien des chrétiens s'enfuirent ; d'autres se convertirent à l'Islam ; Mais beaucoup restèrent fidèles à leur foi. En 1054, il y avait encore cinq évêques en Afrique ; il en restait deux en 1076. Il subsistait encore des chrétiens en 1146, puisque les Almohades les persécutèrent. Et Guillaume de Nangis nous apprend qu'au temps de l'expédition de SaintLouis, il y avait encore à Tunis des prêtres et des églises. On a même constaté la survivance jusqu'au XVe siècle de communautés chrétiennes et de vestiges de l'administration impériale.
Aujourd'hui encore, bien des indices évoquent les traditions chrétiennes et latines (43). C'est, par exemple, la croix que les indigènes portent tatouée sur leur front et qui est le signe de reconnaissance des premiers chrétiens. C'est la dévotion toute particulière pour Sidna Aïssa (Jésus-Christ) dont la fête est encore célébrée dans l'Aurès, an mois de décembre. Ce sont les Koubbas, édifiées, pour la plupart, sur des ruines romaines et qui occupent des lieux primitivement consacrés à des divinités païennes, puis aux saints chrétiens et enfin aux saints de l'Islam. Ce sont les instruments agricoles et les procédés de culture et d'irrigation empruntés aux Romains. C'est la ferme du bled, copie de la villa romaine ; c'est la maison, dite maures- dont on retrouve le modèle à Timgad et à Pompeï ; ce sont les bains maures, caricatures des thermes ; c'est l'organisation municipale des tribus kabyles.
La langue elle-même est chargée de mots latins : le mot Koubba, le dôme, vient de cuppa ; bordj, la maison de campagne, vient de burgus ; Skifa, la toiture, vient de scapha ; Guendil, la lampe, de candela ; Sedjel, le sceau, de sigillum ; Kanoun, la loi, de canôn; gatter, distiller, de guttar ; Tell, de tellus, la terre, etc.
Un chef kabyle a pu dire avec raison au général Bedeau : - « Nos ancêtres ont connu les chrétiens : plusieurs étaient fils des chrétiens et nous sommes plus rapprochés des Français que des Arabes ! »
Et reprenant cette idée, Mgr Lavigerie, alors archevêque d'Alger, a pu, en s'adressant à des notables berbères, prononcer ces paroles qui doivent être méditées, parce qu'elles peuvent nous inspirer une politique féconde :
- « Je vous aime particulièrement parce que nous sommes du même sang, les Français et vous. Les Français descendent en partie des Romains, comme vous. Ils sont chrétiens, comme vous l'étiez autrefois. Regardez-moi : Je suis un évêque chrétien. Autrefois, il y avait en Afrique, plus de cinq cents évêques comme moi, et ils étaient Kabyles, et parmi eux, il y en avait d'illustres et de grands par la science. Et tout votre peuple était chrétien... ».
(01)
IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères. Traduction de Slane.
(02)
EL BEKRI. – Description de l’Afrique septentrionale.
(03)
VIVIEN DE SAINT MARTIN. – Le Nord de l’Afrique dans l’antiquité.
(04)
FOURNEL. – Les Berbère.
(05)
H. DUVEYRIER. – Les Touaregs du Nord.
(06)
L. RINN. – Essai d’études linguistiques.
SLANE.
– Notes sur la langue, la littérature et les origines du peuple berbère.
(07)
FOURNEL. – Les Berbères.
(08)
IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères.
(09) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du
Nord.
(10)
HERODOTE. – Liv. IV.
(11)
BOURDE. – La culture de l’olivier en Tunisie.
(12)
G.BOISSIERE. – L’Algérie Romaine.
(13)
Sur les résultats obtenus par les Romains, voir : VARRON.- De Re Rustica,
Livre I ; CICERON. – Pro Lege Manilia XII ; TITE LIVE. – L. 29, C. 25 ;
DIODORE DE SICILE.- L 3, C. 50 ; PLUITARQUE. – Vie de Tibère ; STRABON.-
Géogr. L.2 C. 4 ; POMPONIUS MELA.- Die situ orbis ; COLUMEILLE.- De Re
Rustica ; PLINE.- L.5, C. 364 ; Lactance. De mortibus persecutorum ;
CLAUDIEN.- Stilichon, L.2 ; TACITE. – Histoire. I.
(14)
G. BOISSIERE. – L’Algérie Romaine.
(15) Victor
VITENSIS. – Hist. persecutionis L.5.
(16)
PROCOPE. – De Bello Vandalico.
(17)
DIEHL. – L’Afrique Byzantine.
(18)
Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(19)
JUDAS. – Nouvelles études sur une série d’inscriptions numidico-punique.
(20)
JUDAS. – Nouvelle analyse de l’inscription phénicienne de Marseille.
(21)
JUDAS. – Nouvelles études, etc.
(22)
SHAW.
(23)
E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(24)
MAKRIZI. – Ittiaz-el Hounata.
(25)
EDRISI. – Description de l’Afrique. Traduction Dozy.
(26)
IBN-KHALDOUN. – Histoire des Berbères.
(27)
MAKRIZI. – Ittiaz-el-Hounafa.
(28)
E. MERCIER. – Histoire de l’Afrique Septentrionale.
(29)
ROUDH EL KARTAS. – Histoire des souverains du Moghreb. Traduction
Beaunier.
(30)
MAKRIZI. – Ittiaz-el Hounata.
(31)
EL KAIROUANI. – Histoire de l’Afrique du Nord. Traduction de Pellissier de
Raynaud.
IBN-KHALDOUN. – Histoire de l’Afrique. Trad. Desvergers.
(32)
Ez. ZERKECHI. – Histoire des Hafsites, traduction Rousseau.
Abd-el-Djelil et Tenissi. – Histoire des Béni-Zeigan, Traduction
Bargès.
(33)
CHEMS EDDIN MOHAMMED. – Galerie des littérateurs de Bougie, Trad.
Cherbonneau.
(34) Cdt. CHALIGNE. – Histoire ancienne de l’Afrique du Nord.
(35)
TACITE. – Hist. I.
(36)
SAINT-AUGUSTIN. – Serm. 25.
(37)
Amand BIEGHY. – Saint-Augustin.
(38)
PROCOPE. – De bello vandalico. I. 25
(39)
JEAN YANOSKY. – Hist. de Carthage.
(40)
GREGOIRE VII. – Epist. III.19.
(41)
TERTULLIEN. – Apologétique.
(42)
AMAND BIEGHY. – Saint-Augustin.
(43)
L. BERTRAND. – Discours à la nation africaine.
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La Société Musulmane est une Société théocratique. -La loi religieuse, inflexible et immuable, régit les institutions comme les actes de l'individu. -La législation. - L'instruction. -Le gouvernement. - La condition de la femme. - Le commerce. - La propriété. - Dans les institutions musulmanes, aucune originalité. - L'Arabe a imité en déformant. - Dans les manifestations de l'activité intellectuelle, il apparaît comme un paralytique et comme il a imprégné l'Islam de son inertie, les peuples qui ont adopté cette religion sont frappés de la même stérilité. - Tous les musulmans, quelle que soit leur origine ethnique, pensent et agissent comme un Bédouin barbare du temps de Mahomet.
Après avoir étudié l'histoire de l'Empire arabe et pénétré les causes de sa chute, il n'est pas impossible de comprendre la psychologie du musulman où plutôt la déformation que fluence arabe a fait subir, par l'instrument de l'Islam, à tous les individus qui ont adopte cette doctrine.
La Société musulmane est une société théocratique. Tout y est régi par la loi religieuse : les moindres actes de l'individu aussi bien que les institutions. Dieu est le maître suprême, Le savoir n'est considéré que comme un moyen de le mieux connaître, pour le mieux servir. L'intelligence humaine, l'activité humaine, n'ont d'autre but que de le glorifier. L'individu est plié à cette conception par tout un réseau de mesures et de prescriptions, ourdi au deuxième siècle de l'Hégire par les docteurs de la foi.
Ibn-Khaldoun dit, dans ses Prolégomènes, que l'une des marques distinctives de la civilisation musulmane, c'est l'habitude d'enseigner le Koran aux enfants. Il aurait pu ajouter que l'enseignement exclusif du Livre sacré constitue à lui seul, pour les musulmans, le programme des études primaires, secondaires et supérieures. Dieu étant le dispensateur de tous les biens, tout est ramené à lui : sciences, arts, Manifestations de l'activité humaine. Connaître sa parole est l'unique préoccupation du fidèle ; mais le Koran est écrit dans une langue morte qu'un musulman ne saurait comprendre sans une étude spéciale ; aussi en, est-on arrivé, pour simplifier la tâche, à se contenter de lire le texte sacré, sans chercher à le comprendre. Le bien lire, en prononcer correctement les vocables, voilà tout le scibile des nations islamiques.(1)
(01) SAWAS PACHA. – Et. sur le droit musulman.
Au surplus, il ne servirait de rien à un fidèle de pouvoir comprendre la parole divine, puisqu’il n'a ni le droit de l'interpréter, ni celui de la prendre pour règle de conduite, en 1'appliquant aux événements et aux circonstances. L'explication du Koran a été fixée, une fois pour toutes, par les commentateurs orthodoxes : cette interprétation est définitive et aucun musulman ne peut la modifier sous peine d'apostasie. Cette défense formelle et irrévocable interdit tout progrès aux nations mahométanes. Exécutée à une époque barbare, l'interprétation orthodoxe n'est plus, depuis longtemps, à hauteur des progrès réalisés dans tous les domaines, par les peuples civilisés ; le monde a évolué, mais le croyant, enserré dans un réseau de textes désuets, ne peut suivre cette évolution. Au milieu des États modernes, il reste un homme du Moyen-Age. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner rapidement les diverses institutions de la société islamique.
La Législation. - Le Koran est, en principe, la source où les musulmans ont puisé leur inspiration, mais Mahomet n'avait eu ni le temps, ni peut-être même l'idée d'établir une doctrine précise, arrêtée dans tous ses détails. Désireux de s'attirer des partisans, il s'ingéniait à plaire à tout le monde. C'était un diplomate et un tribun, plutôt qu'un législateur. Suivant les circonstances, il émettait un avis, une théorie qu'il n'hésitait pas à rapporter le lendemain, si l'intérêt du moment le lui commandait. Aussi, le Koran renferme-t-il des prescriptions si contradictoire, qu'il serait difficile d'en extraire des règles précises de conduite, en dehors de la reconnaissance de l'unité de Dieu et de la mission de son Envoyé. C'est ainsi que Mahomet a déclaré tantôt qu'il fallait respecter les chrétiens et les juifs, les gens du Livre, au même titre que les musulmans, tantôt qu'il fallait les exterminer sans pitié. Ce n'est qu'un exemple de ses contradictions. On en pourrait citer d'autres.
