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Article paru dans Telepro, janvier 2003
Adapté du livre de Barbara Victor «Shahidas, les femmes kamikazes de Palestine», 276 pages, 20€ ( Flammarion)
PALESTINE ; L'ARMEE DES ROSES KAMIKAZES Le 27 janvier 2002, Yasser Arafat s'adresse aux Palestiniennes dans son camp retranché de Ramallah. «Vous êtes mon année de rosés qui écrasera les tanks israéliens. Shahida jusquà Jérusalem.» Il donne ainsi au mot arabe «shahide» (martyr) un féminin Jusqu'alors inconnu. L'après-midi même, Wafa Idris devient la première femme kamikaze palestinienne. D'autres la suivent. Les extraits de «Shahidas», que Barbara Victor publie chez Rammarion sont un témoignage effrayant sur celles que leur sacrifice a «amené à la table d'Allah». À égalité avec les hommes... 1982 : massacre dans les camps de Sabra et Chatila. «Ici, l'égalité pour nous, les femmes, c'est de mourir en nombre égal avec les hommes.» Mots terribles que l'on n'oublie jamais. Vingt ans plus tard, ils alimentent un terrible soupçon chez Barbara Victor, spécialiste américaine du Proche-Orient. Il se confirme au fil d'entretiens avec les familles, les proches des shahidas, passant de la fierté aux larmes, avec des responsables politiques, des chefs religieux. Accablant. Le martyre est le seul avantage social et culturel consenti aux femmes dans la société palestinienne. Derrière ces shahidas, il y a toujours une incapacité à se conformer aux normes établies par un islam pur et dur, un homme aimé ou respecté qui inspire ce choix. C'est là une des formes ultimes d'exploitation des femmes dans le monde contemporain. Pourtant, recruter une femme viole la loi islamique, car on la dérobe à l'autorité du mâle responsable : père, frère, mari, en disposant sur elle d'un plus grand pouvoir. Il faut donc une fatwa (décret religieux) prise un mois après la mort de Wafa pour légitimer l'acte et définir le cadre et les conditions dans lesquelles les femmes sont autorisées à mener le djihad (combat armé) sans en demander la permission par des suicides meurtriers.
Rue Jaffà, à Jérusalem, Wafa Idris est proclamée «fleur de la nation» par l'autorité palestinienne. La mère de Wafa, veuve, pleure en expliquant : «Mon gendre demanda le divorce parce que ma fille ne pouvait pas avoir d'enfants. Elle savait qu'elle ne pourrait jamais se remarier parce qu'une femme divorcée est une femme souillée. Peu après, elle fut blessée à la tête par des soldats et mit longtemps à s'en remettre. Deux de mes fils subvenaient à nos besoins. Quand l'un fut arrêté par les Israéliens et que l'autre perdit son travail à cause du couvre-feu, ma fille fut désespérée. Elle était jeune, intelligente, belle, mais n'avait plus aucune raison de vivre. «Wafa, on t'aime», chantent aujourd'hui les jeunes. Wafa s'est sortie de sa situation misérable. La paria est devenue respectable. «Pour une femme, accéder au martyre est une étape vers l'égalité des sexes» Pizzeria Sbarro, toujours à Jérusalem : 15 morts, 150 blessés. Pour cet attentat, Tamimi doit purger vingt-cinq ans dans une prison israélienne. Cette fois, la jeune fille ne s'est pas transformée en bombe humaine, mais ce n'est pas faute d'avoir essayé. À deux reprises. Dès l'enfance, elle se rebelle contre les traditions. Elle veut étudier et ne pas se marier, mais elle tombe amoureuse d'un camarade de classe. Enceinte, sa famille lui laisse la vie, mais ne l'autorise pas à élever son bébé. Elle n'a donc plus de droit à l'existence quand lui vient une proposition de la branche militaire du Fatah. Si elle survit à la mission qu'on lui attribuera, elle pourra être enfin indépendante. En attendant, elle peut s'inscrire à l'université de Bir Zeit, à Ramallah. «C'était la première fois de ma vie que j'étais libre, que Je faisais quelque chose pour moi et que je m'engageais pour une cause politique. Je pouvais étudier sans me souder de ce que les gens pensaient. Pour moi, permettre à une femme d'accéder au martyre constitue une étape décisive vers l'égalité des sexes dans le monde arabe». Tamimi ne regrette rien. Sait-elle qu'un kamikaze assure à sa famille un revenu de quatre cents dollars par mois, une kamikaze seulement la moitié ? Un poste de contrôle près de Jérusalem :