Il en résulte que le Koran est un code singulièrement confus et que les successeurs du Prophète, chargés de l'appliquer, furent parfois fort embarrassés. Les plus scrupuleux s'entourèrent de conseillers choisis parmi les personnages qui, ayant vécu dans l'intimité de l'Envoyé de Dieu, passaient pour connaître sa pensée. Les autres agirent selon l'inspiration du moment et, souvent, selon leur bon plaisir. Mais lorsque les conquêtes arabes eurent élargi l'Empire, le Calife, se trouvant dans l'impossibilité matérielle de rendre la justice par lui-même, dut déléguer ses pouvoirs et comme il était dangereux de laisser à chacun des délégués la liberté d'interpréter les textes sacrés, on reconnut la nécessité de rédiger à leur usage un code suffisamment précis. (1)
L'oeuvre ébauchée par les premiers Califes, puis continuée après eux, dans les différentes parties de l'Empire, fut terminée par des jurisconsultes qui furent les fondateurs des quatre rites orthodoxes : Malékite, Hanéfite, Chaféite, Hanbalite. Le travail de chacun des quatre interprétateurs du Koran, conçu d'après les mêmes principes, est une sorte de compilation de textes très divers. Ce sont :
1- Les prescriptions du Koran ;
2 Les paroles du Prophète, rapportées par ses anciens compagnons. - La parole de Dieu, (Koran) et la conduite de son Envoyé (Sounnet), voilà les sources principales du droit musulman. La parole divine a été communiquée par l'ange du Seigneur à Mahomet et transmise par celui-ci aux hommes, en des termes identiques à ceux que l'ange avait prononcés et que l'Élu du Très-Haut (Moustafa) avait fidèlement conservés dans sa mémoire. La conduite du Prophète est également un effet de l'inspiration divine, directe et immédiate ; elle comprend les paroles, les actions et l'approbation, soit explicite, soit tacite du fondateur de l'Islam. Dieu et le Prophète sont les législateurs des musulmans.
La législation est, d'après l'expression consacrée, un don précieux du Ciel. (2)
Mais les prescriptions de Dieu (Koran) et celles du Prophète (Sounnet) ne suffirent pas à tous les cas ; il fallut les compléter. Incapables d'accomplir ce travail, en puisant dans leur propre fond, les jurisconsultes cherchèrent ailleurs l'inspiration qui leur manquait. Les sources auxquelles ils puisèrent sont connues ;
3- Les Lois romaines, en vigueur dans la plupart des pays nouvellement conquis : Syrie, Égypte, Moghreb. Mais en adoptant ces lois, ils les déformèrent jusqu'à les défigurer;
4- Les usages antéislamiques qui, n'ayant pas été réprouvés par le Koran, étaient considérés comme approuvés, ou ceux qui avaient été modifiés par le Prophète, sans cependant avoir été abolis ;
5- L'ancien Testament, pour les prescriptions relatives à la défense du meurtre et de l'adultère (3) ;
6- Les arrêts rendus par les Califes, d'après le Koran.
La législation musulmane est donc un amalgame des préceptes du Koran, des paroles du Prophète, du droit romain, des vieilles coutumes antéislamiques et des jugements des Califes. D'après les commentateurs orthodoxes qui ont fixé la doctrine, la législation est la connaissance de l'homme avec ses droits et ses devoirs. Cette connaissance s'obtient par l'étude de la science du droit qui comprend également la philosophie et la morale.
La philosophie précise les rapports entre l'homme et les autres êtres, entre l'homme et le Législateur par excellence : Dieu. La morale enseigne les rapports réguliers et corrects qui doivent exister, soit entre les individus qui vivent en société, soit entre l'individu et la société. Elle forme la conscience de l'homme et celle du juge et la fortifie au point de rendre l'un et l'autre capables de distinguer la beauté (légalité) de la laideur (illégalité) (4).
Les quatre interprétations du Koran représentent quatre rédactions différentes. Partout où la loi musulmane est en vigueur, tout fidèle peut choisir l'une ou l'autre de ces interprétations, mais son choix arrêté, il doit y conformer ses actes.
Les travaux des commentateurs ont si bien remplacé le Koran lui-même, qu'il ne peut plus être choisi pour étayer un jugement. Un arrêt motivé en droit sur un texte tiré directement du Livre révélé serait nul et pourrait donner lieu à une pénalité contre son auteur. Cette façon de procéder constituerait, en effet, une hérésie et serait considérée comme une tentative d'insubordination aux interprétations orthodoxes. Celles-ci sont définitives et immuables.
Nul n'a le droit de les modifier par adjonctions ou restrictions.
Or, comme elles furent rédigées au deuxième siècle de l'Hégire, à une époque barbare, elles ont immobilisé la société musulmane et, aujourd'hui, elles l'empêchent d'évoluer. Elles ont frappé de stagnation irrémédiable les cerveaux des croyants. Tant qu'elles seront en vigueur ceux-ci resteront incapables de progrès et de civilisation.
L'instruction. - Selon les docteurs musulmans, les connaissances de l'homme dérivent de deux sources principales : la raison et la foi. Donc, les sciences forment deux classes : les rationnelles (Aklïa) et les imposées ou positives (Ouadiya) (5).
Les rationnelles comprennent les connaissances que l'homme peut acquérir par sa propre raison, sans le secours de la révélation : géographie, mathématiques, chimie, physique, astronomie, etc. ; elles sont considérées comme secondaires et, dans les programmes d'enseignement, elles laissent la première place aux sciences de révélation que l'homme doit à la générosité divine.
Celles-ci comprennent deux catégories :
Les sciences du langage ou sciences instrumentales : lecture et écriture, qui permettent d'aborder la connaissance du Koran.
Les sciences du droit qui traitent de la lecture du Livre révélé et de l'application législative des paroles divines, faites par les interprétateurs orthodoxes.
Les sciences du droit se subdivisent en sciences sources et en sciences déduites des sources. Les sciences sources concernent l'étude des sources de la religion et du droit, c'est-à-dire le Koran et la conduite du Prophète. Cette étude comprend d'abord la lecture du Koran et celle des Hadith ou recueil des paroles de Mahomet; c'est l'application aux textes sacrés des principes enseignés par les sciences du langage. Dès que l'on possède la lecture parfaite du Koran, on passe à l'explication des mots dont l'ensemble forme le Livre révélé ; c'est ce que l'on appelle : l'annotation.
Lorsque l'étudiant possède une connaissance complète des sources, il passe à l'étude des sciences déduites, c'est-à-dire qui découlent des sources proprement dites : Koran et Hadith. Elles comprennent l'étude de la doctrine religieuse et des croyances qui s'y rattachent, celle de la théorie du droit et des applications du droit.
Le droit fait partie des sciences théologiques, parce qu'il permet de distinguer le licite de l'illicite, le bien du mal, suivant les prescriptions du Koran et des Hadith. « La théorie du droit forme la première subdivision des sciences législatives. Les applications du droit se partagent en trois groupes distincts. Le premier est relatif aux actions humaines ayant un caractère religieux : la prière, le jeûne, la redevance de l'aumône, le pèlerinage, la guerre sainte ; le second, aux dispositions légales concernant les actions humaines qui ont un caractère purement social et contractuel » (6).
Tel est l'enseignement musulman. C'est de la pure scolastique. Il convient d'ajouter que cet enseignement est donné dans les mosquées, que chaque professeur fait le cours qui lui convient, que chaque étudiant suit le cours de son professeur de prédilection. Ni inscription, ni diplômes ne limitent la liberté entière dont jouissent les professeurs et les élèves. Il existe cependant une sanction des études suivies. Chaque professeur délivre à ses élèves les plus méritants une autorisation d'enseigner à leur tour (Idjaza). L'Idjaza est délivré par écrit ou donné verbalement par le professeur, non pour une science ou pour un groupe de sciences, mais bien pour un livre lu ou appris, pour une branche de science définie; par exemple pour une lecture du Koran, pour plusieurs de ces lectures ou pour toutes les lectures ; pour les Hadith, pour la grammaire, pour la calligraphie ou pour un ou plusieurs commentaires (7).
Un pareil enseignement est à peu près stérile, puisque la partie scientifique est supprimée au profit de la partie théologique. Il frappe les cerveaux de paralysie ; il immobilise les connaissances. Un peuple pourra, pendant des siècles, lire le Koran et en expliquer minutieusement chaque terme, sans avancer d'un pas dans la voie du progrès. A piétiner sur place, dans le rabâchage d'une leçon fastidieuse, les esprits perdent leur souplesse, leur sagacité, leur curiosité ; les intelligences s'atrophient et deviennent incapables d'un effort original. C'est là qu'il faut chercher la cause de l'engourdissement intellectuel des nations musulmanes.
La Société musulmane. -Le Gouvernement. - Lorsqu'on étudie une institution musulmane, il ne faut jamais perdre de vue que les lois qui la régissent sont d'ordre religieux. La société musulmane est baignée d'une atmosphère religieuse. La langue, la législation sont des dons de Dieu; tout, dans l'Islam, est contenu dans la religion. L'instruction publique et privée, l'administration, la justice, les finances, la répartition des impôts, les relations internationales, la paix, la guerre, le commerce, les arts, les métiers, l'exercice de la charité, la sécurité publique, les travaux publics ont un caractère religieux. Rien ne peut se conserver ni fonctionner que par la religion et par ses ordonnances. Un savant asiatique appelle les peuples de l'Islam « corpora ecclesiœ » (8).
Le gouvernement, comme les autres institutions, est d'inspiration religieuse. Le Califat, mode de gouvernement qui succéda à l'administration patriarcale du Prophète, était une institution religieuse, fraternelle et populaire. Les auteurs musulmans en donnent la définition suivante : « Les musulmans doivent être gouvernés par un Imam (Calife) ayant le droit et l'autorité de veiller à l'observation des préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre les frontières, de lever des armées, de percevoir les dîmes fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer la prière publique du vendredi et les fêtes du Beyram, de juger les citoyens, d'admettre les preuves juridiques dans les causes litigieuses, de marier les enfants mineurs de l'un et l'autre sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au partage du butin légal » (9).
A l'origine, conformément aux institutions du Prophète, le Califat n'était pas un gouvernement despotique. « La loi théocratique islamique défend à tout individu d'agir capricieusement, d'après ses seuls penchants personnels ; elle ordonne de protéger les droits des particuliers ; elle impose au souverain l'obligation de prendre conseil avant d'agir. Cette loi a été imposée par Dieu à son Prophète impeccable, quoique, comme tel, il n'eût besoin de consulter personne, puisqu'il agissait sous l'inspiration divine et qu'il était doué de toutes les perfections. Or, cela n'a été ordonné au Prophète que pour une haute raison qui était d'établir une règle obligatoire pour tous les chefs qui viendraient après lui » (10).
Cette théorie tomba en désuétude lorsque les Arabes, élargissant leurs conquêtes, se trouvèrent mêlés à des peuples habitués au pouvoir despotique, comme les Syriens, les Perses, les Égyptiens, etc. Le Calife devint un souverain absolu et le Califat, une sorte de gouvernement despotique militaire qui eut son apogée vers le deuxième siècle de l'Hégire, avec la dynastie des Abbassides. Comme c'est à ce moment que furent fixés, par la loi, les fondements des différentes institutions, il en résulta que la doctrine relative au gouvernement s'inspira tout naturellement de ce qui existait alors et que le principe du pouvoir absolu du Calife devint un dogme. Les docteurs de la foi qui rédigèrent les textes législatifs se réservèrent bien une part dans le gouvernement, en spécifiant que le prince ne pourrait prendre une décision qu'après les avoir consultés ; mais comme ils étaient à la merci de son bon plaisir, c'est lui qui, en réalité, exerça le pouvoir sans contrôle.
En fait, le souverain musulman est un monarque absolu, doublé d'un chef militaire et religieux. Il a droit de vie et de mort sur ses, sujets. La meilleure preuve en est que ceux-ci paient un impôt de capitation, sorte de rançon ou de permission de vivre dont la quittance porte ces mots significatifs : rachat du coupement de tête. Celui qui possède n'est que l'usufruitier de son bien. Quand il meurt, le souverain peut exiger tout ou partie de son héritage.
Le rôle du prince serait écrasant pour un homme seul ; mais en Orient, où l'on est volontiers partisan du principe du moindre effort les Califes trouvèrent vite un moyen d'alléger leur tâche en déléguant leurs pouvoirs à un vizir.
Celui-ci confia les siens au Pacha : ce dernier se déchargea de ses devoirs sur le Bey ; celui-ci sur le Caïd et le Caïd sur le Cheikh. Une pareille division de l'autorité augmente le nombre des oppresseurs, favorise la concussion et livre les populations à une tourbe innombrable de parasites.
Le vizir remplace le souverain dans l'administration des affaires, le commandement de l'armée, la surveillance des fonctionnaires. Son poste est périlleux ; celui qui l'exerce sert de tampon entre le prince et le peuple ; il subit les caprices de l'un et encourt les haines de l'autre ; mais la fonction est si lucrative, elle permet de telles concussions, que les candidats n'ont jamais manqué.
Les décisions administratives sont prises par un divan, un conseil d'Etat, composé de hauts personnages, mais ceux-ci, occupés à mériter les faveurs du prince ou de son vizir, ne sont que des êtres serviles, prêts à toutes les compromissions.
Les oulémas ou docteurs en théologie et jurisprudence forment un corps spécial, chargé de veiller à l'observation des lois fondamentales, de contrôler, au nom des dogmes religieux, les décrets rendus par le Conseil d'Etat. Ce contrôle est purement théorique, puisque les oulémas dépendent du bon plaisir du souverain. Les oulémas sont, en outre chargés de rendre la justice. Leur chef suprême est le Cheikh-El-Islam qui doit être consulté quand une loi est édictée, un impôt établi, une guerre entreprise ; il a, sous ses ordres, des Cadis qui rendent la justice sans appel.
L'autorité purement civile est exercée par des pachas ou gouverneurs, qui ont pour mission de veiller au maintien de l'ordre et au paiement des impôts.
En principe, il ne peut exister qu'un souverain dans l'Islam : le Commandeur des Croyants. D'après les Hadith, il doit être d'origine Koréichite, mais en l'absence d'un Koréichite, c'est celui qui dispose momentanément de la force matérielle qui veille aux intérêts de l'Empire. Sa nationalité importe peu. Le musulman n'a qu'une patrie : l'Islam. Il ne meurt pas pour son pays, mais pour sa foi. Il n'est ni Turc, ni Égyptien, ni Arabe ; il est le Croyant.
En somme, le gouvernement califal est un gouvernement barbare ; c'est celui d'une minorité conquérante, occupant des pays soumis par la force et n'ayant d'autre souci que de les exploiter à son profit. C'est un gouvernement de parasites, indifférent aux besoins et aux intérêts de la collectivité. L'Arabe, incapable d'innover, en est resté à la conception primitive de gouvernement, imposée par les circonstances, au temps où il se ruait à la conquête du monde.
La condition de la femme. - A s'en tenir aux prescriptions du Koran et aux paroles du Prophète, la femme musulmane pourrait passer pour jouir d'un traitement de faveur. En bon diplomate, Mahomet s'est efforcé, aux heures où il luttait contre l'hostilité de son peuple, de gagner la femme à sa cause, de s'en faire une alliée. Ce désir se révèle dans tous ses discours et, en somme, la bédouine lui doit beaucoup. Avant lui, elle était une sorte d'être inférieur, sans droit, asservie au bon plaisir du mâle. II s'efforça d'atténuer l'égoïsme des coutumes barbares dont elle était victime.
Les exhortations à la bonté abondent dans le Koran :
« Craignez le Seigneur et respectez les entrailles qui vous ont portés... O croyants ! Il ne vous est pas permis de vous constituer héritiers de vos femmes contre leur gré, ni de les empêcher de se marier quand vous les avez répudiées, afin de leur ravir une portion de ce que vous leur avez donné. Soyez bons dans vos procédés à leur égard. Si vous désirez changer une femme contre une autre et que vous ayez donné à l'une d'elles cent dinars, ne lui en ôtez rien ».(11)
« Gardez-vous votre femme ? Traitez-là honnêtement ; la renvoyez-vous ? Renvoyez-là avec générosité (12).
Même esprit de bienveillance dans les paroles du Prophète, recueillies dans les Hadith :
« Dieu vous commande d'être bons pour vos femmes ; elles sont vos mères, vos filles, vos tantes ».
Dans ses actes, Mahomet donnait l'exemple de la bienveillance. Souvent, il s'amusait avec ses femmes. On raconte qu'un jour, comme il jouait à la course avec Aïcha, celle-ci le dépassa; mais la seconde fois, ce fut le Prophète qui gagna. Alors, Mahomet lui dit: « La partie est égale ô Aïcha ». (13)
Un jour, ayant invité des Abyssins à venir jouer dans son logis, il pria sa femme d'assister à leurs jeux ; mais pour qu'elle ne fut pas aperçue des spectateurs, il la plaça entre les deux portes de la maison, se mit devant elle et resta ainsi debout jusqu'à ce qu'elle eût fini de contempler les joueurs. Puis, quand son épouse fut rentrée chez elle, le Prophète, s'adressant aux spectateurs, leur dit : « Le meilleur des Croyants est celui qui a le plus de douceur et de délicatesse envers les femmes. Le premier parmi vous est celui qui est le plus aimable avec ses femmes et je suis meilleur que vous vis-à-vis des miennes.(14)
Avant sa mort, Mahomet insista encore en faveur d'une cause qui lui était chère ; «Traitez bien les femmes ; elles sont vos aides et elles ne peuvent rien par elles seules ; vous les avez prises comme un bien que Dieu vous a confié et vous avez pris possession d'elles par des paroles divines ».
Il faut, d'ailleurs, reconnaître que le Prophète a fait aussi quelques concessions à la jalousie du mâle et qu'il a reconnu certaines coutumes arabes : « Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises, celles qui désobéissent, vous les relèguerez dans une couche à part et vous, les battrez » (15)
« Commande aux femmes qui croient de baisser leurs yeux, d'observer la continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est a l'extérieur, de couvrir leur sein d'un voile, de ne faire voir leurs ornements qu'à leur mari, à leur père, au père de leur mari… aux enfants qui ne distinguent pas encore les parties sexuelles. Que les femmes n'agitent point leurs pieds de manière à montrer leurs ornements cachés » (16).
Une femme demanda un jour au Prophète quels sont les devoirs de la femme envers l'homme. Il lui répondit : « La femme ne doit pas sortir de chez elle, sans l'autorisation de son mari ; c'est cette considération qui justifie l'usage du voile » (17).
Dans l'intimité, elle doit se plier à tous les désirs du mâle « Allez à votre champ comme vous le voudrez » (18) ; ce que les commentateurs expliquent de la façon suivante : Venite ad agrum vestrum quomodocumque volueritis, id est stando, sedendo, jacendo a parte anteriori, seu posteriori.
Mahomet n’a pas parlé de l'instruction de la femme. La plupart des commentateurs estiment qu'on doit lui interdire l'écriture, la poésie, la composition, par le fait que ces études renferment un élément pernicieux qui peut gâter leur esprit et leur caractère.
Si l'on tient compte des habitudes de son époque, il est incontestable que le Prophète a sensiblement amélioré la condition de la femme ; mais il s'est produit pour elle, ce qui s'est produit dans la société musulmane, dans tous les ordres d'idées.
Mahomet était de son temps; il ne pouvait prévoir l'évolution qui devait s'accomplir après lui, dans les idées et dans les moeurs. Ses paroles s'appliquaient au présent et non à l'avenir. S'il avait pu entrevoir cet avenir, il est probable, étant donné son esprit, qu'il en aurait accepté les progrès. Malheureusement, les interprétateurs orthodoxes du Koran et des Hadith, animés d'une intelligence étroite et s'obstinant, dans leur aveuglement fanatique, à s'en tenir à la lettre et non à l'esprit des textes sacrés, fixèrent pour toujours la condition de la musulmane et comme ils prirent pour base les coutumes de l'époque, ils rendirent impossible toute amélioration ultérieure. L'humanité a réalisé des progrès depuis le deuxième siècle de l'Hégire ; la société musulmane n'a pu suivre cette évolution.
Il en résulte que la femme est traitée aujourd'hui, dans l'Islam, comme étaient traitées ses aïeules du temps du Prophète. Or, ce qui étai alors un progrès est aujourd'hui un recul.
La musulmane pense et agit comme pensaient et agissaient les femmes de Mahomet. Isolée de la vie extérieure, elle reste dans la barbarie des coutumes ancestrales. Sa condition actuelle si on la compare à celle des femmes des autres religions, est celle d'une esclave. Animal de luxe, bête à plaisir chez le riche, bête de somme chez le pauvre, elle n'est qu’une pauvre créature livrée au bon plaisir du mâle. Condamnée à l'ignorance par l'égoïsme de l'homme, elle ne peut même pas espérer en l'avenir. Elle est la cloîtrée perpétuelle, l'esclave éternelle. Son ignorance, sa barbarie pèsent sur les enfants qu'elle élève et à qui elle transmet ses préjugés et ses préventions. Ignorante, elle crée des ignorants ; barbare, elle répand autour d'elle la barbarie. Esclave, elle donne à ses enfants des âmes d'esclaves, avec tous les défauts des êtres serviles : la dissimulation, la fourberie et le mensonge.
Le Commerce. – On l’a déjà dit, mais on ne saurait trop le répéter, tout, dans la société musulmane, revêt un caractère religieux. Toutes les manifestations de l’activité humaine sont soumises aux dogmes, ne peuvent se développer que dans les limites permises et fixées par les règles de la loi. Le commerce n’échappe pas à cette tutelle ; les lois qui le régissent s'inspirent de considérations religieuses.
« L'objet de tout contrat, dit Khalil, doit être : 1- Exempt de souillure ; 2- Utile ; 3- Licite ; 4- Possible. Ainsi ne peuvent être l'objet d'un contrat : le fumier, l'huile avariée, la chair défendue, l'animal sur le point de mourir, le chien de chasse, l'esclave en fuite, le chameau perdu, la chose retenue par violence en mains tierces ».
Le Koran ayant défendu l’usure (19), les interprétateurs ont surenchéri sur cette interdiction.
Par usure, la loi musulmane désigne non seulement le gain illicite, tel que nous le concevons, mais « tout profit ou avantage prélevé ou laissé dans le change des matières d'or et d'argent ou l'échange de denrées alimentaires..., le salaire prélevé en nature par l'orfèvre sur le poids du métal à façonner, ou par le maître du pressoir sur le poids des olives à écraser ; toute combinaison suspecte de déguiser un prêt sous la forme d'une vente ou d'aboutir à un avantage usuraire ».(20)
Dans son désir d'empêcher l'usure, le législateur musulman tombe dans des subtilités qui frisent l'absurde. Telle est la clause suivante :
« On ne peut acheter pour or, ce qui a été vendu à terme pour argent, ni pour une monnaie, ce que l'on a vendu pour une autre » (21)
Le prêt à intérêt est interdit en principe, mais comme il était difficile de le supprimer radicalement, on l'a remplacé par la commandite et par le pacte réel.
« La commandite est un contrat par lequel on confie des fonds à un marchand, pour en trafiquer, à la condition de participer aux bénéfices » (22). Cette forme de prêt existait chez les anciens Arabes, bien avant l'Islam ; c'est par un contrat de ce genre, que Mahomet devint l'associé de Khadîdja.
« Le pacte réel est un contrat onéreux, unilatéral, créant une obligation personnelle de donner un objet certain, corporel, d'autre espèce que la chose reçue et ne consistant pas en numéraire » (23)
L'attrait du gain étant, en réalité, l'élément principal de toute activité commerciale, le législateur n'a pu abolir le prêt à intérêt. Il combat énergiquement l'usure ; il déclare solennellement que l'échange de denrées ou d'objets ne doit donner lieu à aucun gain, mais il ajoute aussitôt cette restriction subtile : « à moins que ces choses ne diffèrent par l'usage auquel elles sont destinées.»