Darine s'y fait exploser. Elle mène de brillantes études à l'université de Naplouse. Alors pourquoi ? Nano Abdul, sa meilleure amie : «C'était une battante, une féministe, quelqu'un qui ne se laissait pas facilement influencer par les autres. Mais une énorme pression pesait sur elle. Ses parents n'étaient pas très contents de ses succès universitaires, Ils furent bouleversés lorsqu'elle leur annonça qu'elle n'avait pas l'intention de se marier un jour parce qu'elle refusait de devenir une esclave.» Son père va être lynché, sa maison détruite. Elle sait ce qui lui reste à faire.Son destin de femme palestinienne est cependant scellé lorsque, à un barrage, des soldats refusent la priorité à un enfant suffoquant dans les bras de sa mère. Darine est là, elle supplie. Par dérision, les soldats exigent qu'elle embrasse sur la bouche le cousin qui l'accompagne. Elle s'exécute. La vie de l'enfant au prix du déshonneur. Elle repousse toute idée de mariage pour réparer. La pression familiale monte. Plus rien n'a alors d'importance pour elle. Sauf «faire tout ce qui est en mon pouvoir pour la libération de la Palestine et cela, en retour, me libérera moi-même».
La veille du sabbat sur un marché, Ayat al-Akhras se fait sauter. Elle pense racheter les siens. Son père, Mohammed est employé comme chef de chantier par une entreprise israélienne. La famille vit bien, mieux que les autres réfugiés du camp de Dheishé qui commencent à souffrir de la faim. «Soit Mohammed arrête de travailler pour les Juifs, supportant les épreuves de l'intifada comme tous les Palestiniens, soit il en subit les conséquences», dixit le Hamas. Mohammed refuse : «Avec les Israéliens, nous travaillons ensemble, mangeons ensemble, vivons ensemble, comme une famille.» Ayat est une élève remarquable. Son rêve est de devenir journaliste afin de susciter une mobilisation en faveur de la cause palestinienne. Alors qu'elle est chez une amie, le petit frère de celleçi est tué sous ses yeux par une balle perdue. Elle s'effondre. Des rumeurs circulent laissant entendre que son père va être lynché et sa maison détruite. Ayat sait ce qu'il lui reste à faire. Ayant perdu son travail, Mohammed n'a pas voulu l'argent récompensant le père d'une martyre. «C'est le prix du sang, le prix du sang de ma fille.»
Rue Jaffa encore : Andallb entraîne six personnes dans la mort. «Rien n'est plus beau au monde que de mourir en martyr». Ainsi parle l'oncle d'Andalib Souleiman dont les deux cousines ont été arrêtées avant de commettre un attentat-suicide. Andalib assiste au dynamitage de leur maison, puis voit son père et ses frères humiliés régulièrement par Tsahal en tournée d'inspection dans leur village. Elle veut prouver au monde arabe «que les femmes sont plus braves et plus fortes que leurs meilleurs combattants.» Andalib n'a que 15 ans en avril 2002. Barbara Victor a interviewé une cinquantaine de candidates shahidas dans les prisons israéliennes. D'autres réussiront là où celles-ci ont échoué. Pour avoir détourné un avion en 1970, Leilla Khaled est «la combattante de la liberté». «Tout le monde est égal devant la mort», dit-elle, «ce qui ne signifie pas que les femmes soient traitées en égales. Personnellement, dans notre culture, je préférerais voir une femme vivre à égalité que mourir à l'égal de l'homme». Viviane BOURDON |