« Ainsi, on peut stipuler pour un âne de la race du Caire, deux ânes de race arabe ; pour un cheval de course, deux de bât ; de plus jeunes animaux, pour un plus âgé ; une épée de bonne fabrique pour des épées ordinaires » (24). Et voilà le prêt à intérêt toléré, autorisé. Qui empêchera le prêteur et l'obligé d'affirmer que le premier a donné un cheval de course au second, lequel s'engage à lui rendre deux chevaux de bât, bien qu'en réalité le cheval prêté soit identique aux chevaux rendus, l'un de ces derniers représentant l'intérêt du capital avancé ?
La Propriété. - En ce qui concerne la propriété, même désir et même impossibilité d'empêcher l'usure. L'hypothèque est défendue, mais elle est remplacée par le nantissement ou Rahnia. « On entend par rahnia ce qui est remis pour la sûreté d'une créance » (25). Comme notre droit civil, la loi musulmane distingue le gage ou nantissement d'une chose mobilière et l'antichrèse ou nantissement d'une chose immobilière.
Ce genre de contrat, loin d'empêcher l'usure, la favorise. Le créancier est autorisé à jouir du gage ; or, cette jouissance qui représente l'intérêt de son capital dépasse souvent en valeur ce que notre législation considère comme un taux licite. Dans la plupart des cas, l'emprunteur étant incapable de payer sa dette, le créancier conserve le gage dont il dispose, en véritable propriétaire, pour un prix dérisoire.
Chez un peuple barbare, la propriété est menacée de dangers multiples et, notamment, de spoliation. La loi musulmane s'efforce de la protéger et c'est dans ce but qu'elle a institué le habous, dont elle a trouvé l'inspiration dans les Novelles et les Institutes, de Justinien. Le habous est une institution, d'après laquelle le propriétaire d'un bien le rend inaliénable pour en affecter la jouissance au profit d'une oeuvre pieuse ou d'utilité générale, immédiatement ou à l'extinction des dévolutaires intermédiaires qu'il désigne (26). Le chef de famille met ainsi ce qu'il possède à l'abri des dilapidations de ses héritiers ou des convoitises et des entreprises des personnages influents.
A signaler également deux servitudes qui grèvent la propriété musulmane et qui furent et sont encore la cause de nombreux conflits, entre Européens et indigènes, dans nos colonies de l'Afrique du Nord : le droit de chasse et le droit de pâture.
« Nul ne peut interdire la chasse ou la pêche, même en ses domaines... Nul ne peut interdire la vaine pâture sur ses terres vagues ou dépouillées de leurs récoltes » (27).
C'est ce qui explique l'insouciance avec laquelle le Berbère algérien ou tunisien laisse ses troupeaux paître à l'aventure.
La propriété terrienne est soumise, chez les Arabes, au régime communiste. La terre appartient tient à Dieu, représenté par le Calife, lequel en abandonne la jouissance à la collectivité musulmane. Ce régime qui convient au nomadisme est néfaste au développement du labeur agricole.
Si, après avoir examiné les diverses institutions musulmanes, on voulait résumer brièvement son impression, on pourrait dire que ce qui frappe le plus c'est l'absence de toute originalité.
En matière de religion, l'Arabe s'est contenté d'accueillir des conceptions étrangères et de les adapter tant bien que mal à sa mentalité. Sa religion, c'est le christianisme déformé par le cerveau d'un Bédouin.
En matière de législation, obligé par ses conquêtes à administrer des peuples, il s'est borné à copier les lois qu'il a trouvées en vigueur, en les déformant par l'adjonction de ses us et coutumes. La législation musulmane, c'est le code romain, adapté au cerveau arabe.
En matière de gouvernement, il s'est inspiré du despotisme byzantin ou asiatique. Le Calife ressemble à un empereur de Byzance qui se serait converti à l'Islam.
Mais si, en matière de législation et de gouvernement, l'Arabe a dû accepter certaines idées étrangères, parce que des circonstances, plus fortes que sa volonté l'y contraignaient ; pour le reste, il est demeuré avec son cerveau de Bédouin barbare, incapable d'inventer, ni même d'améliorer.
En matière d'enseignement, il s'en est tenu à l'observation étroite des préceptes du Koran ; pour lui, l'idéal suprême du savoir humain, c'est de s'élever jusqu'à la lecture du Livre révélé.
En ce qui concerne la famille, il a conservé les principes barbares de la société primitive : la femme est une esclave asservie aux passions et à l'égoïsme du mâle.
En ce qui concerne la propriété, il en est encore au communisme patriarcal.
Dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle, l'Arabe apparaît comme une sorte de paralytique ; il subit ce qu'il ne peut éviter; il se résigne à ce qui est, mais il ne manifeste aucune initiative, aucun désir de franchir l'étroit horizon dans lequel il est emprisonné. Et comme il a imprégné l'Islam de ce principe du moindre effort, de cette résignation, de cette inertie, il en résulte que tous les peuples qui ont adopté cette religion, ont été, après quelques générations, frappés de la même paralysie intellectuelle, de la même immobilité, de la même inaptitude à évoluer.
L'Islam, expression du génie arabe, a nivelé toutes les intelligences à la mesure du cerveau arabe. Tous les musulmans pensent donc et agissent comme un Arabe, c'est-à-dire comme un Bédouin du temps de Mahomet.
(01) SEIGNETTE. – Introduction à la trad. de khalil.
(02) SAWAS PACHA. – Etude sur le Droit musulman.
(03) S.LEVY.- Moise, Jésus, Mahomet.
(04) SAWAS PACHA.
(05)
IBN-KHALDOUN. – Prolégomènes. – EBN-SINA. – De divisione
scientarum.
(06) SAWAS PACHA.
(07) YACOUB ARTIN PACHA. – l’instruction publique en
Egypte.
(08) SAWAS PACHA. – Essai sur la théorie du Droit musulman.
(09) CATHECHISME de l’imam Nedjem-el-Din Nassafi.
(10) IBN-KHALDOUN. – Du Souverain.
(11) KORAN. – Ch. 4.
(12) KORAN. – Ch. 2.
(13) Epanouissement de la fleur, par le Cheikh Mohammed-es-Senoussi.
(14) CHEIKH MOHAMMED-Es-Senoussi.
(15) KORAN. – Ch.4, V.38.
(16) KORAN. – Ch. 24.
(17) CHEIKH MOHAMMED-Es-Senoussi.
(18) KORAN. – Ch.2.
(19) KORAN. – Ch.3, V.125.
(20) KHALIL. – Titre. I, Ch. 2.
(21) KHALIL. T. I, Ch.2.
(22) IBN-ARFA.
(23) IBN-ARFA.
(24) KHALIL. – Titre II, Ch. 1.
(25) IBN-ARFA.
(26) J. TERRAS. – Essai sur les biens Habous.
(27) KHALIL. – Titre 21. Ch. 2.
* * *
La stérilité de l'esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle. - La civilisation arabe est le résultat des efforts intellectuels des peuples étrangers convertis à l'Islam. - La science arabe : astronomie, mathématiques, chimie, médecine, n'est qu'une copie de la science grecque. - En histoire et en géographie, les Arabes ont laissé quelques travaux originaux. - En philosophie, ils sont les élèves de l'École d'Alexandrie. - Eu littérature, à part quelques poèmes lyriques sans grande valeur, ils s'inspirent des ouvrages grecs et persans. - La littérature des Arabes d'Espagne est d'inspiration latine. - Dans les beaux-arts, sculpture, peinture et musique, la nullité des Arabes est absolue.
La stérilité de l'esprit arabe apparaît dans toutes les manifestations de l'activité intellectuelle et, plus particulièrement, dans les lettres, les arts et les sciences dont la culture exige de l'originalité et de l'imagination. Quand l'Arabe a voulu entreprendre une oeuvre littéraire, artistique ou scientifique, il n'a rien pu tirer de son propre fonds; aussi, a-t-il copié, imité, sans jamais rien inventer.
Ce qu'on appelle la civilisation arabe n'a jamais existé en tant que manifestation du génie arabe. Cette civilisation est due au labeur d'autres peuples déjà civilisés et qui, asservis à l'Islam par la violence, ont continué, malgré les persécutions du conquérant, à développer leurs qualités nationales.
Lorsque, sous les premiers successeurs de Mahomet, le peuple arabe entreprit des guerres de conquête, c'était un peuple barbare, grossier, sans culture intellectuelle, ni connaissances scientifiques ou artistiques. Il était à l'égard des Grecs, des Perses et des Égyptiens, dans la situation où se trouvent aujourd'hui les Berbères de l'Afrique du Nord, par rapport aux nations européennes.
Des succès imprévus jetèrent les Bédouins au milieu de peuples civilisés qui exercèrent sur eux une influence incontestable ; néanmoins, ils furent lents à s'assimiler les connaissances étrangères. Les premiers ouvrages de langue arabe furent composés sous le règne des Abbassides, non par des Arabes, mais par des Syriens, des Grecs, des Persans, convertis à l'islam. Ce n'est que vers le troisième siècle de l'Hégire, que les Bédouins commencèrent à se civiliser. C'est de cette époque que datent les traductions des ouvrages grecs, syriaques, persans et latins, qui révélèrent aux conquérants arabes des connaissances qu'ils ignoraient totalement et qui introduisirent chez eux les éléments des civilisations antérieures (1).
Mais l'influence étrangère ne s'exerça que sur les Arabes qui avaient quitté leur pays pour s'établir en Syrie, en Perse ou en Égypte. La masse arabe, restée en Arabie, demeura fermée à cette influence et persista dans sa barbarie.
Lorsqu'on appelle civilisation arabe le mouvement artistique, littéraire, scientifique, qu'une fausse documentation fait coïncider avec l'avènement des Califes abbassides, on commet une erreur ; d'abord, parce que l'élément arabe n'y participa que dans une mesure à peine sensible ; ensuite, parce que ce mouvement était le résultat de l'activité intellectuelle de peuples étrangers convertis à l'Islam par la violence et enfin, parce que ce mouvement existait dans les pays nouvellement conquis par les Arabes, bien avant leur arrivée. Les ouvrages syriaques, persans et indiens qui sont la manifestation de ce mouvement intellectuel et qui continuaient 1'oeuvre gréco-latine, sont antérieurs aux conquêtes musulmanes. C'est donc à tort qu'on attribue aux Arabes cet effort artistique et scientifique et qu'on appelle civilisation arabe un mouvement intellectuel dû aux Syriens, aux Persans, aux Indiens, convertis à l'Islam, contre leur gré, d'ailleurs, mais qui avaient conservé les qualités de leur race. Ce mouvement n'était, en réalité, que la continuation et comme l’ultime floraison de la civilisation gréco-latine. Il est facile de le prouver.
Lorsque le Calife Al Manzor (745-755), séduit par l'éclat de la civilisation byzantine et conseillé par des fonctionnaires syriens, grecs et persans qui occupaient les différentes charges de l'Empire, voulut répandre la connaissance des sciences, il fit traduire en arabe les principaux auteurs grecs dont il existait déjà des versions en syriaque : Aristote, Hippocrate, Galien, Dioscoride, Euclide, Archimède, Ptolémée. Ce furent des scribes syriens qui s'acquittèrent de cette tâche. C'est par ces traductions que les Arabes connurent les ouvrages grecs ; c'est sur elles qu'ils travaillèrent d'abord. Mais les scribes syriens, trop nouvellement convertis pour connaître à fond les dogmes musulmans, s'étaient contentés de traduire fidèlement les auteurs grecs. Les Arabes fanatiques trouvèrent ces versions trop peu orthodoxes. Certains passages blessaient leurs croyances. Aussi, quand ils furent assez instruits pour se passer de l'intermédiaire des Syriens, s'empressèrent-ils de rédiger de nouvelles traductions, selon le génie arabe, selon la conception musulmane. Des ouvrages grecs, ils supprimèrent tout ce qui leur sembla contraire à l'Islam ; ils ajoutèrent les formules religieuses qui leur étaient familières, et ils poussèrent leur zèle jusqu'à faire disparaître les noms des auteurs originaux.
Ces compilations furent composées, non d'après les ouvrages grecs, ni même d'après les versions syriaques, mais d'après les traductions en langue arabe, faites du syriaque par les scribes syriens, de sorte que la pensée des auteurs traduits était non seulement défigurée par ces interprétations successives, mais encore faussée par le fanatisme musulman.
Ces ouvrages informes, auxquels on ne sait quel nom donner, passèrent au Moyen-Age pour des productions originales du génie arabe. On ne découvrit leur véritable nature que plus tard, à l'époque de la Renaissance, lorsqu'on exhuma des bibliothèques les manuscrits grecs et qu'on fut capable de les traduire.
C'est ainsi qu'on avait faussement attribué à l'astronome Maschallah, qui vivait sous le règne de Haroun-ar-Rachid, des traités sur l'astrolabe et l'armille qui n'étaient que des reproductions déformées, selon la méthode énoncée plus haut, de versions arabes faites par des Syriens, sur les traductions syriaques des ouvrages de Ptolémée (2). Vers la même époque, Ahmed ben Mohammed Alnehavendi qui, d'ailleurs, était un persan converti à l'Islam, composa, d'après le même auteur, des tables astronomiques.
Sous le règne de Al-Mamoun, Send ben Ali et Khaled ben Abd-el-Malek Almerourandi qui mesurèrent un degré du méridien ne firent qu'appliquer les théories des mathématiciens grecs. Un autre astronome, Mohammed ben Moussa Alkhowarezmi, un persan islamisé, rédigea des tables d'après les auteurs indiens. D'autres tables furent composées par Ahmed ben Abd'Allah Habach, d'après Ptolémée et les écrivains de son école.
Le fameux Al Kendi, qui jouit d'une si grande célébrité au Moyen-Age et qui fut appelé le Philosophe par excellence, était un juif syrien islamisé. Ses ouvrages sur la géométrie, l'arithmétique, l'astrologie, la météorologie, la médecine et la philosophie, étaient des traductions ou des compilations d'Aristote et de ses commentateurs.
D'autres astronomes et mathématiciens, comme A1bulnazar, A1 Naïrizi, Albategni, ces deux derniers persans, furent des compilateurs des écrivains de l'école d'Alexandrie. En fait d'astrologie et d'astronomie, les Arabes ne furent que des imitateurs.
Née en Chaldée avant les temps historiques, puis importée en Égypte, cette science fut introduite en Grèce où les connaissances confuses, transmises oralement de génération en génération, furent coordonnées et fixées par écrit.
L'Almageste, de Ptolémée, peut être considéré comme l'exposé complet des connaissances astronomiques de l'antiquité. C'est cet ouvrage, connu par des versions syriaques, que les auteurs arabes plagièrent et commentèrent sous cent formes différentes, sans rien y ajouter d'original.
En mathématiques, les Arabes n'innovèrent pas davantage (3). On leur attribua longtemps l'invention de l'algèbre, alors qu'ils ne firent que copier les traités de Diophante d'Alexandrie, qui vivait au IVe siècle, mais comme la source où ils puisèrent était ignorée au Moyen. Age, ils passèrent à tort pour des initiateurs.
Les chiffres, dits arabes et le système de numération qui porte le même nom, proviennent de l'Indoustan. Les Arabes appellent eux-mêmes l'arithmétique calcul des Indiens et la géométrie, science indienne (hendesya).
Les connaissances des arabes en botanique sont empruntées soit aux traités de Dioscoride, soit à des traités indiens et persans (4).
En chimie ou plutôt en alchimie, ils furent les élèves de l'École d'Alexandrie. Djeber et Rhazès, ce dernier persan islamisé, ne firent que copier les travaux de l'hermétisme alexandrin (5).
Même absence d'invention en médecine. Dès le IIIe siècle de l'ère chrétienne, les médecins grecs s'étaient répandus en Perse où ils avaient fondé l'école célèbre des Djondischabour, qui fut bientôt la rivale de celle d'Alexandrie. Ils enseignèrent surtout les doctrines d'Aristote, d’Hipparque et d'Hippocrate que les Persans s'assimilèrent. L'un de leurs élèves Mesué, persan d''origine, fut médecin de Haroun-ar-Rachid et composa plusieurs traités imités d'Hippocrate, parmi lesquels on cite ses démonstrations, une pharmacopée, des écrits sur les fièvres et les aliments (6).
Mais c'est surtout à Alexandrie que la médecine, grecque sortit de l'empirisme et prit un caractère réellement scientifique.
Héréphile et Érasistrate préparèrent, par leurs travaux, la voie à Galien qui devait donner tout son développement à cette science. Les traités de Galien furent compilés et traduits en syriaque, sous le nom de Pandectes de médecine par Aaron, prêtre chrétien qui vivait à Alexandrie au VIIe siècle. Cette version syriaque fut traduite en arabe en 685 (7). C'est la source où puisèrent les médecins arabes et notamment Serapion, Avicenne, Albucasis, Averrhoës, dont le Koullyat est une véritable traduction de Galien. Le seul musulman qui fut un novateur en médecine, Rhazès, mort en 932, était un persan. Il introduisit dans la pharmacie l'usage des minoratifs et des préparations chimiques ; il passe pour l'inventeur du séton et préconisa l'étude de l'anatomie (8).
Ali ben el Abbas, qui continua les travaux de Rhazès et qui rédigea un cours de médecine, était également persan.
Le célèbre Avicenne, Abou Ali Hossein ibn Sinna (980), était né à Afchanah, en Perse. Son ouvrage le plus renommé, le Kanoun, est une compilation des traités de Galien, d'après les versions syriaques. Traduit en latin, le Kanoun fut très populaire en Europe au Moyen-Age, et considéré comme une oeuvre originale. Avicenne se souciait si peu des dogmes musulmans qu'il buvait du vin et qu'il en préconisait l'usage.
Les traités d'Albucasis, d'Avenzoar, d'Aben-Bithar, tous trois originaires d'Espagne, sont également des reproductions, plus ou moins fidèles des écrits de Galien, d'Aaron et des médecins d'Alexandrie, reproductions faites d'après des traductions syriaques.
Maimonide, que l'on considère à tort comme un médecin arabe, était un. juif né à Cordoue, en 1135. Esprit scientifique, indifférent aux dogmes musulmans, il s'attira les persécutions des Almohades et dût se réfugier en Égypte. Ses Aphorismes de médecine furent traduits en latin en 1409 ; son traité de la conservation et du régime de la santé en 1518. C'est par eux que l'on connut au Moyen-Age la science médicale grecque.
Les Arabes ont surtout excellé dans les genres qui n'exigent pas d'imagination, notamment en histoire et en géographie. Les écrits syriaques et persans leur fournirent d'abondants matériaux où ils puisèrent sans montrer beaucoup d'esprit critique. Il en résulta des compilations souvent indigestes. Tels sont les ouvrages de Masoudi (956) : l'Akhbar al Zeman, l'histoire des temps, le Kitab Aousat, le livre moyen, les Moroudj-ed-Dheheb oua Maâdin-el-Djewahir, les prairies d'or et les mines de pierreries ; tel est également celui d'Ebn-el-Athir, le Kemal al Taouarikh, la chronique complète, commençant à la création du monde et se terminant en l'an 1231 de J.-C.
On peut en dire autant de l'histoire abrégée d'Aboulfeda, ce prince diplomate et guerrier qui se délassait des soucis du pouvoir en écrivant une sorte d'histoire universelle dont la première partie comprend les patriarches, les prophètes, les juges et les rois d'Israël; la seconde, les quatre dynasties des anciens rois de Perse ; la troisième, les Pharaons d'Égypte, les rois de la Grèce, les empereurs romains ; la quatrième, les rois de l'Arabie avant Mahomet ; la cinquième, l'histoire des différentes nations, des Syriens, des Sabéens, des Coptes, des Persans, etc., et les événements arrivés depuis la naissance de Mahomet jusqu'en 1328 de J.-C. Cet ouvrage n'est original qu'en ce qui concerne l’histoire arabe. La même remarque s'applique à l’Histoire Universelle du Syrien Aboulfaradj (1226-1286).
Borhan-ed-Din Motarezzi (1145-1235) a rassemblé un grand nombre de traditions arabes, curieuses à consulter sur les moeurs antéislamiques. Il en est de même de l'Encyclopédie historique sur les Arabes de Nowairi, de l'Histoire de la conquête de la péninsule par les Arabes d'Ebn-al-Kouthiah et de l'Histoire Arabe de Tabari, oeuvres originales qui renferment de précieuses indications (9).
Une place à part doit être accordée à Ibn-Khaldoun (1332-1406) dont les Annales contiennent l'histoire des Arabes jusqu'à la fin du XIV ème siècle et celle des Berbères. C'est l'un des rares écrivains musulmans qui ne se soit pas contenté de compiler les documents antérieurs.
Il traite d'abord de la critique historique et de ses méthodes, puis il étudie la société à son origine, donne une description succincte du globe et recherche quelle influence la diversité des climats peut exercer sur l'homme ; il examine ensuite les causes du développement et de la décadence des États chez les peuples nomades et au milieu des grandes agglomérations d'individus. Il traite du travail en général, énumère les diverses professions et termine par une classification des sciences (10).
Ibn-Khaldoun, né à Tunis, était d'origine espagnole.
En géographie, les Arabes ont laissé des ouvrages d'une originalité incontestable. Leurs conquêtes, l'obligation d'accomplir le pèlerinage de La Mekke, leurs voyages commerciaux, leur permirent de connaître des régions ignorées des Grecs. Leur esprit d'observation très développé leur fit enregistrer de précieuses indications. Ils copièrent fidèlement la réalité; la plupart de leurs relations sont d'une exactitude rigoureuse (11) : telles sont celles d'IbnBatouta, d'Ibn-Djobeir, d'Ibn-Haukal, d'IbnKhordadbeg, d'Aboul-Feda, d'Istakhri, de Bekri, d'Edrisi.
En philosophie, les Arabes, incapables d'imaginer eux-mêmes une doctrine, adoptèrent celles de la Grèce, de la Perse et de l'Inde. C'est surtout par les travaux de l'École d'Alexandrie qu'ils furent initiés à cette science. Les Ptolémées avaient réuni dans cette ville, grâce à leurs libéralités, de nombreux savants venus de différentes parties du monde civilisé d'alors, notamment de la Grèce, de la Syrie et de la Perse. Ces savants, dont les travaux s'échelonnent du IIIe siècle à la fin du Ve siècle, étaient au courant des diverses hypothèses qu'avait pu enfanter le cerveau humain. Grâce à eux, l'École d'Alexandrie fut comme un creuset où se mêlèrent la philosophie orientale et la philosophie grecque : deux conceptions absolument différentes (12).
La philosophie orientale, représentée par les doctrines juives et chrétiennes, était imprégnée d'un mysticisme dont il faudrait peut-être chercher l'origine jusque dans les croyances de l'Inde, Le Soufisme musulman, qui prit naissance vers le deuxième siècle de I'Hégire, semble dériver du boudhisme et vient effectivement de l'Inde. L'homme purifié par la méditation, l'extase et l'observation rigoureuse de certaines règles, peut s'élever jusqu'à la divinité et s'identifier avec elle. C'est du soufisme que s'inspirèrent les fondateurs des différentes confréries religieuses de l'Islam et qui sont autant de manifestations du mysticisme oriental.
La philosophie grecque, au contraire, fondée sur le raisonnement et la logique, se partageait entre deux conceptions : le péripatétisme d'Aristote et le spiritualisme de Platon. Ce sont les théories platoniciennes qui servirent de trait d'union entre le réalisme grec et le mysticisme oriental (13).
Le péripatétisme fut introduit à Alexandrie, vers le deuxième siècle de J.-C. par Alexandre d'Aphrodise ; mais sous l'influence des doctrines juives et chrétiennes, la doctrine d'Aristote fut quelque peu modifiée et déformée. Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Themistius, Syrianus, David l'Arménien, Simplicius, Jean Philopon, Jamblique, furent les disciples aristotéliens plus ou moins fidèles dont s'inspirèrent les Arabes. Ceux-ci connurent leurs travaux par les versions et les commentaires des Coptes, mais ils ne furent jamais en possession des ouvrages originaux d'Aristote (14).
C'est dans ces conditions que furent écrits les traités d'Honani et de Yahia le grammairien, sur Aristote, ceux d'Alkendi, d'Alfarabi, d'Avicenne, d'Avenpace sur Platon.
Par les commentaires de l'École d'Alexandrie (15), les Arabes connurent aussi les traditions se rapportant aux Sept Sages et aux philosophes secondaires, mais ils copièrent surtout les ouvrages des continuateurs d'Aristote, plus particulièrement ceux de Themistius, d'Alexandre Aphrodisias, d'Ammonius Saccas et de Porphyre (16). Plotin et Proclus jouirent auprès d'eux de la plus haute faveur. Les propositions d'Appollonius de Thyane, de Plutarchus, de Valentinien, leur furent familières. Ils adoptèrent les idées de ces auteurs ; ils les déformèrent souvent, soit parce qu'ils ne les comprenaient pas, soit parce qu'ils voulaient les faire cadrer avec les dogmes musulmans, mais ils n'y ajoutèrent rien d'original.
L'un des derniers et des plus célèbres philosophes arabes, Averrhoës, rédigea sur Aristote des commentaires avec extraits qui firent sa renommée à une époque où l'on ignorait les ouvrages du philosophe grec. Le système désigné au Moyen-Age et à la Renaissance sous le nom d'Averrhoïsme n'a rien d'original. Il n'est que le résumé des doctrines communes aux péripatéticiens arabes et empruntées par ceux-ci aux écrivains de l'École d'Alexandrie. Mais Averrhoës eut la fortune des derniers venus et passa pour l'inventeur des doctrines qu'il n'avait fait qu'exposer d'une manière plus complète (17). Comme Averrhoës ignorait le grec, il ne connut les écrits aristotéliens que par des versions arabes, faites sur des traductions syriaques et coptes.
Avicenne, qui rédigea une Encyclopédie des sciences philosophiques, compila les ouvrages des péripatéticiens grecs et des philosophes orientaux, d'après les traductions arabes des versions syriaques. (18)
La philosophie orientale, le mysticisme des Soufis trouva son plus célèbre interprète dans Al Ghazzali (1058), qui emprunta ses doctrines aux mystiques juifs et chrétiens de l'École d'Alexandrie (19). Tout en reconnaissant, comme Aristote, les droits sacrés de la raison, A1 Ghazzali estime « que les vérités consacrées par la raison ne sont pas les seules, qu'il en est d'autres auxquelles notre entendement est incapable de parvenir ; que force nous est de les accepter, quoique nous ne puissions les déduire à l'aide de la logique de principes connus ; qu'il n'y a rien de déraisonnable dans la supposition qu'au-dessus de la sphère de la raison, il y ait une autre sphère, celle de la manifestation divine et que si nous ignorons complètement ses lois et ses droits, il suffit que la raison puisse en admettre la possibilité.»
C'est la porte ouverte aux rêves et aux divagations de l'esprit. Le mysticisme oriental ne tarda pas à supplanter la logique grecque et les musulmans fanatiques acceptèrent avec faveur les théories de A1 Ghazzali qui devint le philosophe de l'orthodoxie. L'un de ses écrits : « Vivification des sciences de la religion », eut une telle célébrité, qu'il valut à son auteur le qualificatif de Hojiet-el-Islam, preuve de l'Islamisme.
Entre ces deux tendances philosophiques : logique d'Aristote et mysticisme oriental, on constate une foule d'influences secondaires : byzantine, égyptienne, persane ou indienne.
Chacun des peuples soumis transmit au vainqueur une partie de ses conceptions. L'Arabe, incapable de rien tirer de son propre fonds, copia, adapta, imita et défigura. C'est dans ces influences étrangères qu'il faut chercher l'origine des sectes religieuses qui divisèrent l'Islam. Ces sectes prirent naissance partout où l'esprit arabe se heurtant à d'autres conceptions religieuses, il se produisit une sorte de fusion des doctrines.
En somme, il n'y a pas, à proprement parler, de philosophie arabe. Il y a des adaptations au génie arabe, à la mentalité arabe, des doctrines philosophiques grecques, alexandrines et orientales. A ces adaptations, la philosophie n'a rien gagné ; son bagage de connaissances ne s'est pas accru ; son horizon ne s'est pas élargi. Les Arabes ont laissé les doctrines d'Aristote et des philosophes juifs et chrétiens, telles qu'elles leur avaient été transmises. Ils ont copié ; ils n'ont ni inventé, ni amélioré.
Il est curieux de constater que les meilleurs grammairiens, ceux qui ont le mieux expliqué le mécanisme et le génie de la langue arabe, sont des étrangers islamisés, persans, syriens, ou égyptiens (20). Sibawaih, Farezi, Zedjadj, Zamakschari sont des persans convertis. Les lexicographes Ismaïl ben Hammad Djewhri et Firouzabadi sont également des Persans.
Parmi les rhéteurs et les philologues, la plupart sont Persans ou Syriens. Tels sont Ebn-elSekaki que l'on a comparé à Quintilien pour la clarté et à Cicéron pour la richesse du style (21) ; AI Soiouthi, qui traite de la pureté, de l'élégance, de l'énergie de la langue arabe et, joignant l'exemple aux préceptes, cite des passages des auteurs les plus estimés avec leurs témoignages à l'appui de ses doctrines.
Il est juste de reconnaître que les Arabes ont produit des grammairiens remarquables et nombreux. Le génie arabe, particulièrement doué pour la compilation, l'analyse minutieuse et les commentaires qui exigent peu d'imagination, a trouvé, dans les études grammaticales, un champ qui lui convenait.
Traités en prose, traités en vers, abondent. Les uns et les autres sont farcis de citations auxquelles nous devons de connaître une foule d'écrivains dont les œuvres ne nous sont pas parvenues.
Dans la littérature proprement dite, dans la littérature d'imagination, apparaît, plus encore que dans les sciences, la pauvreté d'invention des Arabes et la sécheresse de leur esprit. Les seules productions originales du génie arabe, ce sont les Moallakat.
Dès les temps les plus reculés, il y avait en Arabie, des poètes, sorte de trouvères qui allaient récitant leurs vers de tribu en tribu, de marché en marché (22). Le marché le plus important d'alors était celui d'Okadh, dans le Hedjaz. Les poètes y venaient faire montre de leur talent ; ils s'y livraient des tournois littéraires et le poème, jugé le meilleur, était inscrit en lettres d'or et suspendu au temple de la Caâba. C'est ce qui a fait donner aux poèmes antéislamiques les plus célèbres le nom de Modhahhabat (dorés) ou Mohallakat (suspendus, ou, plus probablement, considérés comme ayant une grande valeur, de la racine : allaka).
Le sujet, la forme et le rythme de ces poèmes sont invariables. Ceux qui nous sont parvenus, les Moallakat d’Imroulkaïs, de Tarafa, de Nabiga et de Amr ibn Koltoun sont des compositions d'une centaine de vers. L'auteur y célèbre son pays natal et sa belle ; il se lamente d'en être éloigné ; puis il vante ses propres exploits, son cheval, ses armes et tourne en ridicule ses ennemis. Ce sont des tableaux exacts de la vie nomade et guerrière des Bédouins avant Mahomet. Leur valeur littéraire est à peu près égale à celle des poèmes de nos trouvères. (23)
On possède, d'une époque un peu postérieure aux Moallakat, des chants recueillis dans le Kitab el Aghani : Plaintes d'un amant éloigné de sa belle ou éconduit, airs de bravoure d'un guerrier, vociférations de vengeance, glorification d'une tribu ou d'un fait d'arme, injures à l'adresse d'un ennemi. Ces petites pièces rappellent les ballades de notre Moyen-Age. C'est à peu près tout ce que l'on peut attribuer au génie arabe, à son inspiration personnelle.
Aussitôt après la mort de Mahomet, lorsque les Arabes furent jetés, par leurs conquêtes rapides, au milieu de peuples plus civilisés et plus affinés, leur littérature ne tarda pas à subir l'influence des étrangers. Au contact des Byzantins et des Persans, les poètes, comme les guerriers, s'amollissent. Ils ne chantent plus les combats, ni la vengeance ; ils se muent en courtisans ; ils célèbrent le Calife et les personnages influents dont ils espèrent tirer des faveurs et des gratifications. Pour plaire au maître tout puissant qui vit à la manière d'un roi de Perse ou d'un empereur byzantin, au milieu du luxe et des plaisirs, ils chantent la bonne chère, le vin, l'amour et les femmes. Comme les sujets sont peu variés, ils s'efforcent de les renouveler par la recherche de l'expression, la virtuosité du style, par l'emploi de mots rares et savants et par des jeux de mots et des traits d'esprit.
Telle est la littérature arabe au temps des Ommeyades et des premiers Abbassides. Motanebbi, lbn Doreid, Abou l'Oli, Omar Ibn Faradln, en sont les principaux représentants.
A partir des Califats de Haroun-ar-Rachid et de El Mamoun, lorsque les Arabes sont initiés aux connaissances scientifiques grecques, par les traductions syriaques et arabes des ouvrages de l'Antiquité, leur littérature devient exclusivement didactique. Les poètes composent en vers des traités de grammaire, de prosodie, d'astronomie, de mathématiques, de jurisprudence. Ces écrits n'ont pas plus de valeur originale que les ouvrages en prose des écrivains scientifiques. Ce sont des compilations faites sur des versions syriaques et cette littérature, qui embrasse plusieurs siècles, révèle la pauvreté du génie arabe, son impuissance à rien tirer de son propre fonds.
La fable et l'apologue occupent une place importante dans cette littérature. Là encore, les Arabes ne font que reproduire en les adaptant à leur mentalité, en les islamisant, les compositions de l'Inde, de la Perse et de la Grèce. Calila et Dimna est une traduction du Persan. Les fables de Lokman sont copiées sur celles de l'Inde et de la Grèce. Elles furent très probablement rédigées par un chrétien syrien.
Les quelques romans arabes qui nous sont parvenus sont également d'inspiration étrangère. L'intrigue et le merveilleux des Mille et une Nuits sont empruntés à la Perse. Seules, les scènes de la vie arabe sont originales : ce sont des reproductions terre à terre de la réalité (24). On en peut dire autant du roman d'Antar, sorte d’épopée en prose, consacrée à la peinture de la vie guerrière des Bédouins.
La poésie épique et la poésie dramatique qui exigent de l'invention n'existent pas chez les Arabes. C'est une preuve nouvelle de leur pauvreté d'imagination.
Il y a, dans la littérature arabe, une période incomparable : la période andalouse. Sous les Ommeyades d'Espagne, la langue arabe a servi à exprimer des pensées originales, comme cela ne lui était jamais arrivé. Richesse d'invention abondance de sentiments naturels, fraîcheur d'expression, idées fines et délicates : telles sont les caractéristiques des poèmes de cette époque. Malheureusement, ils ne sont pas d'inspiration arabe, mais latine. La plupart de ces poèmes ont été composés par des Andalous islamisés, c'est-à-dire par de purs latins ; les autres, par des Arabes, nés en Espagne et qui avaient reçu une culture latine. On sent, dans leurs productions, briller le génie latin. On y trouve des élans d'imagination, des sensations exprimées avec une grâce et une délicatesse inconnues aux meilleurs écrivains arabes. Comme l'a dit un historien (25), au fond de leur coeur, il reste toujours quelque chose de pur, de délicat et de spirituel qui n'est pas arabe.
Dans les temps modernes, la littérature arabe est restée stérile. Depuis les derniers Califes Abbassides, elle n'a produit aucune oeuvre digne de remarque. Elle a vécu et elle vit encore sur le passé. Dans les écoles, d'ailleurs exclusivement religieuses, on continue à lire le Koran et ses commentateurs orthodoxes, ainsi que les vieux ouvrages de jurisprudence et de grammaire ; mais aucun lettré n'est capable de produire une oeuvre nouvelle. Aussi bien, la société musulmane, figée dans la contemplation du passé, n'éprouve pas le besoin de penser autrement que les générations qui l'ont précédée. L'Islam, sécrétion du cerveau arabe, a paralysé les esprits et il a dressé entre les musulmans et les autres peuples une barrière infranchissable.
Dans les beaux-arts, les Arabes n'ont pas montré plus d'originalité que dans les sciences et les lettres. Leur nullité est absolue en sculpture et en peinture (26). On a cru trouver la cause de cette infériorité dans la défense faite, par la loi religieuse, de représenter des êtres animés. Or, le Koran n'exprime cette défense que dans un seul passage et en termes assez vagues : « O croyants, le vin, les jeux de hasard, les statues et le sort des flèches sont une abomination inventée par Satan. Abstenez-vous-en et vous serez heureux » (27).
Il est à peu près certain que par le terme de statues, le Koran a voulu désigner les représentations des divinités païennes, les idoles. C'est la vieille prescription du Décalogue : «Vous ne ferez point d'images taillées... Vous ne les adorerez point ». Il n'a pas songé à défendre l'imitation artistique des êtres animés par la peinture et la sculpture. Dans le texte arabe, le mot statue est rendu par ansab, pluriel de nasb, terme qui désigne une pierre taillée dans un lieu consacré à une divinité protectrice. Dans un autre passage du Koran, le mot nasb est employé dans le sens d'autel. C'est bien le sens qu'il a dans le passage qui nous occupe. C'est donc par une erreur d'interprétation que les commentateurs ont étendu ce mot aux statues et aux représentations des êtres animés. Tous les musulmans n'ont pas d'ailleurs accepté cette interprétation étroite. En Perse et dans l'Inde, on trouve souvent dans les arabesques des figures d'êtres animés. Makrizi rapporte que le Calife Moawiah s'était fait représenter sur des monnaies ceint d'une épée (28).
Il convient de remarquer aussi que la poésie a été plus maltraitée dans le Koran que la sculpture et cela n'a pas empêché les Arabes de la cultiver : « Vous dirai-je - lit-on dans le Livre révélé - quels sont les hommes sur lesquels descendent les démons et qu'ils inspirent. - Ils descendent sur tout menteur livré au pêché et enseignant ce que leurs oreilles ont saisi. Or, la plupart mentent. Ce sont les poètes que les hommes égarés suivent à leur tour. Ne vois-tu pas qu'ils suivent toutes les routes comme des insensés, qu'ils disent ce qu'ils ne font pas? » (29)
Or, la poésie a continué de s'épanouir malgré les malédictions du Prophète. Il est donc permis de supposer que si la sculpture et la peinture ne se sont pas développées, c'est que les Arabes n'avaient pour elles aucune aptitude. Ce qui le prouve, c'est qu'ils ne les ont pas pratiquées avant l'Islam, alors qu'ils devaient les connaître par leurs relations avec les Romains, les Grecs, les Égyptiens et les Perses. Ce n'est donc pas à la loi religieuse qu'il faut attribuer leur nullité artistique, c'est à leur inaptitude nationale. La loi religieuse n'est que l'expression du génie arabe et elle a traité avec dédain ce que, par impuissance, l'Arabe méprisait.
En architecture, aucune originalité (30). Le Bédouin nomade ne s'en est jamais soucié puisqu'il vivait sous la tente. Dans les villes, comme La Mekke et Médine, c'était une architecture primitive. Des murs en torchis, des toits en feuilles de palmier. Le fameux temple de la Kaâba n'était qu'une modeste enceinte de pierres et de briques de terre séchée au soleil. La première mosquée que Mahomet construisit à Médine, après sa fuite de La Mekke, était une très modeste construction en briques séchées au soleil (31).
Les Arabes ne connurent l'architecture que lorsqu'ils sortirent de leur pays. En Syrie et en Perse, ils virent les monuments byzantins et persans, les uns et les autres inspirés de l'art grec (32).
Les Grecs furent, en architecture, les grands initiateurs de l'Orient ; ce sont eux qui construisirent la plupart des palais des rois de Perse et c'est d'eux, en définitive, que les Arabes s'inspirèrent. La coupole, si répandue chez les Musulmans, est d'origine persane ; elle fut adoptée par les Grecs, puis par les Byzantins.
Les architectes syriens, combinant l'art grec avec l'art perse, avaient contribué à la création de ce qu'on est convenu d'appeler l'art byzantin. C'est le Syrien Anthemios de Tralles qui établit les plans de Sainte-Sophie (532-537) où se rencontrent toutes les caractéristiques de l'art attribué à tort aux Arabes, coupole, dentelles de pierre, mosaïques, faïences colorées, arabesques. Mais la coupole était, depuis longtemps, en usage en Perse, comme le prouve la coupole de la salle d'audience de Chosroës I et celle du palais de Machita, élevé par Chosroës II. C'est la Perse qui a inventé la voûte. Tout ce qui est voûte ou coupole dans le monde vient de Perse. Rome connut la voûte et la coupole dès le premier siècle. Les plus anciens modèles s'en trouvent à Tivoli et à la ville d'Hadrien, ainsi qu'aux thermes de Caracalla.
Les dessins muraux, ce que l'on a, par la suite, appelé des arabesques, sont nés en Grèce et en Égypte. Les salles immenses dont le plafond est supporté par une forêt de colonnes sont également d'origine grecque. La grande Mosquée, de Cordoue, l'Alhambra, de Grenade, sont les produits de l'art gréco-latin, comme les gaufrages et les ciselures des plafonds et des Murailles (33).
On a cru longtemps que nos artistes du Moyen-Age avaient subi l'influence de l'art arabe, on sait aujourd'hui qu'il n'en est rien, non seulement parce qu'il n'y a pas d'art arabe à proprement parler, mais aussi parce que ce n'est pas par l'entremise des Arabes que l'art oriental fut introduit en France. Les nombreux objets trouvés dans les trésors des églises, et que l'on attribuait à tort aux Arabes, ne doivent rien à ceux-ci. Ce qui en subsiste a pu être identifié et ne permet aucun doute à cet égard. Telle pièce d'ivoire représentant un roi d'Orient accroupi sur un éléphant est une pièce d'échecs de travail hindou. Les coupes sont persanes. L'épée de Charlemagne, conservée au Louvre, est un travail persan. Les étoffes précieuses qui enveloppent des reliques, comme le suaire de Saint-Victor ou celui de Saint-Siviard, à Sens, sont des étoffes persanes. Une autre décorée d'une frise d'éléphants, qui se trouve au Louvre, vient de l'Inde. C'est l'art de la Perse que les Croisades nous ont apporté, l'art du temps des rois Sassanides, c'est-à-dire d'une époque de réaction du nationalisme persan contre les Arabes.
Mais l'art oriental a été introduit, en France, bien avant l'invasion arabe et bien avant les Croisades, par les Grecs et les Syriens qu'on trouve, commerçant à Narbonne, à Bordeaux à Lyon et jusqu'à Metz, dès les temps mérovingiens (34).
Au Ve et au VIe siècles, nous avons subi l'influence de l'art byzantin. Les gravures à plat, les arabesques, les dentelles sculptées qui furent à la mode, chez nous, au VI° siècle, venaient de Perse et de Syrie ; leur origine remonte aux artistes assyriens et égyptiens.
On sait depuis les découvertes de Foucher au Gandhara que ce sont les Grecs d'Alexandre qui enseignèrent à l'Asie les principes de la gravure en relief.
En musique, les Arabes ont manifesté la même nullité. D'une façon générale, les Musulmans la considèrent comme un art mercenaire, au même titre que la danse (35). Dans ses Prolégomènes, Ibn-Khaldoun en parle avec quelque mépris : « Nous savons, dit-il, que Moawiah reprocha vivement à Yézid, son fils, d'aimer la musique vocale et qu'il la lui défendit. »
Et dans un autre passage : « Un jour, je reprochais à un émir de naissance royale son empressement à apprendre la musique et je lui disais :
- Cela n'est pas votre métier et ne convient pas à votre dignité.
- Comment ! Me répondit-il, ne voyez-vous pas qu'Ibrahim, fils de El Madhi (le troisième Calife Abbasside), excellait dans cet art et était le premier chanteur de son temps !
- Par Dieu ! Lui répondis-je, pourquoi ne prenez-vous pas plutôt pour modèle son père ou son frère ? Ne savez-vous pas que cette passion fit déchoir Ibrahim du rang qu'occupait sa, famille ? »
Le chant et la danse étaient peu considérés à Rome et en Grèce. Or, comme les Arabes ont copié la civilisation gréco-latine, il n'est pas impossible qu'ils aient adopté ses préjugés à l'égard de cet art (36).
Si l'on voulait résumer ce qui précède d'une formule brève, on pourrait dire qu'il n'y a pas, à proprement parler, de science arabe, de philosophie arabe, de littérature arabe, d'art arabe ; c'est-à-dire que les Arabes n'ont rien produit d'original, de personnel, en science, en philosophie, en littérature, en art. Ils ont copié ; ils ont imité ; ils ont transposé; ils ont compilé ; ils n'ont rien tiré de leur propre fonds; ils n'ont rien ajouté aux connaissances qu'ils ont empruntées aux Grecs et aux Latins; ils n'ont rien produit qui porte le caractère de leur génie, de leur race. Ils ont tout emprunté à la civilisation gréco-latine, ou plutôt c'est la civilisation grécolatine qui leur a été imposée par les peuples conquis.
Il en résulte qu'à travers l'histoire musulmane, on constate deux influences contraires : l'une exercée par les peuples étrangers, islamisés, Syriens, Persans, Indiens, Égyptiens, Andalous, qui tend à introduire dans l'Islam la civilisation étrangère. Aux époques où cette influence est prépondérante, il se produit un épanouissement de civilisation au développement duquel les Arabes sont étrangers, qui s'effectue malgré eux, contre eux.
L'autre influence, exercée par les éléments arabes, est hostile à tout progrès, à toute innovation. Incapable de concevoir un état meilleur, l'Arabe entend rester ce qu'il est : un berger, un guerrier, un nomade. Les autres peuples le poussent vers la civilisation ; il leur résiste de toutes ses forces; il leur oppose son apathie, son ignorance, sa paralysie intellectuelle. Quand il domine, il arrête toute marche en avant ; peu à peu, il introduit, par la religion, sa mentalité, ses conceptions, dans les moeurs et les habitudes des peuples soumis; il les leur impose par la loi et il finit, en agissant sur les générations successives, par les frapper de paralysie et de stagnation.
Ces deux influences s'opposent pendant des siècles, avec des fortunes diverses. Finalement, l'influence arabe, appuyée sur la force matérielle, l'emporte et c'est la ruine de toute civilisation.
(01) YACOUB ARTIN PACHA. – L’Instruction publique en Egypte. P.11
et 12.
(02) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(03) SEDILLOT. – Recherches pour servir à l’histoire des sciences
mathématiques chez les Arabes.
(04) Clément MULLET. – Recherches sur l’histoire naturelle et physique
chez les Arabes.
(05) BERTHELOT. – Origine de la chimie. – HOEFER. – Histoire de la
chimie.
(06) LECLERC. – Histoire de la médecine arabe.
(07) DIGUAT. – Histoire de la Médecine.
(08) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(09) SYLVESTRE DE SACY. – Anthologie arabe.
(10) SEDILLOT. – Histoire des Arabes.
(11) REINAUD. – Introduction à la géographie d’Aboulfeda.
(12) MATTER. – Histoire de l’Ecole d’Alexandrie.
(13) Michel NICOLAS. – Etudes sur Philon d’Alexandrie.
(14) Jules SIMON. – Histoire de l’Ecole d’Alexandrie.
(15) VACHROT. – Histoire critique de l’école d’Alexandrie.
(16) RAVAISON. – Essai sur la métaphysique d’Aristote.
(17) RENAN. – Averrhoës et l’averrhoïsme.
(18) MEHRENS. – La philosophie d’Avicenne.
(19) DUGAT. – Histoire des philosophes et des théologiens musulmans.
(20) SYLVESTRE DE SACY. – Chrestomathie arabe.
(21) SEDILLOT. – Histoire des arabes.
(22) LARROQUE. – Voyage dans la Palestine.
(23) CAUSSIN DE PERCEVAL. – Histoire des Arabes avant l’Islamisme.
(24) DOZY. – Histoire des Musulmans d’Espagne.
(25) DOZY. Histoire de Musulmans d’Espagne.
(26) PRISSE D’AVESNE. – L’art arabe.
(27) KORAN. – Ch. V, Vers. 92.
(28) MAKRIZI. – Monnaie musulmanes. Trad. de Sylvestre de
Sacy.
VICTOR LANGLOIS. – Numismatique des Arabes avant
l’Islamisme.
(29) KORAN. – Ch.27, Vers. 221.
(30) GAYET. – l’Art arabe.
(31) BOURGOIN. – Précis de l’art arabe.
(32) BAYET. – L’art byzantin. Voir le Chap. consacré aux influences
byzantines en Orient.
(33) KONDAKOF. – Histoire de l’art byzantin.
(34) Louis GILLET. – Histoire des arts.
(35) Salvador DANIEL. – La musique arabe.
(36) YACOUB ARTIN PACHA. – L’instruction publique en Egypte.
* * *
La Psychologie du musulman. -Foi inébranlable dans sa supériorité intellectuelle. - Mépris et horreur pour ce qui n'est pas musulman. - Le monde divisé en deux, parts : les Croyants et les Infidèles. - Tout ce qui vient des infidèles est détestable. - Le musulman échappe à toute propagande- - Par la restriction mentale, il échappe même aux violences. - Échec des tentatives faites pour introduire la civilisation occidentale dans le monde musulman. - Averrhoës. Khéréddine. Le Cheikh Gamal ed Dine. Sawas Pacha. - Tentatives infructueuses de l'Angleterre en Égypte, de la France en Algérie et en Tunisie. - L'idéal musulman : le Mahdisme et le Califat.
Au point où l'on est parvenu de cette étude, il n'est pas impossible d'expliquer et de comprendre la psychologie de l'Arabe et, par conséquent, du musulman, puisque le musulman, quel qu'il soit, soumis durant des siècles à la loi religieuse, expression du génie arabe, en a reçu une empreinte si profonde, qu'il s'est totalement arabisé. Expliquer la psychologie de l'Arabe, le mécanisme de son cerveau, c'est, du même coup, expliquer la psychologie de n'importe quel musulman. Le Berbère africain ne pense pas autrement, n'agit pas autrement que le Syrien, le Turc, le Persan, le Cosaque ou l'habitant de Java. Tous ces islamisés pensent et agissent comme l'Arabe.
La loi religieuse, d'inspiration arabe, imposée au monde musulman, a donné aux individus si divers dont il est composé, l'unité de pensée, de sentiments, de conceptions, de jugement. La toise qui a servi à mesurer cette pensée, ces sentiments, ces conceptions, ce jugement, est arabe ; il en résulte que tous les esprits musulmans ont été nivelés à la taille de l'esprit arabe.
Ce qui caractérise l'Arabe
et, par conséquent, le musulman, c'est une foi inébranlable dans sa
supériorité intellectuelle. Incapable, par sécheresse d'esprit et pauvreté
d'imagination, de concevoir un autre état que le sien, une autre forme de
pensée, il croit fermement qu'il est parvenu à un stade inégalable de
perfection, qu'il est seul à posséder la vraie croyance, la vraie
doctrine, la vraie sagesse, qu'il est seul à détenir la vérité, non pas
une vérité relative sujette à révisions, mais une vérité intangible,
imperfectible : la Vérité absolue. Citons, comme exemple de cette
orgueilleuse prétention, ce qu'écrivait, il y a quelques années, l'un des
personnages les plus influents du Comité Union et Progrès, le Cheikh
Abd-ul-Hack, un Jeune Turc civilisé :
-« Oui ! La religion
musulmane est en hostilité ouverte avec tout votre monde de
progrès.
Apprenez, observateurs européens, qu'un chrétien de n'importe quelle position, par le seul fait qu'il est chrétien, passe à nos yeux pour un aveugle déchu de toute dignité humaine. Notre raisonnement à son égard est aussi simple que définitif. Nous disons : L'homme dont le jugement est assez perverti pour nier l'existence d'un Dieu unique et fabriquer des dieux de différentes espèces, ne peut être que la plus ignoble expression de l'abrutissement humain ; lui parler serait une humiliation pour notre raison et une offense à la grandeur du Maître de l'Univers. La présence de tels mécréants parmi nous est la plaie de notre existence ; leur doctrine est une insulte directe à la pureté de notre foi ; leur contact, une souillure pour notre corps ; toute relation avec eux, un supplice pour notre âme. Tout en vous détestant, nous sommes arrivés à étudier vos institutions politiques, vos organisations militaires. Outre les armes nouvelles que la Providence nous procure par vos propres moyens, vous avez vous-mêmes ranimé l'inextinguible foi de nos héroïques martyrs. Nos Jeunes-Turcs, nos Babis, nos nouvelles confréries, toutes nos sectes, sous des formes variées, sont animées d'une même pensée, d'une même nécessité de marcher. Vers quel but ? Est-ce vers la civilisation chrétienne ? Jamais !... L'Islam est une grande famille internationale. Tous les croyants sont des frères. Une communauté de sentiments et de croyance les rapproche et les engage à s'aimer. Il appartient au Calife de faciliter ces relations et de rallier les Croyants sous le drapeau sacerdotal » (1).
Convaincu d'être l'élu de Dieu (Moustafa), assuré que son peuple est le peuple choisi, entre tous, par la divinité, le musulman possède la certitude d'être appelé à, jouir seul des récompenses célestes. Aussi, éprouve-t-il pour ceux qui ne pensent pas comme lui, pour les égarés qui ne suivent pas la voie droite, une pitié, faite de mépris pour leur infériorité intellectuelle, d'horreur pour leur déchéance et de compassion pour l'avenir effroyable de châtiments qui les attend.
Cette conviction, que rien ne saurait amoindrir, inspire au musulman un attachement inébranlable à ses traditions. Hors de l'Islam, point de salut ; hors de sa loi, point de vérité, point de bonheur. L'évolution des peuples étrangers, l'accroissement de leurs connaissances, les progrès scientifiques, les améliorations apportées par le labeur humain au bien-être matériel le laissent indifférent. Il est le Croyant, par excellence, l'Être parfait, l'Être supérieur.
Cette conception, comme on l'a fait remarquer avec raison, (2) divise les habitants de la terre en deux parts : les Croyants et les Infidèles.
Le Croyant est en état de guerre permanente avec l'Infidèle et ce droit, ce devoir de guerre éternelle ne peut être que suspendu : « Faites la guerre, dit le Livre Saint, à ceux qui ne croient ni à Dieu, ni au Jugement dernier, qui ne regardent pas comme défendu ce que Dieu et son Prophète ont défendu, à ceux qui ne professent pas la vraie religion, jusqu'à ce que, humiliés, ils payent le tribut de leurs propres mains ».
Le musulman, persuadé de sa supériorité, ne souffre aucune leçon. Comme type de son raisonnement, citons ces paroles d'un Jeune Tunisien : Bechir Sfar : « Le Nord de l'Afrique est habité par un amalgame de peuples qui se réclament d'une race célèbre, la race arabe et qui professent une religion unitaire : la religion musulmane. Or, cette race et cette religion conquirent et colonisèrent un empire plus vaste que l'Empire romain. Les Nord-Africains, à eux seuls, ont à leur actif soixante ans de domination au sud de la France, huit siècles en Espagne et trois siècles en Sicile... Cette petite digression a pour but de rappeler à ceux qui seraient tentés de l'oublier, que nous appartenons à une race, à une religion, à une civilisation qui valent en gloire historique et en force d'assimilation n'importe quelle race, quelle religion et quelle civilisation des peuples anciens et modernes » (3).
Intellectuellement, le musulman est, cependant, un paralytique. Son cerveau, soumis au cours des siècles, à la rude discipline de l'Islam, est fermé à tout ce qui n'a pas été prévu, annoncé, spécifié par la loi religieuse. Il est donc systématiquement hostile à toute nouveauté, à toute modification, à toute innovation.
Ce qui existe a été créé et voulu par le Tout Puissant. Il n'appartient pas à l'homme de modifier son oeuvre. Si Dieu avait désiré que ce qui existe fût autrement, il l'aurait accompli en dehors de toute volonté humaine. Agir, c'est donc, en quelque sorte, méconnaître les décisions divines, c'est vouloir leur substituer les désirs humains, c'est commettre un acte d'indiscipline. Une pareille conception interdit tout progrès et, de fait, l'immobilité est le caractère essentiel de toute société musulmane.
Comme on l'a fait remarquer, (4) « le musulman demeuré fidèle à sa religion n'a pas progressé ; il est resté stationnaire au milieu de l'évolution de toutes les autres civilisations. C'est, en effet, un des traits saillants de l'Islamisme d'immobiliser dans leur barbarie native les races qu'il asservit. Il est figé dans une cristallisation inerte et impénétrable. Il est immuable et les changements politiques, sociaux et économiques n'ont aucune répercussion sur lui. »
Renan a montré que les Sémites étaient incapables de s'élever jusqu'à la conception d'une idée générale. Un musulman se joindra volontiers à des Européens pour faire de l'anticléricalisme chrétien, mais il ne tolèrera jamais la moindre atteinte à sa croyance. Un fait entre cent autres, à l'appui de cette assertion : Il y a quelques années se réunit à Alger un Congrès orientaliste auquel assistaient des savants européens, égyptiens et turcs. On s'occupa d'abord d'exégèse biblique. Certains linguistes tentèrent de prouver que plusieurs passages de l'Ancien Testament étaient apocryphes et qu'ils n'avaient, par conséquent, aucune valeur historique. Personne ne protesta. Mais quand ces mêmes savants voulurent exercer leur érudition et leu